La nouvelle enceinte du château   

    

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1) Quatre tours nouvelles reliées par des courtines

 Dans le premier tiers du XIIIe siècle, le château prend ses bases actuelles : quatre énormes tours, de faible hauteur et reliées par une simple courtine, enserrent de près l'ancien donjon roman. Les nouvelles constructions sont relativement homogènes et semblent résulter d'une unique campagne plutôt rapide.
   


Le château au début du XIIIe  Le plan est conforme aux fortifications de ville du temps de Philippe Auguste, soit " une tour maîtresse ", comme on dit aujourd'hui, isolée, mais à faible distance d'une chemise de petites dimensions et flanquée de tours circulaires. Cependant, la " forteresse philippienne " caractéristique ( comme le premier Louvre ) a une forme strictement rectangulaire, assez proche du carré.
 A Saumur, la forme trapézoïdale du quadrilatère peut s'expliquer, soit par la configuration du sous-sol formé de sables sénoniens, soit par l'intégration d'une fortification antérieure ( le mur du Boile ou une chemise entourant la tour romane ), soit par l'existence d'un bâtiment important à côté de la tour ouest ( qui est en retrait ).
 Le château devient alors un solide point d'appui, protégeant ou contrôlant la ville. Les tours dominant la Loire présentaient un étage au-dessus de ce qu'il en subsiste aujourd'hui. Elles étaient couronnées par des hourds de bois. Quelques dizaines d'hommes suffisent pour tenir la forteresse. Pour leur logement, des bâtiments légers sur pan de bois sont adossés le long des murs ( d'après les fouilles et les allusions de Macé Darne ). La place libre à l'intérieur est fort réduite.
 Des observateurs malicieux n'auront pas manqué d'observer que ma nouvelle forteresse n'a pas de porte d'entrée. Fallait-il la fixer sur la courtine sud, comme aujourd'hui, débouchant logiquement sur la cuisine romane, sur l'aula et sur la basse cour ?

 

 

     
Congrès archéologique, 1964, p. 536
Jean MESQUI, Châteaux et enceintes de la France médiévale. De la défense à la résidence, t. 1, p. 42-60.
Anne DODD-OPRITESCO, « Le château de Saumur : nouvelles hypothèses chronologiques et architecturales », 303, n° 57, 1998, p. 40-49 ( mon schéma dérive de son plan ).
E. LITOUX, D. PRIGENT, M. MONTAUDON, Château de Saumur. Etude archéologique relative aux travaux de restauration et de reconstruction du front nord, 2008.

 Au contraire, les contreforts et les arcatures observés par Hubert Landais dans la salle aveugle de l'aile est donnent à penser que l'entrée était alors fixée sur la courtine orientale. Dans cette hypothèse, le renforcement du château change de sens : il s'isole du reste de l'ensemble fortifié, du vieux mur du Boile qui n'offre qu'une sécurité précaire, de la cour du baile largement ouverte à tout venant, de la cuisine qui ne doit servir qu'en des périodes exceptionnelles. Il n'est pas la base arrière d'une armée regroupée dans le Boile ; il devient un fortin autonome.
 Il faut renoncer à cette hypothèse, car les fondations de deux poternes successives ont été mises au jour sur le côté méridional. Le donjon est donc bien demeuré en liaison avec la cour du baile.

Les textes précis faisant défaut, nous allons scruter les trente premières années du siècle, afin de tenter de savoir qui a pu construire la nouvelle enceinte et pourquoi.
   

2) Une construction de Philippe Auguste ?

André CHATELAIN, « Recherche sur les châteaux de Philippe Auguste », Archéologie médiévale, t. XXI, 1991, p. 115-161.
 
 

  Des éléments architecturaux ( le parti d'ensemble, l'appareillage en petites pierres massives, le fruit très marqué aboutissant à une énorme avancée de la base ), des arguments logiques ( la nécessité de protéger une récente conquête ), tout incite à attribuer cette construction à Philippe Auguste, et cela peu après 1203.
 Cependant, un obstacle de taille se présente aussitôt. On sait que ce roi fut le premier à fixer des bureaux et des archives dans son palais de Paris et à établir des rudiments de comptabilité qui ont survécu. Dans une simple liste des châteaux du roi dressée en 1209 figure bien la place de Saumur, ce qui est normal, mais sans plus de précisions ( Recueil des Historiens des Gaules, t. XXIII ).
 Mais les comptabilités des travaux effectués de 1204 à 1211 ont été retrouvées par Léopold Delisle dans un registre du Vatican ( manuscrit Ottoboni, n° 2796, publié en reproduction héliotypique en 1883 ). Pour la région, c'est le château - pourtant inféodé - de Montreuil-Bellay qui est l'objet des plus grandes transformations : à partir de 1204, maîtres Abelin et Gilbert y construisent onze tours et une porte, des fossés, des éléments défensifs, le mur du grand boile s'ouvrant sur une poterne. Le total des travaux s'est finalement monté à 2 450 livres ; c'est le château actuel, qui a été rhabillé et complété par une barbacane au XVe siècle.
 Autrement dit, l'ancien château détruit de Giraud II Berlay a été repris sur de vastes dimensions ; il peut accueillir une armée et lui servir de base arrière. Il est épaulé plus à l'est par quatre nouvelles tours ajoutées à l'enceinte de Loudun ; de l'autre côté est édifié en 1210 le puissant château de Passavant, formé par un donjon entouré d'une triple enceinte. Plus loin encore, le château de Maulévrier demeure constamment dans la mouvance directe de Saumur, bien que ses seigneurs manifestent une fidélité à éclipses : ils prennent le parti de Jean sans Terre contre Philippe Auguste, puis s'allient au vicomte de Thouars contre Louis VIII...
 Malgré cette faiblesse, Philippe Auguste dispose, face au Poitou, d'une solide barrière fortifiée sur les marges méridionales de l'Anjou ; il n'y a pour lui aucune urgence à renforcer sa nouvelle conquête de Saumur.
 Cependant, ses comptes s'arrêtent vers 1211, et dans les années suivantes, jusqu'en 1214, on se bat en Anjou. Philippe Auguste avait intérêt à protéger la ville contre une attaque surprise de Jean sans Terre ou d'un de ses alliés. Les années 1211-1214 offrent un premier créneau fort vraisemblable, qui expliquerait l'intérêt pour Saumur manifesté au cours de la décennie suivante.
 

