Les manifestations du pétainisme

 

 « Pourquoi n'y eut-il pas de refus massif et immédiat de l'armistice, d'hostilité envers le gouvernement qui le signe, d'opposition à la politique qu'il entame ? Pourquoi ce flottement répandu, y compris vis-à-vis de l'occupant, auquel certains s'adaptent avec zèle ? Que la défaite soit un choc, et la conduite des Allemands une heureuse surprise, cela se comprend. Mais cette idolâtrie de l'antique maréchal, cette inclination répandue à espérer un retour rapide à la normale et, pour certains, un arrangement, sinon une entente avec le vainqueur, ces hésitations sur la nature du régime nazi ? A croire que les Français avaient grande lassitude de se battre, grande peine à voir l'ennemi en face, grande soif de repli et de consolation. »
 Philippe Burrin, La France à l'heure allemande, 1940-1944, p. 39, ne parvient pas à comprendre l'attitude des Français. Elle est pourtant bien réelle, à Saumur, ville à forte tradition républicaine, comme ailleurs, durant l'été 40 et bien au delà.

1) Le culte du chef ( maréchalisme )

Portrait 1Portrait 2

 

 

 Le portrait du maréchal est partout et son affichage est fortement recommandé. Les Français ont le choix entre cinq versions, toutes accompagnées par une formule emblématique. La gravure est présentée par le facteur et vendue 5 F au profit du Secours national.
 La ville de Saumur commande dix tirages spéciaux de ce portrait.
 Les hommages au vieux maréchal constituent un rituel obligé, au début et à la fin de toute réunion publique. Même les premières victimes du régime sont tenues d'y sacrifier : Auguste Courtoison, adjoint révoqué, écrit que lui-même et les mutualistes se rangent « sous la bannière du vénéré chef de l'Etat, le Maréchal Pétain » ( 3 novembre 1941, A.M.S., 5 H 22 ).

 

Portraits 3,4 et 5, papiers de ma grand'mère

 Le vendredi 24 avril 1942, à 11 heures, est convoquée en urgence une séance extraordinaire du Conseil municipal, en présence du sous-préfet. A la première lecture, j'avais cru à des événements exceptionnels. L'assemblée, en réalité, dure un quart d'heure ; le sous-préfet présente une motion pour le 86 ème anniversaire du maréchal, auquel le Conseil adresse ses félicitations et l'assurance de son entier dévouement, texte voté à l'unanimité bien sûr, à l'exception de trois absents excusés. On est revenu au temps de la fête du roi. Il est évident qu'on n'est plus en république. Le buste de Marianne est retiré de la salle du Conseil et expédié au musée du château.
 Sur les conseils du sous-préfet, les jeunes filles de l'ouvroir de la Miséricorde et de l'orphelinat Saint-Joseph ont brodé 12 mouchoirs et un surtout de table aux armes du maréchal, en prenant soin de donner les trois couleurs aux tranchants de la francisque. Elles adressent leur oeuvre à Vichy en « hommage à Celui qui tient en mains les destinées de notre pays » ; l'orthographe est respectée, Pétain n'est plus seulement un roi, mais un dieu ( le Petit Courrier, 13 janvier 1942 ). Ces pensionnats de filles sont des foyers d'un fervent maréchalisme, ainsi que le note, à propos de Saint-André, Elisabeth Suaudeau, p. 79-81.
 Une série d'actes constitutionnels impose un serment aux fonctionnaires, ces derniers jurant fidélité à la personne même de Philippe Pétain, par grandes fournées réunies à la préfecture. Il faut bien vivre et le texte reste assez général. Cependant, deux abstentions marquent un premier refus de deux Saumurois. Narcisse-Théophile Pelon, fabricant de machines agricoles, route de Rouen, juge au tribunal de commerce et strict républicain, refuse de prêter ce serment ; le 29 septembre 1941, un arrêté de Joseph Barthélemy, garde des Sceaux, le relève de ses fonctions ( A.D.M.L., 97 W 85 ). [ Surveillé désormais, Pelon est arrêté en octobre 1943 comme membre d'un réseau de résistance. ] Quand les juges du tribunal prêtent serment, le procureur Louis Ancelin est absent ; c'est son substitut qui jure ; on apprend peu après que le procureur a fait valoir ses droits à la retraite. [ Egalement surveillé, il est arrêté en septembre 1943. ] Le maréchalisme, quoiqu'éclatant dans les années 40-42, n'est donc pas unanime.
 Cependant, les fonctionnaires appliquent les ordres avec exactitude, quels qu'ils soient. Certains font même du zèle, peut-être par carriérisme, pour d'autres, victimes du syndrome du pont de la rivière Kwaï, dans le but de renforcer la cohésion nationale.
 Encore en octobre 1943, le maire Narcisse Clochard, qu'on peut assimiler à un fonctionnaire, rentre ébloui de sa visite à Vichy, où avec d'autres maires de l'Ouest, il a été reçu par le chef de l'Etat, qui lui a rappelé quelques souvenirs de Saumur. Il conclut : « le Maréchal mérite non seulement toute notre confiance, mais a le droit d'exiger notre entière fidélité » ( le Petit Courrier, 20 octobre 1943 ). Passée cette date, ce type de louanges se raréfie.

