Les étrangers pendant la Seconde Guerre mondiale

 

1) Mesures contre les ressortissants allemands pendant la Drôle de Guerre

 A partir d'une documentation très lacunaire, tentons de reconstituer les communautés étrangères présentes à Saumur et de voir comment elles ont été traitées. Les autorités françaises ouvrent le ban en internant systématiquement les ressortissants allemands implantés, et parfois réfugiés, sur le sol national. A ma connaissance, il y en avait fort peu dans la commune de Saumur au déclenchement de la guerre. Les enfermer pourrait aussi constituer une mesure de sécurité pour eux-mêmes, compte tenu de la surexcitation des habitants. Lors du premier bombardement du 8 juin 1940, un badaud portant un uniforme inconnu est pris pour un soldat allemand et il est malmené avec frénésie ; il s'agissait d'un soldat britannique...
 Une forte concentration de ressortissants allemands est réunie tout près sur le domaine de Sainte-Radegonde, dans la commune de Chênehutte-les-Tuffeaux. Le colonel Michon les considère comme des espions implantés sur la hauteur afin d'observer son école. Les hommes jeunes sont enfermés au camp du Ruchard, puis en partie libérés par une commission de filtrage, qui constate qu'ils sont avant tout juifs et anti-hitlériens. Néanmoins, ils sont par la suite enfermés à nouveau ( voir récit complet sur Sainte-Radegonde ).
 Les réfugiés sarrois ne sont guère mieux traités. Après le plébiscite de janvier 1935 qui aboutit au retour du territoire dans le domaine du Reich, environ 4 000 Sarrois choisissent de se réfugier en France, car ils se sentent menacés par des hitlériens fanatiques. Deux familles s'installent à Saumur et dans les communes voisines. Bien qu'ils soient francophiles, ces Sarrois restent suspectés d'être des Allemands et sont l'objet d'une surveillance particulière par les autorités françaises. Ensuite, les nazis vainqueurs les considèrent comme des traîtres et continuent à les tracasser, mais sans les arrêter.

2) Les étrangers dans l'agglomération au 31 décembre 1943

 Le recensement des étrangers fixés dans chaque commune au 31 décembre 1943 apporte des éclairages utiles sur cette partie très surveillée de la population, bien que ce dénombrement présente plusieurs oublis manifestes ( A.D.M.L., 120 W 5 ). Pour Saumur et son agglomération, le document énumère 183 noms d'étrangers, 94 hommes et 89 femmes. Ce total repose sur des critères élargis : des étrangers cités sont absents de Saumur parce qu'ils sont dans un camp d'internement ; des Françaises qui ont épousé un étranger ont reçu par mariage la nationalité de leur conjoint et perdu la leur ; des enfants d'étrangers, nés sur le sol français, se voient attribuer la nationalité de leurs parents. L'ensemble de ces trois catégories représente 22 noms ; on est donc tenté de ramener le nombre des personnes réellement étrangères présentes à Saumur à 161. Mais le premier total est tout autant significatif en raison du nombre élevé d'oublis ( en cette fin de 1943, l'administration française fait un peu n'importe quoi ).
 Dans tous les cas, le nombre d'étrangers est remarquablement bas, il correspond à 0,71 % de la population, alors qu'à l'échelle nationale, il se situe entre 6 et 7 %. En permanence, Saumur a attiré des migrants des autres régions de France, mais assez peu de l'étranger, par suite de sa localisation loin des frontières et de sa faible demande de main d'oeuvre. Les nombres relevés correspondent assez bien à ceux des recensements du XIXe siècle : pour la seule ville de Saumur, 158 étrangers en 1866 et 101 en 1891.

 En dépit de ces nombres très faibles, pourquoi les Saumurois ont-ils le sentiment d'être envahis ? Sur les relevés du recensement est souvent portée la date de l'installation à Saumur. Nous en avons tiré le tableau suivant :

Etrangers : date de leur installation à Saumur ( sur 119 cas connus )

Avant 1914 

1914-1918 

1919-1929

 1930-1939

1940 

1941-1943 

 5

11 

 20

 42

 7

34 

 Les étrangers arrivés à Saumur avant 1914 et pendant la Guerre 14-18, surtout des Belges, semblent peu nombreux, mais ces données sont peut-être trompeuses, car un bon nombre a pu obtenir la naturalisation.  L'Entre-deux-guerres correspond à une réelle poussée de l'immigration, surtout les années 30, marquées par l'arrivée de nombreux Italiens et Espagnols. Les réfugiés étrangers de 1940 sont restés sur place en petit nombre. Toute la période du second conflit mondial est caractérisée par un fort brassage de population ; avec une moyenne de 8 installations par an, les années 1941-1943 marquent la période de la plus forte immigration. Avec, encore une fois, des nombres très faibles.

