Le rejet progressif de Vichy

 

1) Les attentistes et leur accommodement

 Les pétainistes tiennent en façade le haut du pavé et paraissent majoritaires. Parmi eux se manifestent des degrés divers d'adhésion, qui vont des partisans actifs de l'idéologie de la Révolution nationale à la forte masse des suiveurs, des indécis, des attentistes, des opportunistes ou des combinards. Ces formulations sont injustes, car elles ne tiennent pas assez compte du climat du temps. Le mauvais fonctionnement de la république dans l'Entre-deux-guerres a engendré un déficit de l'esprit civique et les hommes de Vichy ont beau jeu de dénoncer les politiciens du passé comme responsables de la défaite. Les Français sont victimes d'une désinformation constante ; la société et l'école leur ont appris à obéir et surtout pas à désobéir ; or, le gouvernement de Vichy est légal et le prestige du maréchal immense. Surtout, la difficulté de la simple survie au quotidien accapare les esprits et occupe beaucoup de temps, en particulier pour les gens les plus modestes. En mars 1942, le commissaire de police doit remettre un rapport sur les réactions que pourrait soulever le déroulement du procès de Riom ; il répond que la population « ne paraît pas y attacher un gros intérêt et se montre beaucoup plus préoccupée des questions de Ravitaillement » ( A.D.M.L., 97 W 3 ). Tous les rapports du sous-préfet redisent chaque mois ce souci primordial...
 Cependant, cette masse d'attentistes et d'affamés évolue au cours de la guerre et toujours dans le sens d'un rejet progressif de Vichy. Ce dossier cherche à reconstituer les étapes de cette évolution et à comparer les observations saumuroises avec les constats nationaux, opérés en particulier par Pierre Laborie ( L'Opinion française sous Vichy, 1990 - Le Chagrin et le venin. La France sous l'Occupation, mémoire et idées reçues, 2011 ).

2) Les premiers opposants

 Dès le 13 août 1940, une loi interdit les sociétés secrètes et prévoit le démantèlement des loges maçonniques. De premières mesures contre les fonctionnaires francs-maçons suivent peu après. Les 74 membres de la loge " la Persévérance " sont directement visés, ainsi que les frères d'autres obédiences. Premiers persécutés, ardents républicains, volontiers anticléricaux, ils constituent un premier noyau hostile au régime de Vichy. Parmi eux, Robert Amy, maire de Saumur, est en conflit ouvert avec le sous-préfet Milliat, qui envoie deux rapports pour le vilipender, les 16 et 23 septembre 1940, ce qui permet au préfet Roussillon de le déchoir en le dépeignant comme « le grand pontife départemental de la Franc-Maçonnerie et le représentant le plus influent et le plus actif du Front populaire... une des personnalités du Maine-et-Loire les plus hostiles au nouveau régime » ( A.D.M.L., 417 W 17 ). On cerne bien ici un milieu de gauche, formé de radicaux et de socialistes, opposants de la première heure, même s'ils sont affaiblis par quelques ralliements, réels ou simulés. Ils sont très surveillés ; la police locale et les renseignements généraux les présentent comme très discrets. Ils doivent tout de même entraîner des amis dans leur dissidence, car ils sont populaires et viennent de remporter trois élections municipales.
 Deuxième groupe mis au ban de la société, les Juifs, nouveaux venus et isolés, ne représentent pas grand monde.

