Les francs-maçons de Saumur
sous le régime de Vichy

 

1) L'influence de la maçonnerie à Saumur

 Par delà les fantasmes du régime de Vichy qui présente la franc-maçonnerie comme une pieuvre tentaculaire enserrant tous les rouages de la IIIe République, il convient de s'en tenir aux données des archives : les loges saumuroises ne sont pas très actives au début de la guerre.

- La "Persévérance", fondée en 1835 et installée 28 rue Daillé, poursuit une existence discrète, ponctuée par des crises. Un dignitaire a remis à la préfecture la liste de ses membres en 1940 ( A.D.M.L., 97 W 97 ). Elle compte alors 74 Frères, sous la houlette du vénérable Maurice Déré, ancien instituteur, directeur de l'Hospice. Parmi eux, 19 seulement habitent la ville de Saumur ; 29 sont de la périphérie ou du reste de l'arrondissement ; 26 autres ont été initiés à Saumur, mais vivent au loin, probablement sans relations avec la loge. Un autre admis n'a assisté qu'à une seule séance. Au nombre de 33, les fonctionnaires et assimilés forment près de la moitié de l'effectif, les autres appartiennent à la petite bourgeoisie ; pas d'ouvriers, quelques maîtres artisans. Certains noms cités appartiennent également au "Droit humain".

- La "Sociale saumuroise", affiliée à la "Grande Loge de France", issue d'une dissidence et nettement plus à gauche, loue un local 11 rue Jean-Jaurès, mais elle ne possède rien. Présidée par le vénérable Raymond Renard, instituteur à Longué, elle ne regroupe que 36 membres au 1er janvier 1940, dont 19 sont mobilisés ( Jacques Feneant, Francs-maçons et sociétés secrètes en Val de Loire, C.L.D., 1986, p. 315 ). Personne n'a accepté de livrer la liste de ses adhérents, dont quatre seulement sont révélés lors de sa liquidation.

 Pas très nombreux, pas très actifs, les francs-maçons disposent néanmoins de puissants leviers d'influence. Ils sont au nombre de 5 ( sur 27 ) au sein du Conseil municipal, mais ils occupent la fonction de maire, à la suite d'une longue lignée d'initiés qui ont occupé le fauteuil de premier magistrat. Egalement, on les retrouve aux postes de premier et de quatrième adjoint, de secrétaire général de la Mairie, de receveur des Hospices et de la Ville, de directeur de l'Hospice, de directeur de l'Usine à gaz. Un autre est ingénieur des Ponts et Chaussées et son épouse directrice du Collège de Jeunes Filles. Ils sont donc assez présents, malgré tout, sans fonctionner comme une troupe en bataille ; on discerne quelques ralliements à Pétain, ainsi que des conflits entre les personnes et entre les obédiences.

2) La répression anti-maçonnique

 Prise très tôt, comme une mesure d'urgence, la loi du 13 août 1940 interdit les sociétés secrètes, sans plus de précisions ; le décret du 19 août suivant désigne clairement les loges maçonniques ; les fonctionnaires doivent signaler leur appartenance à une société secrète et, s'ils y sont dignitaires, ils seront déclarés démissionnaires d'office. Ces mesures s'accompagnent de violentes campagnes de presse, alors beaucoup plus virulentes que contre les Juifs : les loges sont une invention anglaise, elles sont déclenché la Révolution française, imposé la laïcité et provoqué la défaite de 40... A Saumur, un conférencier dénonce la collusion judéo-maçonnique. Le Journal officiel, puis le Petit Courrier des 19 et 20 août 1941, publient des listes de dignitaires maçonniques, d'ailleurs fort inexactes, dans le but de les livrer à la vindicte populaire ( A.D.M.L., 12 W 72 ).
 Très violente de ton, la lutte anti-maçonnique est bien réelle, mais reste limitée dans ses mesures d'application. A Saumur, un professeur de l'école industrielle est déclaré démissionnaire d'office, un inspecteur de la S.N.C.F. est révoqué comme faux déclarant. Dans la banlieue et dans l'arrondissement, plusieurs directeurs d'école sont déclarés démissionnaires ( mais retrouvent des postes d'adjoints ), les simples instituteurs sont mutés d'office.
 Aucune arrestation pour appartenance à une loge n'est signalée. Cependant, les francs-maçons de l'arrondissement sont très présents dans la Résistance et quatre d'entre eux, au moins, périssent en déportation.

3) Le cas de Maurice Déré

 Directeur de l'hospice et bien connu à Saumur pour sa qualité de vénérable de la Persévérance, Maurice Déré est l'objet de vives attaques relayées par le maire Drouart ( A.D.M.L., 97 W 37 ). Cependant, son emploi est municipal et le préfet, le 13 novembre 1941, affirme qu'il ne peut rien faire.
 En 1942, est lancée contre Déré une manoeuvre qui ressemble fort à une machination. La concierge de l'hôpital, une langue de vipère, qui est l'auteur de plusieurs dénonciations et qui avait été sanctionnée par le directeur pour raisons professionnelles, signale que Déré reçoit régulièrement chez lui des anciens membres des loges ; autrement dit, il y aurait reconstitution d'une association dissoute. La police trouve un témoin qui appuie ces dires, mais elle ne parvient pas à constituer un dossier et elle ne pousse guère son enquête. Déré reste en place.
 De même, la police recherche en vain des documents qui proviendraient d'une loge de Metz, sans aboutir à des résultats précis. Ces sociétés secrètes excitent beaucoup l'imaginaire collectif.

4) La liquidation de la loge de la rue Daillé

 Dès le mois d'août 1940, une perquisition dans la loge de la rue Daillé constate que les locaux sont totalement vides ; des scellés sont posés.
 Le 22 juillet 1943, l'administration des Domaines procède à la vente aux enchères de l'immeuble ( A.D.M.L., 28 W 26 ). Sept habitants du voisinage se sont portés soumissionnaires, après qu'une enquête ait prouvé qu'ils n'ont pas de lien avec les anciens membres de la loge. La somme atteinte n'a pas été retranscrite.
 Cette liquidation sonne le glas temporaire d'une association spéculative. "La Sociale saumuroise" disparaît définitivement. Aujourd'hui, "la Persévérance" n'a pas retrouvé ses effectifs d'antan.

 

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