L'apparition de groupes israélites

 

- Ouvrage de référence : Alain Jacobzone, L'éradication tranquille. Le destin des Juifs en Anjou ( 1940-1944 ), Ivan Davy, 2002.

- Franck Marché a d'abord publié sur son site une partie de son énorme documentation, puis, en décembre 2012, Les Juifs du Saumurois, 1939-1944. Un Occupant nazi et une Administration française efficaces. Dans un esprit différent du nôtre, il apporte des fiches précises et illustrées sur chaque famille, établies à partir des archives publiques et de traditions orales.

 Un petit problème d'orthographe d'abord. Maurice Grevisse constate qu'on n'emploie pas de majuscule pour désigner les fidèles d'une religion, soit, les catholiques, les protestants, les juifs. Comme le critère confessionnel, en fait la religion des grands-parents, a été déterminant dans la définition du Juif, il serait logique d'employer la minuscule. Cependant, dans le contexte du temps, l'antisémitisme nazi entend persécuter un peuple et même une race ( sans aucune base scientifique, répétons-le ). A cette époque, les Juifs sont traités comme une entité collective et non comme un groupe religieux, ce qui justifie l'emploi de la majuscule.

1) Un minuscule noyau dans les années 1930

 Il faut remonter très haut pour trouver une communauté juive à Saumur, très exactement au XIIIe siècle, pour lequel nous avons pu réunir quelques éléments sur la centaine d'israélites dispersés à travers la ville. Ils disparaissent à peu près tous par suite des expulsions de 1289 et de 1394. Il n'en subsiste qu'un souvenir toponymique avec une voie minuscule située à la Croix Verte, la " rue Juive ", un nom qu'on retrouve dans de nombreuses communes proches de la Loire.
 Au cours des siècles suivants, peu de traces judaïques. Alpron, un israélite converti à la Réforme, enseignait l'hébreu à l'Académie protestante, selon les dires de plusieurs correspondances du temps. Au recensement de 1866, le seul qui ait posé une question sur la pratique religieuse, cinq habitants de Saumur, quatre hommes et une femme, se déclarent israélites. Cette présence semble temporaire et liée au fort brassage de population qu'on constate à cette époque, mais elle ne correspond nullement à l'existence d'une communauté stable.
 Il faut attendre l'Entre-deux-guerres et la démographie catastrophique de la ville pour constater un renforcement de l'afflux migratoire, assez faible depuis l'étranger, très fort depuis les communes du Maine-et-Loire et du Grand Ouest, appréciable depuis le reste de la France, et dans ce flot, pour voir se fixer quelques éléments juifs dans la ville de Saumur et dans les communes associées, qui servent de cadre à cette étude.

- La famille Roubakowitch vient de Lituanie ; les parents, Néhémia ( Emile ) et Eta, ont migré tout jeunes vers Paris en 1912, puis ont ouvert à Angers, rue Baudrière, une cordonnerie, qui marche bien et qui emploie deux ouvriers. Néhémia peut faire venir près de lui le frère de sa femme, Ill Leib Berman, qui a épousé une polonaise et qui conduit un camion pour vendre sur les marchés. Les deux familles apparentées s'installent à Saumur à partir de 1932, les Berman, 9 rue Beaurepaire ; les Roubakowitch, qui préfèrent s'adonner au commerce, s'implantent 8 rue Saint-Nicolas, où ils tiennent un magasin de chaussures, puis de mercerie et de bonneterie ( ils ne possèdent pas les murs, le fonds seulement ). Petits commerçants sans histoires, quand ils ont besoin de témoins de moralité pour renouveler leurs cartes d'identité, ils obtiennent la garantie de leurs voisins ou d'agents de police ( A.D.M.L., 120 W 63 ). Ils semblent s'intégrer dans la vie locale ; ils prennent bien soin de faire enregistrer comme françaises les trois filles qui sont nées en France ; l'aînée Anna épouse à 19 ans un jeune homme catholique du voisinage ; le ménage part s'installer dans les H.B.M., 5 avenue du Jardin des Plantes. Jusqu'ici, plutôt une immigration réussie.