3) L'impact de Montoire

 Les Saumurois, qui sont sortis de l'état de sidération constaté au cours de l'été, sont parfaitement informés sur les entrevues de Montoire, qui se déroulent « dans une petite gare en France occupée », seul le lieu exact étant tenu secret. Le Petit Courrier du 24 octobre 40 porte en titre : « Mr Pierre Laval reçu par M. Hitler ». Le 27, il ne publie pas la célèbre photo, mais il écrit : « le Führer attendait le maréchal sur le quai de la gare. Il lui a serré longuement la main... » Puis il publie le communiqué officiel de la présidence du Conseil : « L'entretien qui a eu lieu le 24 octobre entre le Chancelier Hitler et le Maréchal Pétain s'est déroulé dans une atmosphère de haute cordialité... Les deux interlocuteurs se sont mis d'accord sur les principes d'une collaboration. Les modalités d'application en seront examinées ultérieurement. » A Saumur, ville à tradition militaire, patriote et antiallemande, comment a pu être reçue cette déclaration très claire ? Nous ne disposons pas des rapports du sous-préfet à cette époque, mais du rapport de synthèse du préfet : « L'entrevue du Maréchal Pétain et du chancelier du Reich a provoqué dans ce département une intense émotion et donne lieu à des commentaires passionnés. Mais dans l'ensemble, le premier mouvement de surprise passé, ce premier contact des deux Gouvernements a soulevé une immense espérance » ( 4 décembre 1940, A.D.M.L., 24 W 2 ). La formulation est pour le moins embarrassée. Quand le préfet, après avoir reconnu « des commentaires passionnés », parle d'une « immense espérance », décrit-il la réalité de l'opinion angevine ou répond-il à l'attente du secrétaire d'Etat à l'Intérieur ? Par ailleurs, dans ce long rapport, le préfet reconnaît que la jeunesse est « dans le mouvement d'opposition », que la haute bourgeoisie méprise « l'idée de collaboration franco-allemande et le gouvernement qui la préconise », que les anciens notables de gauche mènent campagne par des « propos propagés de bouche à oreille ». Tous ces indices départementaux prouvent que des noyaux d'opposition sont en train de se cristalliser à la fin de 1940. Examinons Saumur plus précisément ; Radio-Londres avait invité les Français à déserter les rues le 1er janvier 1941 ; le 3, le sous-préfet rend compte ( A.D.M.L., 97 W 25 ) que la circulation a notablement diminué dans les rues de 15 h à 16 h. « Dans certains quartiers, elle a même été complètement arrêtée ». Nous donnons ici seulement ce premier repère, ces faits étant développés dans le chapitre sur les résistances.

4) La dissidence communiste

 Interdit par Daladier, décomposé pendant la Drôle de Guerre, le parti communiste se reconstitue localement en décembre 1940, où sont observées plusieurs réunions à Saumur, Montsoreau, Parnay et Turquant ( A.D.M.L., 97 W 24 ). En mai-juin 1941, il distribue des tracts, dans lesquels il ne parle pas des Allemands, mais attaque « la politique de misère du gouvernement de Vichy » et « le trio Pétain - Darlan - Laval ». Les premières perquisitions anticommunistes se déroulent dans le Saumurois le 13 juin 1941. Actif certainement, le P.C.F. demeure encore marginal ; au mieux, la cellule de Saumur avait compté 68 inscrits et 250 sympathisants au début de 1939.

5) Le tournant du printemps-été 1941

 Reconnaissons que ces oppositions résolues à Pétain et à sa politique restent encore limitées à des noyaux. Par la suite, des événements en série influencent l'opinion. L'hiver 40-41 a été très pénible et la guerre ne s'est pas terminée, comme beaucoup le prévoyaient ; à l'évidence, le Royaume-Uni n'est pas vaincu et, même s'il attaque les troupes vichystes en Syrie, il incarne désormais les espoirs des Français non résignés à la défaite. Dès son rapport de février 1941, le préfet reconnaît que la BBC est très écoutée : « la propagande anglaise par radio exerce une influence considérable sur l'esprit de la masse » ( A.D.M.L., 24 W 2 ). Après la loi du 28 octobre 1941 proscrivant l'écoute de la radio britannique, sous peine d'internement administratif, il ajoute, désabusé : « Tout en applaudissant au principe de cette interdiction, je suis obligé de constater que sa réalisation pratique exigerait un gendarme par foyer et qu'elle présente en outre le redoutable danger de multiplier les dénonciations anonymes. » Il pense même qu'il faudrait interdire la possession des postes radio, mais qu'il vaudrait mieux laisser cette décision aux occupants. Ces derniers, après leurs efforts d'amabilité de 1940, se montrent brutaux ; ils infligent une lourde amende aux communes de Saumur et de Saint-Hilaire-Saint-Florent à cause des nombreuses évasions de prisonniers du Frontstalag, amende dont les commandants locaux de la place mesurent l'impopularité. Les exécutions d'otages en octobre sont connues par la population.
 A coup sûr, l'été 1941 marque un tournant dans l'opinion. Le 12 août 1941, le maréchal prononce sa célèbre allocution sur le « vent mauvais ». « De plusieurs régions de France, je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais. L'inquiétude gagne les esprits, le doute s'empare des âmes. L'autorité de mon gouvernement est discutée... » Au lieu de rectifier ses positions, Pétain les durcit et annonce une série de mesures autoritaires et répressives. Il confirme la voie de la collaboration : « elle est une oeuvre de longue haleine et n'a pu porter encore tous ses fruits ». Pour lui, l'armée allemande assure « à l'est, la défense d'une civilisation ». Pour ceux qui accordaient au maréchal le bénéfice de l'ambiguïté ou du double jeu, le doute n'est plus guère possible. Se référant explicitement à cette allocution, le sous-préfet de Saumur reconnaît dans un rapport du 16 août que l'état d'esprit de la population n'est pas très bon et qu'on dit : « le Maréchal nous lâche, il fait cause commune avec les Allemands » ( A.D.M.L., 97 W 3 ), mais il se rassure en affirmant que la population garde un fond de confiance envers le chef de l'Etat. Le 5 septembre, même évocation du mécontentement, certains membres du Conseil municipal actuel pensent que la vie de leur assemblée ne sera qu'éphémère, des militants de naguère relèvent la tête. En novembre 1941, le préfet Roussillon avoue que la population de son département est totalement désorientée. Tous les rapports administratifs du temps opposent des campagnes fidèles aux villes rétives. Sans aucun doute, Saumur fait partie de cette dernière catégorie, pas seulement hostile aux Allemands et à la collaboration, mais condamnant le régime de Vichy et ses choix.
 Des faits caractéristiques viennent à l'appui de ces confidences des administrateurs. Le 8 mai 1941, la police adresse au sous-préfet un premier tract manuscrit, multiplié au papier carbone, inspiré par la France libre et appelant à une manifestation individuelle et silencieuse pour le 11 mai, fête de Jeanne d'Arc ( A.D.M.L., 97 W 25 ). Le 8 juillet suivant, un papillon « Mort pour la France » est collé rue Dacier sur une affiche annonçant une exécution. Le dimanche 18 mai 41, se tient chez Jean Marboutin une réunion, à laquelle assistent tous les membres de l'ancien Conseil municipal, dont Robert Amy ( rapport confidentiel du maire Drouart au sous-préfet, A.D.M.L., 97 W 24 ). Le 22 juin, l'attaque allemande contre l'Union soviétique provoque des actions massives des communistes. Nous reviendrons sur ces faits et leurs suites dans le chapitre sur les résistances.
 Pierre Laborie note un fort détachement vis-à-vis de Vichy en avril-mai 1941, Philippe Burrin à l'été 41 ; pour Saumur, nous trouvons une convergence de faits pour mai-juin 1941. Ses habitants n'ont donc nullement attendu le débarquement pour retourner leur veste. Bien sûr, cette opposition, parfois hésitante, parfois résolue, souvent passive, exceptionnellement agissante, prend des formes très diverses. En permanence, nous nous sommes posé la question de savoir quelle part elle représente dans la population ; il n'existe aucun moyen pour calculer des pourcentages et nous n'oublions pas les participations encore fortes aux fêtes pétainistes de 1942. Malgré tout, à partir des nombreuses preuves réunies, nous pensons pouvoir affirmer que les opposants à Vichy sont majoritaires dans la ville à partir de l'été 41.

