Une influence catholique renforcée durant la guerre

 

1) Un contexte favorable

 Opposons encore une fois les campagnes et les villes en matière religieuse. En ce qui concerne la pratique pascale des hommes, vers 1875, Saint-Lambert-des-Levées et les communes de la Côte présentent des taux exceptionnellement bas, toujours inférieurs à 5 %. Saumur est nettement au-dessus avec des taux entre 10 et 15 %, très inférieurs toutefois à ceux de la très cléricale bourgade de Saint-Hilaire-Saint-Florent. Pour des explications sur le vocabulaire, sur les sources statistiques, sur Joseph Jeannin et Fernand Boulard, voir le dossier Pascalisants et messalisants.
 L'évolution générale au cours du premier XXe siècle n'a pas été à la baisse, comme on l'imagine a priori, mais à la remontée dans Saumur-ville de la pratique religieuse des hommes. Selon Boulard, les pascalisants passent de 10 % à la fin du XIXe siècle à 21,9 % en 1960. L'évolution pour les femmes est de sens inverse, chutant pour les mêmes dates de 51 % à 33,1 %. Joseph Jeannin précise que dans les années 1958-1961, 17 à 18 % des hommes vont à la messe le dimanche et 27 % des femmes. Les deux résultats se complètent ; la pratique religieuse à Saumur est faible, tout en marquant une tendance à la reprise [ d'après J. Jeannin, l'effondrement se produit entre 1961 et 1982 ].
 Les dirigeants catholiques ont choisi de constituer une société parallèle ( voir Le particularisme catholique ). Ils mettent en place un puissant réseau d'écoles privées et d'établissements d'enseignement secondaire, d'oeuvres de bienfaisance ou de mutualité, de patronages et de sociétés de loisirs, de clubs sportifs, tous dynamiques dans l'Entre-deux-guerres. Ils en recueillent les fruits. Un véritable parti catholique, soutenu par deux journaux, prépare les élections municipales avec pugnacité. Tant que ces scrutins portent sur la place de la religion dans la société, sur les processions ou les lois de Séparation, les anticléricaux l'emportent toujours depuis 1879, parfois de quelques voix seulement. Les victoires catholiques tiennent à des causes contingentes, comme l'Union sacrée ou les dissensions entre républicains.
 La « divine surprise » se produit en 1940. Pour implanter sa Révolution nationale, le maréchal Pétain s'appuie « sur un conformisme traditionnel et particulièrement sur l'Eglise, car il estime, comme Napoléon et sans plus de conviction religieuse que lui, qu'elle est le fondement naturel de l'autorité » ( André Siegfried ). Le régime de Vichy se déclare neutre, mais d'une neutralité bienveillante en faveur de l'Eglise catholique, gardienne de l'ordre moral. Les lois de Séparation sont amendées.

2) Une influence catholique prépondérante

 A la tête de la cité, le remplacement, le 5 octobre 1940, de l'anticlérical Robert Amy par Paul Mayaud, protecteur des oeuvres catholiques, constitue déjà tout un programme. Dans toutes les administrations municipales nommées, les représentants de la bourgeoisie catholique sont désormais nettement majoritaires, sans aller très loin dans le cléricalisme, car ils ont besoin du concours de notables de tradition laïque, comme Jules Baudry. Depuis lors, les quatre curés de la ville et le discret pasteur Soulier sont invités au premier rang des cérémonies officielles. Tous les organismes qui pèsent lourd à l'époque, le Secours national, la Croix-Rouge, les associations d'aide aux prisonniers, les Jardins familiaux, le comité des Sports, sont dirigés par des catholiques militants, qui reviennent au premier plan de l'espace public. Ce qui annonce leur plein succès aux élections municipales d'avril-mai 1945.
 Le changement est aussi net dans les écoles. La loi interdisant l'enseignement aux congrégations est abrogée le 3 septembre 1940 et les religieuses reprennent l'habit de leur ordre. Les élèves de l'enseignement privé bénéficient désormais de la caisse des écoles et des aides diverses accordées par la ville. Contre toutes les traditions, les enfants élevés à l'hôpital fréquentent désormais une école catholique. D'après nos rares statistiques, l'enseignement privé se porte plutôt bien ; au 1er juillet 1941, pour le primaire, il regroupe 212 garçons sur deux écoles, malgré tout très loin des 676 garçons de l'enseignement public ; à l'inverse, il continue à l'emporter chez les filles à 504 contre 434 ( A.M.S., 1 R 11 ). Cependant, le secrétaire d'Etat Jérôme Carcopino limite l'offensive cléricale dans l'enseignement.