- Au n° 2 de la rue Dupetit-Thouars, les élégants locaux qui abritaient la Banque Nationale de Crédit, tombée en faillite en 1932, sont repris par la Banque Asch et Compagnie, un établissement juif de Strasbourg, très lié au Consistoire et gérant les caisses de retraite des ministres-officiants. A partir de septembre 1938, la succursale de cette banque est tenue par Marcel et Denise Bloch, le frère et la soeur, encore célibataires. Afin de se faire connaître, la nouvelle banque donne souvent aux oeuvres de bienfaisance.

- Tout à fait à part, Madeleine Gross, née à Paris en 1895, issue d'une importante famille israélite, a épousé Georges Mabileau, dirigeant d'un commerce de vins, 25 rue Léopold-Palustre à Saint-Hilaire-Saint-Florent. Le mariage a été purement civil ; Madeleine Gross a apporté une dot importante, mais aucun bien immobilier, le ménage s'installant sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. [ Plus tard, nous parlerons de René, leur fils, né en 1923, chef du maquis de Scévolles ]

 Voilà pour les noyaux juifs existant à la veille de la guerre dans l'agglomération saumuroise. Ils constituent une nouveauté, mais non une communauté : entre les petits commerçants venus de l'Est de l'Europe, les employés de banque alsaciens de vieille souche française et la grande bourgeoise laïcisée, il n'y a pas grand chose en commun. Ces nouveaux venus ne font guère parler d'eux ; on a beau lire les textes émanant de l'extrême droite locale, on n'y trouve pas d'attaques antisémites, tout au plus, des traces d'une xénophobie plus générale, qui, à Saumur, vise surtout les Italiens.
 La curieuse colonie agricole ouverte à Sainte-Radegonde, sur le territoire de Chênehutte-les-Tuffeaux, surprend davantage. Bien qu'elle soit hors de notre champ d'étude, nous l'évoquons sommairement.

2) La colonie agricole de Sainte-Radegonde

 En 1933, un israélite d'origine allemande, Moritz Meier, achète avec l'aide financière du docteur Joseph Weill le château de Sainte-Radegonde, trois fermes et 110 hectares de terres à l'abandon ( Joseph Weill, Le combat d'un juste, Cheminements, 2002 ). Il y vit avec son épouse, née Abraham, et ses deux enfants et il y accueille des proches du côté de sa femme. Le 23 juillet 1939, il demande au préfet de pouvoir héberger à ses frais trois autres parents : « S'ils n'ont pas quitté l'Allemagne à cette date, ils sont réinternés dans un camp de concentration ». Il garantit qu'ils ne se livreront à aucun travail ( A.D.M.L., 45 ALPHA 7 ).

Château de Sainte Radegonde
Carte postale envoyée à Strasbourg en 1936 par Rita Grumbacher