6) Le rejet de la Relève et du S.T.O.

 Les positions sont désormais prises et je ne vois pas d'indice de retour en grâce de Pétain. Dans un rapport du 20 février 1942, le sous-préfet ne peut que confirmer : « l'état d'esprit de la population du Saumurois et de Saumur en particulier est en ce moment loin d'être excellent » ( A.D.M.L., 97 W 3 ). Le 21 novembre 1942, le nouveau sous-préfet Trémeaud insiste sur la vive anxiété qui règne dans le Baugeois ; « cette anxiété va parfois jusqu'à l'angoisse et l'on peut dire d'ailleurs que cet état d'esprit n'est pas spécial au Baugeois, mais s'étend à tout l'arrondissement ». Toujours en 1942, les arrestations massives de Juifs, le collaborationnisme affiché de Laval ou l'invasion de la zone libre n'ont pu qu'accentuer les choix, sans jouer un rôle déterminant. La Relève et le S.T.O. suscitent au contraire des réactions violentes et massives, bien visibles dans les dossiers administratifs ; le cri de « Laval au poteau ! » proféré par des jeunes gens en transit vers l'Allemagne témoigne de l'hostilité envers le chef du gouvernement. Le contrôle des travailleurs, les réquisitions par les entreprises, les lois sur le S.T.O., puis les arrestations de réfractaires par les gendarmes français à l'été 43 entraînent une hostilité quasi unanime. Les ruraux, déjà énervés par les déclarations obligatoires et par les réquisitions de récoltes, mais plutôt réservés, passent désormais dans l'opposition.

7) L'opposition à l'état milicien

 Pas de doute possible à partir de l'automne 1943 : le gouvernement de Vichy est rejeté par le gros des Saumurois, les fonctionnaires désobéissent, les gendarmes n'arrêtent plus les réfractaires. Le sous-préfet et le capitaine de gendarmerie entrent activement dans la Résistance, le maire Clochard lui rend des services ; seul, le commissaire de police s'abstient [ et sera déplacé à la Libération ].
 Le maréchal Pétain et son gouvernement, par ailleurs jugés trop mous par les collaborationnistes fascisants, ne sont désormais populaires que dans les camps de prisonniers.

 

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