3) La ferveur religieuse

 La presse énumère en permanence les nombreuses cérémonies religieuses du temps et affirme qu'elles sont très suivies. On peut la croire, compte tenu des inquiétudes de l'époque. Les soeurs de Sainte-Anne de la Providence sont heureuses d'apprendre qu'un décret de miraculis prépare en 1941 la béatification de la vénérable Jeanne Delanoue.
 Le passage d'une des statues de Notre-Dame de Boulogne constitue un point culminant ( Danièle Boret-Galland, Marie en Saumurois, p. 261-264 ; J. Davout, p. 90 ; E. Suaudeau, p. 104-105 ; Raymond Marchand, p. 418-421 ; Petit Courrier, 22-23 avril 1944 ). Les occupants ont sans difficulté autorisé cette manifestation. Notre-Dame du Grand Retour, venant de Dampierre, arrive à Saumur le vendredi 21 avril 1944. Elle est accompagnée par 10 000 personnes, formant un cortège d'un kilomètre de long, conduit par le maire Narcisse Clochard. Elle passe par la chapelle de Notre-Dame des Ardilliers, puis par les églises Saint-Pierre, Saint-Nicolas, la Visitation et Notre-Dame de Nantilly. Après deux journées de cérémonies, elle repart le dimanche 23 pour Varrains, puis pour Saint-Hilaire-Saint-Florent. Tous les témoins attestent de l'exceptionnelle exaltation qui s'est emparée de la foule : processions nu-pieds et bras en croix, prédications enflammées de moines en robe de bure ; le ton est à la repentance avec l'hymne du " Parce Domine - Pardonne Seigneur " et la rédaction de voeux écrits jetés dans la barque de la Vierge. Des Saumurois réputés mécréants sont présents. Est-ce le grand retour à la foi, renforcé par l'espoir de la fin prochaine de la guerre ? En tout cas, la guerre ne faiblit pas ; la statue rencontre Notre-Dame de Béhuard sur le pont de la Guillemette enjambant un bras de la Loire, le dimanche de la Pentecôte, le jour même du grand bombardement d'Angers.

4) Le clergé et Vichy

 Les milieux catholiques, satisfaits des mesures du gouvernement de Vichy, se rallient à Pétain avec un enthousiasme certain dans les années 1940-1942. N'ont-ils pas inventé la devise " Travail - Famille - Patrie ", qui avait été reprise par le Parti Social Français ? Aussi, la hiérarchie épiscopale encense-t-elle la Révolution nationale, sans grande réticence ; les études de Jacques Duquesne et d'Etienne Fouilloux l'ont amplement démontré. Dans le diocèse d'Angers, Monseigneur Costes ne manifeste pas la moindre réserve publique à l'égard des aspects les plus contestables du régime ; il incite  « le clergé et ses fidèles à donner toute leur confiance au chef du Gouvernement et leur appui à la politique de collaboration franco-allemande » ( cité par Marc Bergère dans Jean-Luc Marais, Le Maine-et-Loire aux XIXe et XXe siècles, p. 224 ). A la demande du préfet, il va encore plus loin dans un appel paru dans la Semaine religieuse : « La France a donné sa parole en signant l'armistice. C'est un devoir pour chacun d'entre nous de faire honneur à la parole donnée. Nous répétons notre précédente consigne : " Discipline loyale et respect des personnes dans les rapports avec les autorités d'occupation " » ( paru dans le Petit Courrier du 22 mars 1941 ). Il condamne donc formellement tout acte de résistance. En mars 1942, quand la R.A.F. commence ses raids dévastateurs sur la banlieue parisienne, l'évêque d'Angers s'associe pleinement à la violente campagne antibritannique, en demandant à ses curés de célébrer, le dimanche 8 mars, « une absoute solennelle pour les victimes innocentes d'un odieux attentat réprouvé par la loi morale » ( le Petit Courrier, 6 mars 1942 ). Monseigneur Costes emploie donc des formules ouvertement collaborationnistes, mais est-il pour autant suivi par son clergé ?
 Pas vraiment dans le Saumurois. Plusieurs curés de campagne sont des résistants actifs, en particulier l'abbé Goisnard à Turquant. En ville, nous avons déjà signalé la forte présence de prêtres et de religieuses dans
le réseau d'évasions du Frontstalag. L'abbé Pierre Deveau, professeur à Saint-Louis, y joue un rôle important ; il est arrêté pendant huit jours et finira la guerre comme aumônier d'un maquis. Dans le collège, « les deux tiers, voire les trois quarts des abbés sont « maréchalistes ». Certains même se montrent très engagés » ( Pierre-Yves Toullelan, Histoire de l'Institution Saint-Louis, p. 149 ). Cependant, une minorité hostile aux thèses de Vichy se révèle très active. Au cours des repas pris en commun, les discussions sont vigoureuses et des pommes de terre ont volé. La même fracture est perceptible dans le clergé paroissial. La répression frappe durement les milieux ecclésiastiques. L'abbé Louis Martin, curé de Saint-Nicolas, décède sur la route de la déportation ; deux autres victimes sont professeurs à Saint-Louis, l'abbé Louis Moreau meurt au camp de Siegburg et l'abbé Joseph Bricard est fusillé. Nombreux également sont les catholiques saumurois arrêtés pour fait de résistance. Il convient donc de proscrire les formulations simplistes.

 

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