 En même temps, le domaine de Sainte-Radegonde abrite le " Centre agricole du Saumurois ". Cette ferme-école se donne pour but d'accueillir des jeunes gens et jeunes filles israélites de 14 à 17 ans, tant immigrés que français, et, dans la perspective d'un « retour à la terre », d'en faire en trois ans des paysans, qui comptent travailler en France ou en Palestine. La direction des travaux est confiée à Benjamin Lifchitz, qui est de nationalité française. L'oeuvre est patronnée par le Mouvement des Eclaireurs israélites de France, présidé par Robert Gamzon ; elle reçoit un puissant appui du Comité central des Réfugiés, dont le président est Georges Bonnet, la secrétaire générale Louise Weiss, et qui compte parmi ses membres le pasteur Boegner, le cardinal Verdier, François Mauriac et Jules Romains.
 Les premiers colons arrivent à la fin de mars 1939 et leur nombre s'accroît rapidement, si bien que le 16 juin 1939, le ministre de l'Intérieur limite leur effectif à 20. Tous juifs, ils viennent d'Allemagne, de l'ancienne Autriche, de la Tchécoslovaquie, de la Pologne. D'autres sont de nationalité russe, une jeune apatride a un passeport Nansen. Ils arrivent à Sainte-Radegonde après des itinéraires compliqués et leurs parents sont dispersés un peu partout. Leur statut juridique est inégal ; certains ont la carte d'étudiant et peuvent séjourner sans difficultés, certains ont obtenu le statut de réfugié ; la majorité ne bénéficie que d'un sauf-conduit pour une brève durée, souvent pour un mois. Ceux-là sont bloqués dans la commune de Chênehutte et doivent demander une autorisation pour aller consulter un dentiste à Saumur. Ils doivent fournir en permanence une montagne de paperasses, qui révèle le caractère inhospitalier de la réglementation française, renforcée par les décrets Daladier, même à l'égard des victimes du nazisme.
 Il apparaît pourtant que le préfet Ancel est favorable à cette colonie ; il ordonne à l'adjudant de gendarmerie de Gennes d'être indulgent pour quelques menues infractions sur les conditions de séjour. Le sous-préfet Milliat écrit que les dirigeants, venus se présenter, lui ont fait une excellente impression.
 Sur une liste non datée, dressée vers septembre 1939, la communauté comprend 12 membres de la famille Meier, 2 réfugiés ex-Autrichiens et 19 jeunes en apprentissage agricole, soit au total 33 personnes, 20 hommes, 11 femmes et 2 enfants. Ils sont si nombreux que des garçons sont logés dans la ferme de Chantepie, distante de 500 m.
 On ne sait pas grand chose sur l'enseignement agricole qui est prodigué ; les terrains sont peu fertiles et les jeunes gens doivent avant tout défricher. La fonction de refuge et de lieu de transit apparaît comme beaucoup plus importante. La famille Meier prépare son départ pour les U.S.A., mais les formalités sont très longues à cause du mauvais vouloir des services d'immigration américains. Dès le mois d'avril 1939, l'association des Eclaireurs israélites de France demande que 150 enfants juifs puissent être envoyés à Sainte-Radegonde en cas de mobilisation ( elle semble sans illusions sur la solidité de l'armée française et sur les intentions d'Hitler ). Les préfets refusent, car ce transfert perturberait leur plan d'évacuation, qui est prêt.

 Même implantée dans un lieu isolé, cette curieuse colonie ne peut passer inaperçue. Comment est-elle considérée par la population ? D'après les recherches de Franck Marché, des habitants de Chênehutte sympathisent avec les nouveaux venus. Cependant, majoritairement allemande, apparemment aisée, entièrement juive, cette communauté particulière excite l'hostilité de bons Français, qui ne peuvent imaginer qu'elle soit de sentiments anti-hitlériens. En outre, les jeunes gens pratiquent le naturisme, ce qui les fait passer pour des dépravés. Le plus hostile est le colonel Michon, qui considère comme des « espions » cette « colonie de juifs allemands » perchée sur la hauteur afin d'épier son Ecole. Antoine Redier, Les Cadets de Saumur, 1940, p. 27-28, rapporte les propos qu'il entend à Nohic à l'été 40 : « A la mobilisation, le commandant de l'Ecole demanda et obtint que ces indésirables, dont le nudisme, par surcroît, salissait ces beaux rivages, fussent envoyés au diable. On les mit, pour lui complaire, au camp du Ruchard, d'où ils revinrent, se frottant assez joyeusement les mains, huit jours plus tard. Une commission de triage les avait jugés de tout repos. Au 10 mai, nouvelle démarche du colonel. La bande est envoyée au camp derechef. La commission de triage cette fois garde les hommes, mais renvoie les femmes, qui vont demeurer en observation sur la Loire. Elles s'y maintiendront, dans le dos de nos enfants, pendant toute la bataille ».
 Précisons les dires du très approximatif Redier. Ce n'est pas Michon qui a eu raison de la communauté, mais l'application bornée de la règle concernant l'internement des ressortissants ennemis ( en août 1914, on avait déjà improvisé en trois lieux de Saumur un camp d'internement pour civils allemands ). Selon un rapport du 25 janvier 1940 émanant de l'adjudant Dalloux, commandant la brigade de gendarmerie de Gennes, 6 hommes de nationalité allemande, 5 Autrichiens, 1 Tchèque ont été internés au camp du Ruchard ; une commission de filtrage en a libéré quatre, et l'on avait laissé à Sainte-Radegonde deux femmes et un homme de 73 ans. En cette période d'espionnite aiguë, les tracasseries continuent : la gendarmerie revient fouiller Sainte-Radegonde de fond en comble ( même les parquets sont arrachés ) et des hommes sont à nouveau enfermés au camp du Ruchard, sans doute à la demande du colonel Michon ( Maurice Meier, Lettres à mon fils, 2004, p. 34-37 ). Soyons bien clairs : les membres de la colonie sont harcelés par les autorités françaises, surtout parce qu'ils sont allemands, non parce qu'ils sont juifs. Quand l'armée ennemie approche, les internés sont transférés dans la zone sud et se retrouvent en partie au camp de Gurs, aux conditions de vie très rudes. Surtout, ils restent enfermés et constituent des proies faciles pour l'extermination raciale. Trois seulement auraient survécu.