2) L'autoritarisme

 Le préfet, surtout quand il devient préfet régional, est un personnage en apparence tout puissant, qui use et abuse de ses pouvoirs, en particulier Jean Roussillon. Il peut faire interner dans un camp de concentration un délinquant ou un suspect, sans autre forme de procès ; le principe électoral étant révoqué, il choisit les maires, les adjoints et les conseillers municipaux ; il contrôle la vie économique et le ravitaillement ( voir le dossier sur l'omnipotence préfectorale ). Ces pouvoirs sont malgré tout limités par le manque de moyens et par les interventions continuelles des Allemands.
 Mêmes conditions à Saumur, où le sous-préfet Robert Milliat, un fervent pétainiste, se comporte en maître de l'arrondissement et intervient sans cesse dans les affaires de la ville.
 Sans être totalitaire ou fasciste, le régime de Vichy est constamment inquisitorial. Plus je fouille dans les archives, plus je découvre l'omniprésence de la police, qui voit ses effectifs doubler, qui à l'évidence sait tout, qui dispose d'informateurs, parfois appointés, dans toutes les organisations, qui suit de près les habitudes et les fréquentations des personnes suspectées, en particulier, les anciens élus politiques, détestés par le préfet Roussillon, les Juifs, les Francs-Maçons, les communistes et apparentés, qui, peut être gangrenée par la Gestapo, cogne dur les suspects pendant les interrogatoires ( les policiers français les plus brutaux ont été déplacés à la Libération, dont trois à Saumur, qui sont finalement révoqués ).
 Dans le but d'empêcher le tirage de tracts, le secrétaire d'Etat à l'Intérieur impose, le 17 décembre 1940, une déclaration des appareils duplicateurs. Des arrêtés préfectoraux renforcent cette surveillance de la reprographie ; pour acheter du matériel, les instituteurs doivent obtenir un avis favorable de l'inspecteur primaire et l'autorisation du sous-préfet. Marie-Thérèse de Bodman, qui dirige une chorale de jeunes filles, peut se procurer de l'encre ...après une enquête de police ( A.D.M.L., 97 W 123 ).
 On n'est jamais trop méfiant, même à l'égard de fonctionnaires en apparence zélés. Des organismes parallèles de contrôle sont mis en place par les ministères. En juillet 1941, sept Saumurois proches des partis collaborationnistes sont chargés de la propagande en faveur de la politique sociale du maréchal. En janvier 1944, sont désignés des délégués du ministère de l'Information pour l'ensemble de l'arrondissement ; leur tâche est d'abord de vérifier la projection des films de France-Actualités et, à mi-mot, de contrôler la fidélité des fonctionnaires ( A.D.M.L., 97 W 31 ).

