Les Saumurois et la France   

  

 En 1206, quand Philippe Auguste entre dans la ville d'Angers, les notables et le peuple viennent l'acclamer, selon les dires des Annales de Saint-Aubin. Rien de tel n'est signalé pour Saumur, où les choses sont plus complexes.
  

1) Un fort attachement aux Plantagenêts

 L'intérêt porté à la région par les rois anglo-angevins et les faveurs accordées ont fait naître une réelle adhésion et, en même temps, de l'hostilité à l'égard du " rois des Francs ", considéré comme un agresseur. En 1079, quand le roi capétien Philippe 1er attaque le petit seigneur Hugues du Puiset, Maurice Roinard, seigneur de Boumois et personnage influent à Saumur, vole au secours de l'assiégé, et finalement, le roi repart bredouille ( Ch. MÉTAIS, Cartulaire de la Trinité de Vendôme, charte n° 290 ).
 Dans les conflits du début du XIIIe siècle, l'abbaye de Saint-Florent se place clairement dans le camp des Plantagenêts. Ses Annales ne citent même pas la prise de Saumur par Philippe Auguste, mais, pour l'an 1204, elles parlent du décès à Fontevraud de la reine Aliénor. Pour l'année 1214, elles présentent le combat de la Roche aux Moines comme une défaite, en épousant le point de vue anglo-angevin. La bataille de Bouvines est évoquée, mais sans être nommée, alors que cette victoire de Philippe Auguste a connu, selon Duby, un immense retentissement dans tout le royaume.
 En 1223 encore, les moines de Saint-Florent se plaignent des abus des nouveaux officiers royaux et ne dissimulent guère leur nostalgie du bon vieux temps d'Henri II et de Richard Coeur de Lion.
   

2) Le ralliement des puissants

 Les seigneurs locaux ont très tôt abandonné Jean sans Terre et se sont en majorité ralliés à Philippe Auguste, à la suite de Guillaume des Roches. Ils ont fait le bon choix : la victoire française n'a pas entraîné la curée qui avait caractérisé la conquête du Saumurois en 1026.
 Les abbayes sont plus lentes à se rallier. En 1235 encore, les Annales de Saint-Florent présentent Louis IX comme une brute, qui ravage la campagne et brûle les villages sur la frontière de la Bretagne. Toutefois, Saint-Florent obtient du pouvoir royal l'abandon des " mauvaises coutumes ". Fontevraud, l'abbaye de la reine Aliénor, est encore mieux traitée : elle obtient confirmation des importantes faveurs accordées par les Plantagenêts, y compris des rentes constituées par Jean sans Terre, et Saint Louis lui accorde une donation sur l'un de ses testaments.
   

3) La justice royale

 
 
 
 
 
Les premiers titulaires connus sont cités dans les tables chronologiques.

 En lançant de grandes enquêtes sur les abus éventuels de leurs agents, Louis VIII et surtout Louis IX obtiennent d'abondantes réponses ; à Saumur, les plaintes sont nombreuses contre le bailli Geoffroy Payen et contre Philippe Coraut, le châtelain de Tours ( Recueil des Historiens des Gaules, t. XXIV ). Mais, en même temps, ils affirment leur fonction de souverains justiciers, protecteurs de leurs sujets.
 Progressivement, la justice royale évince les juridictions seigneuriales, au criminel comme au civil. En pratique, des administrateurs spécialisés traitent les affaires au nom du sénéchal d'Anjou ou de son lieutenant à Saumur ( dont les fonctions deviennent honorifiques ). Le sous-bailli juge les affaires criminelles, le prévôt se cantonne dans les affaires financières. Ils disposent d'une prison royale attestée à Saumur en 1247.
 Une structure administrative royale se met donc en place et, même si elle est vite gangrenée par l'achat des offices, elle présente plus de cohérence que les anciennes justices seigneuriales, d'autant plus qu'elle dispose désormais d'une codification écrite des coutumes d'Anjou ( Brigitte PIPON, « Quand l'Anjou écrit sa coutume, ou les seigneurs du Maine et de l'Anjou présentent leur coutume à Saint Louis », Archives d'Anjou, t. 2, 1998, p. 39-50 ).
 Les agents royaux s'imposent parfois de manière expéditive : en 1308, le sous-bailli de Saumur, Girard de Saint-Just, enlève de force une prisonnière enfermée dans le cachot du seigneur des Tuffeaux, et il l'emmène à Saumur, afin de la juger lui-même ( C. PORT, Livre de Guillaume Le Maire, 1874, p. 210-211 ).
 La cour de Saumur joue aussi le rôle des notaires ( qui n'existent pas encore dans le sens moderne du terme ). Elle conserve ses formulations traditionnelles : quand elle enregistre un bail, elle « condamne » le locataire à verser un loyer.
   