3) Les Italiens, principale communauté étrangère

 Avec 51 membres, la communauté italienne est la plus fournie, ce qui correspond aussi à son rang national. Son histoire et bien connue grâce à Laurent Garino, La charrette à bras. Histoire des Italiens de Saumur, Cheminements, 2006. Mis à part quelques éléments plus anciens, souvent devenus français et un peu à part, l'essentiel du groupe est parti dans les années 1920 de quelques villages voisins haut perchés dans les collines du Piémont. Ils se regroupent à Saumur à partir de 1928 dans l'équipe de Pietro Bellati ( voir le chantier du hangar Bossut ), un contremaître qui a fondé son entreprise, pris la nationalité française et fait venir de nombreux italiens. Au nombre de 27 en 1926, de 38 en 1936, de 38 toujours en 1940, ils progressent encore durant la guerre, au cours de laquelle le nouveau recensement enregistre 7 arrivants. Avec quelques naissances, on atteint 51.
 Les Italiens s'installent de préférence en pleine ville de Saumur, trois seulement résident dans une commune associée. Les métiers du bâtiment sont leur spécialité : 16 cimentiers, 2 mosaïstes et 1 maçon. Quelques familles continuent à se fréquenter assidûment et à mener une vie communautaire ; à la maison, elles pratiquent toujours le dialecte piémontais, mais peu de jeunes hommes vont chercher épouse au village des origines, si bien que l'intégration s'opère à la seconde génération. Dans le domaine politique, les hommes sont très réservés ; plutôt hostiles à Mussolini, ils sont consternés par l'entrée en guerre de l'Italie le 10 juin 1940 ; seul un excité approuve ce « coup de poignard dans le dos » et est l'objet d'une dénonciation. Les hommes passent une nuit au commissariat et sont ensuite surveillés. Quand l'Italie change de camp, les Allemands les soumettent au même régime que les Français ; plusieurs sont réquisitionnés pour aller travailler sur le Mur de l'Atlantique ( et désertent à la première occasion ). Leurs sympathies secrètes se portent plutôt sur le parti communiste. Un seul y milite ardemment, Giovanni Gagliati, cimentier, 8 place de la République, qui distribue des tracts et qui est déporté à Buchenwald.

4) Une forte communauté belge

 Les Belges forment le deuxième groupe étranger avec 31 membres. Leur présence est due aux deux guerres mondiales ; ils se sont installés dans le Saumurois surtout de 1917 à 1921 et de 1940 à 1943. Avant tout ruraux, neuf d'entre eux exercent un métier lié à la terre.

5) Les Espagnols, une arrivée tardive

 Les Espagnols s'installent à Saumur plutôt dans les années 1930 et surtout depuis la guerre civile. Au nombre de 29, ils exercent en particulier la profession de bouchonnier ou bien tiennent des commerces de fruits et légumes. Les rescapés de l'armée républicaine, d'abord installés dans des camps du Midi, sont ensuite enrôlés dans des Compagnies de Travailleurs Etrangers. La 214 ème CTE, implantée à Balloire, est venue effectuer des travaux à Saumur en 1939-1940.

6) Les Polonais, des emplois subalternes

 Tard venus dans la région, les Polonais, au nombre de 24, occupent des emplois salariés et, parmi eux, sept sont ouvriers agricoles. Trois ne résident plus à Saumur, parce qu'ils sont « partis dans l'armée polonaise ». A défaut de précision supplémentaire, je suppose qu'ils se sont engagés dans l'armée polonaise de l'Ouest, dépendant du gouvernement du général Sikorski.