 A Chênehutte, il ne reste plus que des membres des familles Meier, Abraham, Rotschild et Grumbacher, 15 personnes au total, selon la mairie de Chênehutte en août 1941 ; 11 sont allemands ; 4 autres, de nationalité suisse, sont suivis de très loin par leur consulat. Ils n'ont plus de moyens d'existence, car le domaine de Sainte-Radegonde a été « aryanisé » au nom de la loi du 22 juillet 1941. Il sera remis en culture par un service du végétal dépendant du S.T.O. L'Union générale des Israélites de France, l'organisation qui collabore avec les autorités allemandes, se préoccupe d'aider la famille Abraham et lui adresse, le 9 octobre 1942, un mandat de 500 F par l'intermédiaire de la Croix-Rouge de Saumur ( A.M.S., 15 Z 88 ). L'aide est arrivée trop tard, car, précisément ce jour, les dernières familles ont été raflées et ont disparu dans les convois de la déportation.

3) Des évacués restés sur place

 Retour en 1939 et au début de la guerre. Nous avons présenté le vaste plan de repli mis en oeuvre dans les premiers jours de septembre. Depuis le Nord, l'Est et la Région parisienne, des habitants considérés comme à charge ou inutiles pour le fonctionnement du pays sont transférés vers la France de l'Ouest et du Sud-Ouest. Parmi eux, se trouvent des Juifs, bien qu'on ne relève pas trace de choix particulier. Cependant, il est possible que René Hirschler, grand rabbin de Strasbourg, ait été consulté pour la constitution des listes et que la présence de la banque Asch ait pu jouer en faveur du choix de Saumur, ce que suggère le nombre élevé d'évacués originaires du Haut-Rhin. Manifestement, comme on l'a vu à propos de Sainte-Radegonde, les milieux israélites, sentant venir l'orage, préparaient des bases de repli. Malgré tout, la constitution des listes a été une affaire administrative ; Saumur est déjà envahi par le reculement des grands ministères financiers, si bien que les évacués sont ventilés dans toutes les communes de l'arrondissement, selon des quotas fixés par la préfecture. Les Juifs ne représentent guère que 3 % des évacués, au nombre de plus de 3 000, qui s'installent dans la ville. Dans le recensement d'octobre 1940, ils déclarent être arrivés à Saumur dans les derniers jours d'août 39 ( ils semblent donc anticiper légèrement la date de leur installation, pour des raisons que j'ignore ). Tous les convois d'évacués, un peu désorientés, sont pris en charge à la gare par un comité d'accueil ; le bureau des réfugiés leur attribue un logement meublé, en général une maison qui, avant la guerre, était louée à des militaires ; des repas sont offerts, les plus démunis perçoivent une petite allocation du gouvernement.
 D'autres mouvements ultérieurs sont perceptibles ; quelques uns repartent vers leur point de départ ; d'autres arrivent avec l'offensive allemande de mai 40. Les familles sont habituellement démembrées, parfois réduites aux grands-parents et aux petits enfants, le père et parfois la mère étant restés sur place pour y travailler ; des familles peuvent êtres associées deux par deux et à l'occasion renforcées par des neveux et nièces. La reconstitution des foyers est malaisée à cause de la complexité des structures, des variations des noms, des fluctuations des prénoms et des négligences des employés de bureau ( à Saumur, ils recopient au hasard les dates de naissance de frères et soeurs, si bien que j'ai d'abord cru à une profusion de jumeaux ).
 Après leur victoire, les Allemands organisent le retour des évacués et des réfugiés, mais le quart, en gros, demeure sur place. Les israélites, à peu près tous restés, n'en forment qu'une partie. De toutes façons, ceux qui habitaient l'Alsace-Lorraine n'ont pas le droit de rentrer chez eux. Les Alsaciens-Lorrains qui sont classés comme « aryens » sont l'objet d'un recensement particulier, car ils deviennent allemands ; le commissaire de police Drouart a beaucoup de peine pour dresser sa liste, il en trouve 14, mais il y a 4 juives dans son énumération du 24 août 1940 ( A.D.M.L., 98 W 15 ).