4) Un roi chevalier

 Nous reprenons une banalité, mais elle est sûrement exacte : l'image d'un roi justicier et modèle du chevalier chrétien a beaucoup joué dans le ralliement des provinces nouvellement conquises.
 Le clergé est enthousiasmé par les croisades et par la répression impitoyable des hérétiques de tout poil ; grand médiateur du temps, il a logiquement entraîné l'adhésion des foules.
 Encore qu'on puisse, avec Dominique Barthélemy, s'interroger « sur la prétendue christianisation de la chevalerie », les moeurs familiales grossières ( enlèvements, répudiations ) et la brutalité permanente ( trahisons, mutilations ) des siècles précédents se raréfient de façon évidente ; les milieux dominants ont des apparences plus policées.
   

5) Le calendrier et la monnaie des Capétiens

Voir en méthode : la mesure du temps

 A partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, les Saumurois pratiquent les usages du " pré carré " capétien. Désormais, l'année commence toujours à Pâques. La livre angevine disparaît des comptes domaniaux en 1221 ; la livre parisis se maintient un peu plus longtemps pour évaluer des sommes élevées, mais c'est la livre tournois qui est devenue la valeur d'usage courant. L'écu, la bonne pièce royale, devient la référence monétaire.
   

6) La langue d'oïl

 A partir de 1268 apparaissent les premiers documents rédigés à Saumur " en langue vulgaire ". Ce sont des contrats assez simples ; ils suffisent à démontrer que les Saumurois ne parlent pas l'anglo-normand, la langue des Plantagenêts, ils parlent une langue d'oïl peu sophistiquée, très proche des tournures du francien, mais les déclinaisons de ce dialecte sont simplifiées : le cas sujet et le cas régime ne sont pas différenciés. Par sa grammaire, cette langue est très proche du français moderne ; cependant, son vocabulaire et son orthographe la rendent d'accès difficile. Voici par exemple un extrait d'un jugement du 16 octobre 1268, constatant un prêt de 46 sous, transformé en rente foncière perpétuelle assise sur une vigne de Chacé. Les preneurs

 « se tindrent de tot en tot bien por payez, en bons deniers nombrez et livrez, e sunt tenuz deffendre e garantir ladite vigne quite e delivre de tote obligacion contraire e de tot impediment, de toz e contre toz e totes, ... e a ce obligent toz lor autres biens mobles e non mobles presenz e avenir, e ont renuncié quant a tot privilège de croiz prise e à prendre, e a tot dreit escrit e non escrit, e a tote coutume de terre a ce contraire... »
A.D.M.L., 25 H 3, transcription complète dans Archives des Saumurois, n° 28.
   
 

 Encore une fois, reconstituer des mentalités à partir de maigres éléments est une entreprise risquée - que beaucoup d'historiens affrontent allégrement. Certains pensent que la " nation-France " naît dès la Chanson de Roland ; pour d'autres, elle n'existe que depuis la Révolution et le XIXe siècle. En estimant que les Saumurois deviennent " français " au cours du XIIIe siècle, je me situe à moyen terme.