Spectacles et conférences pendant l'Occupation

 

 Après des manifestations patriotiques pendant la Drôle de guerre, les activités culturelles ont-elles été affectées par l'Occupation ?

1) La vitalité du théâtre

 Les dégâts causés par les obus allemands sur les parties hautes du théâtre sont sommairement réparés, et la saison reprend dès le 24 août 1940. Elle s'achève le 20 juin 1941 ; les comptes du régisseur présentent un léger déficit, qui est comblé par une subvention municipale, inférieure toutefois au droit des pauvres prélevé par la ville ( A.M.S., 3 R 31 ). Le théâtre ferme ensuite pour être l'objet d'une restauration complète ; après d'importants travaux conduits par Pierre Marembert et par l'entreprise Rabot d'Angers, la salle est inaugurée le 16 octobre 1941. Elle ne ferme plus jusqu'à la Libération, bien qu'en 43-44, les représentations soient perturbées par les alertes et les coupures d'électricité.
 Le répertoire est dans la droite ligne de celui d'avant-guerre. Un cycle d'opéras et d'opérettes est assuré par la troupe permanente du Théâtre d'Angers. Les grandes tournées traditionnelles, Baret, Désart et Ternay, présentent leurs tragédies et leurs comédies, interprétées par des têtes d'affiche célèbres ; Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault viennent avec leur troupe. Certains historiens affirment que le régime de Vichy, très pudibond, avait interdit les spectacles où la famille était ridiculisée. Ce n'est sûrement pas le cas à Saumur, où passent les revues légères des tournées Tichadel de Bordeaux et où l'on donne souvent du Feydeau, l'opérette Phi-Phi ou les histoires de maris trompés des comédies boulevardières. Finalement, le théâtre donne au moins un spectacle par semaine, auquel s'ajoutent les fréquentes soirées de bienfaisance.
 Une première nouveauté doit être signalée : les représentations ont lieu de plus en plus tôt en raison du couvre-feu ; à partir de novembre 1942, le lever de rideau a lieu à 19 h 45 précises. Malgré cela, le personnel du théâtre reçoit un Nachtausweis qui l'autorise à rentrer à une heure tardive.
 La seconde nouveauté est bien plus significative : la 10 mai 1941, le maire écrit au commandant de la place que les représentations théâtrales attirent un nombre croissant de militaires allemands et qu'il souhaiterait la présence d'un piquet de Feldgendarmes ( A.M.S., 3 R 31 ). La réponse n'a pas été sauvegardée. Il est en tout cas certain que le théâtre est le seul lieu où les militaires allemands se mélangent avec la population saumuroise et qu'aucun incident n'y est signalé. On s'y montre même bien courtois avec les gentils occupants : pour son spectacle de variétés du 23 septembre 1943, la Grande Revue offre un programme bilingue ( A.M.S. 3 R 33 ), dont voici la partie supérieure :

A.M.S., 3 R 33
 

2) Deux cinémas actifs

 L'Artistic Cinéma de la place Saint-Pierre reprend ses séances dès le 18 juillet 1940, d'ailleurs pour peu de temps. L'Anjou, en construction, avait été dégradé par deux obus allemands ; Victor-Pierre Brunel sort de sa retraite pour achever le chantier ( car son fils Pierre est prisonnier ). Le nouveau cinéma est inauguré le 28 février 1941 ; il en résulte que Madame Malherbe ferme alors l'Artistic.
 Une salle baptisée " le Rex " est bien signalée, mais elle ne fonctionne pas régulièrement. A l'inverse, le Palace continue ses activités ; il est parfois réquisitionné pour des séances réservées aux soldats allemands. A la différence du théâtre, les deux publics ne se mélangent guère ; néanmoins, certaines séances sont houleuses, nous y reviendrons dans le chapitre consacré à la Résistance.
 Tous les grands films de l'époque, français, allemands, italiens, passent à Saumur. Les critiques soulignent la bonne qualité du cinéma national, qui savait pratiquer les allusions.

3) Les conférences culturelles

 Les conférences culturelles sont nombreuses, organisées en particulier par la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois, dont les effectifs sont en progrès. Toujours active, cette association se lance dans des manifestations en faveur des prisonniers de guerre, en particulier un concert et un gala du livre. Elle continue à faire venir des conférenciers renommés, par exemple, l'académicien Claude Farrère dans le cadre de la quinzaine impériale ( alors que les colonies se rallient progressivement à de Gaulle ! ). Elle parvient à faire paraître plusieurs bulletins, assez peu étoffés ; celui d'avril 1941 est incomplet, car la Propagandastaffel d'Angers a exigé l'arrachage des feuilles contenant un article de Raoul Bauchard intitulé " Les heures douloureuses de Saumur en juin 1940 ". Le maréchal Pétain reçoit de pesants éloges dans toutes les livraisons. En février 1941, la Société se donne pour président d'honneur le général Weygand ; ce dernier, très attaché à Saumur, est alors Délégué général en Afrique ; réactionnaire, antirépublicain, xénophobe, antisémite, et en même temps tout à fait antiallemand, il arbore des idées qui doivent trouver un certain écho dans la ville.
 
La tonalité est au repli dans le passé de l'ancienne France. En 1933, Jehanne d'Orliac ( Anne Marie Jeanne Laporte ), une femme de lettres très productive vivant à Amboise, fait paraître chez Plon " Yolande d'Anjou. La Reine des quatre royaumes ", un ouvrage sans recherche historique approfondie, de forme romanesque, rédigé dans un style oratoire de bonne tenue et fort apprécié à Saumur. Nous avons déjà souligné que la mère du Roi René et la belle-mère de Charles VII doit être appelée " Yolande d'Aragon ". Jehanne d'Orliac en fait le plus ferme soutien de Jeanne d'Arc et la tutrice du roi de Bourges. Elle n'est pas la seule ; toutefois, aujourd'hui, Philippe Contamine doute de l'ampleur de son rôle.
 En tout cas, la « grande Française » ( p. 236 ), qui aurait relevé le royaume après des catastrophes exceptionnelles, redevient d'actualité après 1940. En octobre 1942, la S.L.S.A.S. commémore le Ve centenaire de la mort de Yolande d'Anjou par une conférence de Jehanne d'Orliac, accompagnée d'un banquet, une pratique alors tout à fait exceptionnelle. Elle consacre à l'événement son bulletin de janvier 1943. Elle demande, et obtient, que le Collège de Jeunes Filles soit rebaptisé " Collège Yolande d'Anjou " ( cette dénomination, abandonnée à la Libération, est réapparue sur le collège d'enseignement secondaire ).
 Le fils de Yolande d'Aragon est l'objet d'une vénération renforcée. Le Petit Courrier du 23 septembre 1941 annonce que la Maison de la Reine de Sicile deviendra le musée du Roi-René, un projet sans suite.
 Une autre initiative culturelle a un début d'exécution : en mars 1943, le maire d'Angers propose de transformer les cours municipaux en Institut de l'Anjou, une structure ouverte à toutes les régions de la province ; le Conseil municipal de Saumur adhère à ce projet, Maître Bauchard entre dans la section d'histoire et de géographie ( A.M.S., 3 R 103 ). L'institut, dirigé par des professeurs de l'Université catholique, ne manifeste pas une grande vitalité.

 Au total, les Saumurois maintiennent des activités culturelles soutenues durant la guerre, sans doute pour oublier les malheurs du temps. Le théâtre et le cinéma évoluent peu, alors que les conférences culturelles prennent des orientations plus conformes à la Révolution nationale.