4) La première loi raciale et le recensement d'octobre 1940

 Prises à quelques jours d'intervalle, deux décisions lancent la politique de contrôle et d'exclusion. Le premier statut des Juifs est promulgué par le gouvernement de Vichy le 3 octobre 1940 ; il est plus sévère que les lois nazies : est considérée comme juive toute personne issue de trois grands-parents de « race juive » ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif. Cette définition raciale pose d'énormes problèmes d'interprétation.
 Une ordonnance allemande du 27 septembre 1940 oblige les Juifs, par l'intermédiaire du chef de famille, à venir se faire recenser à la sous-préfecture entre le 4 et le 20 octobre. La liste est établie par des fonctionnaires français, souvent recopiée et raturée, constamment mise à jour et communiquée aux services allemands ( qui n'ont donc nullement besoin d'une dénonciation pour identifier et localiser les Juifs ).
 Beaucoup de renseignements sont demandés : après le prénom, le fonctionnaire de la sous-préfecture ajoute le sexe, M ou F ; il a laissé peu de place pour la filiation, si bien que le prénom du père et le nom complet de la mère sont parfois difficiles à déchiffrer ; la nationalité est précisée, puis la profession, la situation familiale, l'adresse à Saumur, la pièce d'identité présentée, la date de l'arrivée en France, le jour de la déclaration et la signature du chef de famille. A Saumur, la religion n'est pas demandée. Pour tout l'arrondissement, cette première liste cite 138 noms ( l'essentiel des documents concernant les Juifs de l'arrondissement de Saumur est aux A.D.M.L., 97 W 39 ). Afin de gagner en précision, nous avons resserré notre étude sur les seuls Juifs présents à Saumur ou dans une commune associée en octobre 1940. Quelques retouches ont été introduites : cinq israélites, déclarés ou cités, sont alors sous les drapeaux et ont été éliminés ( rappelons qu'être dans un camp de prisonniers français en Allemagne présentait alors la meilleure garantie de survie pour un israélite ) ; une famille roumaine, partie vers la zone libre dès septembre n'a pas été prise en compte ; en raison de la forte mobilité de cette population, quelques rares cas demeurent imprécis ; on entrevoit aussi plus tard quelques israélites qui ont refusé de se faire recenser, ils sont en petit nombre. Malgré tout, cette photographie précise en octobre 1940 présente de sérieuses garanties statistiques.