7) L'internationalisation des communautés religieuses

 A travers le recensement, on découvre que les communautés religieuses étaient largement internationalisées. Le Bon Pasteur de Saint-Hilaire-Saint-Florent comprend une soeur irlandaise, la Sagesse à Saint-Lambert deux suisses et une belge, Saint-André une canadienne et une espagnole, le Cours Dacier deux irlandaises. Si l'on ajoute quelques employées civiles et quelques familles hébergées, les communautés religieuses reçoivent au total 14 étrangers.

8) Les autres groupes

 Les ressortissants de pays en guerre contre l'Allemagne sont habituellement internés :
- Les sujets britanniques sont les plus surveillés. Walter A. Hird, né à Londres en 1893, réparateur de machines à écrire, habitant impasse du Chardonnet, est appréhendé dès le 15 août 1940 et d'abord enfermé au camp de Montreuil-Bellay ( J. Sigot, Ces barbelés..., p. 47-48 ) ; il passe le reste de la guerre dans une caserne de Saint-Denis. Il avait épousé en 1918 sa marraine de guerre, Fernande Quéret, qui est laissée en liberté. Leur fils, Walter René, qui avait opté pour la nationalité française, n'est pas inquiété à Saumur au début de l'occupation, mais, militant trotskiste, l'un des animateurs de l'auberge de jeunesse de Saumur et de la section locale de la Ligue internationale des combattants de la paix, il est arrêté à Paris pour distributions de tracts et condamné à six mois de prison ; en réalité, il est interné dans divers camps jusqu'à la fin du conflit. Un autre britannique, Henri Ball, jockey du duc de Brissac, habitant 13 rue Etienne-Bougouin, est lui aussi enfermé dans un camp de concentration pendant toute la guerre, alors que son épouse, française d'origine, n'est pas inquiétée.
- L'américain James Peck, un ancien soldat de 1917-1918 marié à une française, installé 41 rue Jean-Jaurès, est arrêté par la police allemande au moins à deux reprises, mais finalement relâché, car il est mutilé du travail.
- Les Russes et les personnes étiquetées comme telles sont également inquiétées au lendemain de l'opération Barbarossa. Les familles Roubakowitch et Berman sont enfermées à cette époque ( voir Premières arrestations ). Le recensement n'indique rien à propos des autres russes de la ville, au nombre six.

 L'énumération des autres nationalités est plutôt fastidieuse. Elle commence par 12 Suisses, qui sont loin d'être tous neutres ; un électro-technicien sans travail est le principal animateur du bureau de recrutement de la L.V.F. Il y a peu à dire sur les 7 Portugais, les 3 Irlandaises, les 3 Tchèques et sur les autres nationalités, réduites à un représentant unique, simples témoins de la complexité des destins individuels. Les deux Grecs signalés sont bien connus dans la ville et passent en réalité au nombre de trois : Héraclès Joannidès, directeur de la société de tourisme Neptos, éditeur de la revue culturelle " le Voyage en Grèce ", s'est réfugié à Saumur avec son épouse, qui y met au monde une fille.

9) Quelques indices de xénophobie

 Bien que le nombre des étrangers soit très faible, les Renseignements généraux notent que les Angevins ne sont pas très accueillants, y compris à l'égard des migrants venus d'autres régions françaises ; la presse évoque des plaintes sur le poids des réfugiés restés sur place ; des anciens affirment avoir vu l'inscription " A bas les Juifs ". Cette hostilité reste malgré tout assez diffuse.
 Un cas plus caractérisé d'attaque contre les maçons italiens apparaît au lendemain de l'armistice, alors que les pouvoirs publics cherchent à réduire le chômage. Le président du syndicat professionnel patronal de l'industrie du bâtiment à Saumur propose comme remède de ne plus embaucher d'étrangers. La cible est évidente et les occupants, aussitôt informés, l'interprètent exactement en prenant la défense de leurs récents alliés. Le sous-préfet répond au président le 17 août 1940 que « les autorités allemandes ont fait connaître que la main d'oeuvre italienne devait bénéficier des mêmes égards et des mêmes avantages que la main d'oeuvre française » ( A.D.M.L., 97 W 91 ). De toutes façons, les travaux de déblaiement et les premières réparations ont fait appel à beaucoup de personnel ; dans le bâtiment, Saumur a manqué de bras tout au long du conflit.