3) Des fêtes nouvelles

 Les célébrations du 11-novembre sont interdites. Le 14-juillet reste fête nationale, mais il n'est pas question de défiler ; la journée est consacrée à des distributions de prix dans les établissements scolaires ou à des épreuves sportives.
 Le mois de mai est marqué par la gamme des festivités de l'Etat français. Le 1er-mai, désormais chômé, est déclaré " Fête du Travail et de la Concorde sociale " ; toujours pas question de défiler, les sous-préfet rappelle aux maires en 1942 « que l'interdiction des cortèges et des réunions doit être absolue » ( A.M.S., I 9 ) ; on se rabat encore sur des rencontres sportives. La Fête de Jeanne d'Arc, qui avait bouté les Anglais hors de France, est la grande nouveauté du régime ; elle est célébrée le deuxième dimanche du mois ; elle début par une messe solennelle à Saint-Pierre et marque surtout l'union du trône et de l'autel. La Fête des Mères ferme la marche le dernier dimanche de mai ; officialisée en 1929, elle n'est pas une création de Vichy, comme on l'écrit souvent, mais la Révolution nationale lui donne un éclat particulier et en fait la fête des mères de familles nombreuses. Le 25 mai 1941, le 31 mai 1942 ( annoncée par une affiche d'A. Grach ), la cérémonie se déroule en salle, des mères reçoivent médailles et diplômes, des élèves viennent réciter des poésies et interpréter des chants, dont les textes ont été soumis à la Kommandantur. La ville est fière de posséder une famille de 13 enfants ; elle demande le parrainage du maréchal pour le petit dernier. Refus de Vichy : le maréchal n'accorde son parrainage qu'au 14 ème ( janvier 1942 ). Les cérémonies sont plus modestes en 1943 et 1944, à cause des coupures d'électricité dans la salle du théâtre.

4) Les principaux soutiens du régime

- La presse, totalement aux ordres.
- Les milieux catholiques, à coup sûr ralliés, bien qu'on perçoive des réticences dans une partie du clergé.
- Les familles de prisonniers, qui voient en Pétain le principal défenseur de l'absent.
- Les anciens combattants en grand nombre, surtout les traditionalistes de l'U.N.C., l'Association républicaine des Anciens Combattants étant plus réservée. Ces groupements sont par obligation discrets, car ils doivent se cantonner dans des actions de solidarité et ils n'ont plus le droit de se réunir devant les monuments aux Morts. Très attachés à la multiplicité de leurs associations, les anciens combattants peuvent aussi s'inquiéter des perspectives d'une réunification autoritaire déjà réalisée en zone libre sous le nom de Légion des Combattants.

5) Les limites de l'adhésion

 Le Saumur officiel, tel qu'il apparaît dans la presse et dans les rapports, présente une apparence de fort pétainisme ; bien des bourgeois se promènent en arborant la francisque à la boutonnière. Derrière cette façade, qu'en est-il du Saumur réel qu'on entrevoit à travers des indices multiples, tout en étant ténus ? A coup sûr, le gros de la population opère des choix dans la politique de la Révolution nationale.
- Sur la collaboration de plus en plus affirmée avec l'Allemagne nazie, une majorité des habitants, même des notables du Conseil municipal, ne suit pas ; nous en apporterons des preuves multiples au chapitre 51.
- Sur l'antisémitisme, partie constitutive du pétainisme et très tôt affirmé, nous disposons de peu d'éléments. Dans le dossier consacré au génocide juif, nous décrivons les lourdes propagandes déployées ; il est probable que bien des Saumurois n'ont pas été insensibles à cette dénonciation d'un bouc émissaire, mais qu'ensuite ils ont été choqués par les mesures radicales de 1942.
- Sur le passage de l'adhésion quasi unanime de juillet 1940 au large rejet de l'état milicien de 1944, des étapes peuvent être observées, ce qui est l'objet du dossier suivant.

 

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