3) Une construction de Louis VIII ?

Charles PETIT-DUTAILLIS, Etude sur la vie et le règne de Louis VIII ( 1187-1226 ), 1894, p. 237.
Gérard SIVÉRY, Louis VIII le Lion, 1995, p. 242-243.
 
 
 
 
Sur le passage du douaire à la dot au cours du XIIe siècle, cf. M. AURELL dans L'Histoire, n° 245

 Malgré son règne très court, Louis VIII a multiplié les initiatives. Il rêve en particulier de reconquérir le Sud-Ouest sur Henri III d'Angleterre. Il recherche l'alliance des Lusignan, comtes de la Marche, qui ont un vieux contentieux avec les Anglais. Isabelle d'Angoulême, une héritière riche, jeune et jolie, promise à Hugues IX de Lusignan, est, en 1200, enlevée et épousée par Jean sans Terre ( une grande passion selon les poètes, mais pas selon les chroniqueurs ).
 En faveur de sa nouvelle épouse, Jean sans Terre constitue un douaire somptueux qui comprend Bordeaux et Saumur ( qu'il détient encore ). Notons au passage que le douaire, sorte d'achat d'une fille à sa famille, en même temps qu'assurance en cas de veuvage, est plus valorisant pour les femmes que la dot, système selon lequel on paie pour les caser. Devenue veuve, Isabelle d'Angoulême est en droit de réclamer son douaire. Mais lui laisser Saumur poserait un sérieux problème stratégique, car elle est aussi la mère d'Henri III d'Angleterre.
 En outre, Isabelle s'est remariée avec le fils de son ancien fiancé ( !!! ), Hugues X de Lusignan. Louis VIII négocie avec ce dernier, qui met littéralement son alliance aux enchères : par l'accord de Bourges de mai 1224, le roi de France garde Saumur, qu'il remplace par Langeais, par une rente annuelle de 2000 livres et des promesses concernant Bordeaux. Pour quelles raisons Louis VIII tient-il tant à conserver Saumur, qu'il paie très cher ? La place est-elle déjà renforcée ou des travaux sont-ils en cours ? Tient-il à conserver une étape sur l'importante route du Poitou ? Craint-il un revirement de Giraud III Berlay, trop lié aux fluctuants vicomtes de Thouars ou à l'aventureux Savary de Mauléon ?
   

4) Une construction de la régente Blanche de Castille ?

 Dans le dossier précédent, nous avons présenté Pierre Mauclerc et le traité de Vendôme de 1227. Dès cette dernière date, le comte de Bretagne fait d'Angers sa capitale, mais sans oser prendre le titre de comte d'Anjou, ce qui aurait constitué un casus belli, mais il ne cache pas ses visées expansionnistes.
 Saumur, menacé en premier lieu, aurait été renforcé en urgence et protégé contre un raid par surprise de Pierre Mauclerc. La construction du donjon se situerait alors entre 1227 et 1230.
 C'est la date la plus tardive. Contentons-nous d'affirmer que le château philippien a été bâti entre 1211 et 1230. Emmanuel Litoux penche en faveur des années 1211-1226.

 En tout cas, la guerre est déclarée en 1230. Le jeune Louis IX ( 16 ans ) conduit à Saumur son armée et y reçoit les hommages liges de grands vassaux contre des rentes sonnantes et trébuchantes. A partir de Saumur, il reprend Angers. La reine-régente, qui s'accroche à la tête des affaires, ordonne alors d'édifier dans cette ville un formidable château, capable de décourager les offensives bretonnes.
    

5) Un siècle de paix 

 Evidemment, l'ensemble fortifié d'Angers éclipse la modeste forteresse de Saumur, qui perd toute importance stratégique pour un siècle, car, sur les autres côtés, elle est bordée par les puissants châteaux de Chinon et de Montreuil.
 La place de Saumur ne retrouvera un rôle qu'avec la Guerre de Cent Ans, quand les structures politiques se disloquent, que chaque ville se défend elle-même et que les quartiers demandent à être enclos.