5) Un groupe né en France pour les trois quarts

 Finalement, nous travaillons sur un groupe de 89 personnes, 77 installées dans la ville de Saumur, 12 dans une commune associée ; les femmes, au nombre de 52 l'emportent nettement sur les hommes ( 37 ) ; sept d'entre elles sont veuves.
 Comme tous les réfugiés, ils s'entassent en nombre dans 28 maisons, soit 3 personnes en moyenne par unité ; ainsi, les Dreyfuss et les Berg se regroupent à 8 personnes dans la villa " les Rosières " qu'ils ont achetée, 46 avenue du Docteur-Peton ( aujourd'hui disparue ). Ils habitent à peu près tous au sud de la Loire, mais sans regroupement particulier ; ils sont surtout installés dans la zone où on louait des maisons aux militaires, donc sur la percée centrale et à l'ouest de cette dernière.
 Cette population est peu nataliste, les 15 enfants de moins de 15 ans s'avérant à peine plus nombreux que les personnes âgées de plus de 60 ans ( au nombre de 13 ), les autres tranches d'âge étant à peu près à égalité.
 La plupart se déclarent sans profession, ce qui n'est guère significatif, car beaucoup n'ont pas la possibilité ou le droit d'exercer leur métier du temps de paix. D'après la déclaration de leurs avoirs, la possession d'une maison en Alsace, la présence de mobilier ou la détention d'un poste de radio, on peut avancer un classement quelque peu impressionniste qui donnerait 6 foyers aisés, 13 à revenus moyens et 9 pauvres, somme toute, une population qui a davantage de moyens que celle des petites communes de l'arrondissement et qui, de ce fait, survivra plus largement.
 Ils sont donc sur le plan démographique et social à l'image du pays, d'autant plus qu'ils sont français à 88 %. Cependant, les autorités de Vichy vont réduire ce pourcentage en annulant des accessions à la nationalité française : si 68 Juifs de l'agglomération saumuroise sont français de naissance, 10 autres le sont par une naturalisation déjà ancienne, car ils ont immigré dans les années 1900-1922. Il ne reste donc que 11 étrangers ( 12 % ), sans dominante marquée : quatre Polonais, trois nés en Lituanie et considérés comme russes, une Suissesse, deux apatrides d'origine polonaise et une Allemande, dont la nationalité est incertaine.
 Les lieux de naissance sont plus révélateurs : 25 % des Juifs saumurois sont nés hors de France, ceux qui sont restés étrangers et ceux qui ont été naturalisés. Trois sont nés dans le Maine-et-Loire, dont deux nourrissons, douze dans la Région parisienne, des gens modestes englobés dans l'évacuation massive de septembre 1939. Tout le restant, ce qui exclut les autres régions françaises, vient d'Alsace-Lorraine, soit 52 personnes et 58  % du total.

6) Un fort groupe d'Alsaciens-Lorrains

 De vieille souche locale et appartenant à une communauté solide, les Juifs alsaciens-lorrains forment le groupe dominant. Parmi eux apparaissent quelques notables de la région de Strasbourg et quelques indices donnent à penser que le regroupement sur Saumur a été préparé à la veille de la guerre.
 Reconstituent-ils sur place une communauté, y compris religieuse ? Ils ont à leur disposition un rabbin, Henri Lévy, né en 1883, ancien combattant de la guerre 14-18, bardé de décorations et ayant exercé les fonctions de rabbin militaire ; venu de Thionville, il s'installe à Saumur, 16 rue Etienne-Bougouin, le 1er avril 1940, donc dans une deuxième vague de replis. Veuf, il vit avec trois, puis deux belles-filles portant le nom de Strauss, provenant d'un premier mariage de leur mère ; une petite-nièce, Hélène Bruck, née à Coblence en 1926, les rejoint, car elle est orpheline de mère et que son père est parti en Amérique ; elle a été adoptée par la famille Strauss ( elle est déclarée allemande au recensement de 1940, française par adoption sur une liste postérieure et de nationalité indéterminée sur la liste Klarsfeld ). Si l'on se perd dans ces précisions, c'est pour montrer la complexité des situations familiales et la difficulté de dresser des statistiques péremptoires...
 Le recensement saumurois d'octobre 1940 n'apporte rien sur la pratique religieuse, qui n'est sans doute pas unanime. L'existence d'un culte collectif et, à plus forte raison, l'ouverture d'une synagogue auraient fait quelque bruit et laissé une trace dans les archives ; ces faits sont à exclure. Les 89 Juifs de l'agglomération saumuroise ne forment pas une communauté, les étrangers et les Parisiens paraissant un peu à l'écart du noyau alsacien-lorrain. Ils ont néanmoins pour caractéristique commune de s'intégrer progressivement dans la société française, l'évolution des prénoms l'atteste.
 Ils doivent cependant apparaître comme exotiques aux yeux des Saumurois, tout en se différenciant peu de la masse bien plus nombreuse des réfugiés. Leur présence n'apparaît au grand jour qu'à la suite des mesures de discrimination.

 

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