Les juifs de Saumur   

 

1) Les juifs dans la région

 Marquée par la mobilité et rythmée par des expulsions, la vie des communautés israélites est difficile à reconstituer. Des juifs sont-ils installés à Saumur au XIIe siècle ? Ils sont en tout cas fort discrets, puisqu'ils n'apparaissent dans aucun document précis.
 Quand les chevaliers et les bourgeois de Saumur construisent un premier pont de bois, ils vont à Tours pour emprunter une forte somme d'argent. A une époque où l'Église prohibe le prêt à intérêt, ils se sont vraisemblablement adressés à des juifs de cette ville. Quand ensuite Henri II Plantagenêt fixe le montant des péages, il établit un tarif spécial pour les juifs, mais il s'agit d'une pratique habituelle et les taux ne sont pas très lourds. En tout cas, leur évocation dans la charte de 1162 ne prouve pas formellement qu'une communauté juive existe alors à Saumur.
   

2) Indispensables, mais méprisés

 

Esther BENBASSA, Histoire des Juifs de France, 1997, p. 37-51
 
 
 
Joseph SHATZMILLER, « Les Angevins et les juifs de leurs Etats : Anjou, Naples et Provence », L'État angevin..., colloque Rome-Naples - 1995, p. 289-300

 A l'inverse, cette présence est bien marquée tout au long du XIIIe siècle. Comme dans tout le royaume, les juifs se sont spécialisés dans le prêt d'argent ; ils sont devenus indispensables dans une société qui évolue vers une civilisation urbaine et une économie d'échanges. Thomas d'Aquin lui-même, tout en affirmant que « l'argent ne fait pas de petits », admet les bénéfices commerciaux, à la condition qu'ils soient modérés.
 Evidemment, les prêteurs juifs ne font pas dans la modération, puisque, depuis Philippe Auguste, ils peuvent pratiquer un taux légal de 43,3% par an, taux rabaissé par saint Louis à 33,5 %. Mais certains usuriers le dépassent, ce qui suscite de violentes rancoeurs. En outre, les juifs sont différents, venus souvent d'un pays étranger ou d'une autre province et ne parlant pas la langue d'oïl locale.
 Par dessus tout, ils sont accusés de "déicide". Souffleter un juif le jour du Vendredi Saint est considéré comme un acte de piété. Le climat d'exaltation religieuse d'alors a entraîné des massacres de déviants de toutes sortes, surtout aux périodes de croisades. Un chroniqueur juif évoque un véritable pogrom perpétré en Poitou, Bretagne et Anjou vers 1230 et ayant coûté la vie à 3 000 juifs, massacre qui peut être mis en rapport avec les croisades contre les Albigeois des années 1209-1229.
   

3) Une forte communauté à Saumur au XIIIe siècle

 Ces faits ne freinent pas la vitalité des communautés d'Anjou. Un calcul complexe permet d'avancer qu'en 1273, elles regroupent environ 1000 personnes, et Moyse, « syndic et procureur des juifs d'Anjou » négocie en leur nom ( A. de BOÜARD, Actes et Lettres de Charles 1er..., 1926, n° 643 ). Les juifs paient une taxe annuelle de deux augustales quand ils ont plus de 10 ans et d'une augustale au-dessous de cet âge. Revenu total pour le comte : 700 livres.
 Saumur, ville de négoce et de foires, a une puissante communauté qui apparaît aussitôt après la conquête de la ville par Philippe Auguste. Ce dernier, mû par des raisons financières, met les juifs à la rançon ; vers 1204, il fait enfermer au Châtelet les prêteurs sur gages juifs les plus aisés de son domaine, et ils ne seront élargis qu'après avoir renoncé en faveur du roi à leurs créances sur les chrétiens. Parmi les vingt-cinq juifs arrêtés figurent deux frères, Isaac et Samuel, habitant à la Perrière de Saumur ( rue des Basses-Perrières ), « Isac de Petraria de Salmuro, Samuel, ejus frater », Léopold DELISLE, Catalogue des Actes de Philippe Auguste, 1856, n° 890A.
 Dans le même esprit, Louis IX fait dresser, vers 1233, un relevé des dettes contractées auprès des juifs. Pour Saumur, 32 noms de prêteurs sont cités (  Layettes du Trésor des Chartes, t. V, 1909, n° 373 ) ; Isaac de la Perrière réapparaît avec sa fille Bienvenue. Saumur semble avoir attiré de nombreux juifs des environs, par exemple : le fils et la fille de Samuel de Loudun, Léon de Beaufort, Isaac d'Angers ou Jouce de Durtal. Comme plusieurs membres d'une même famille sont cités et que les femmes exercent des activités financières, ce document permet d'évaluer à une centaine de membres la communauté juive de Saumur. Il révèle en outre que ce sont des gagne-petit : le plus fort prêt - concédé au prieur de Dampierre - n'atteint que 30 livres. A la suite de cette enquête, Louis IX, qui a déjà supprimé le versement des intérêts, annule, en 1234, le tiers de la dette elle-même.
 Les brimades se poursuivent au cours du siècle. En 1247, un certain Thibaud le Croisé se plaint des juifs de Saumur, qui lui auraient soustrait des biens rapportant 30 livres par an ( Recueil des Historiens des Gaules, t. XXIV, 1904, p. 130 ). L'affaire n'est pas claire, mais elle révèle au passage que les juifs dépendent d'un juge ecclésiastique, probablement un moine cordelier, qui contrôle leur communauté.
   

4) Le Concile du Latran

 Les mesures hostiles se multiplient avec le durcissement des positions de l'Église. Le IVe Concile du Latran a adopté en 1215 deux importantes décisions : les juifs devront porter des signes vestimentaires distinctifs ; ils ne devront plus cohabiter avec les chrétiens. Cependant, l'historien ne doit pas s'en tenir à la seule décision, il doit vérifier la réalité de son application.
   

5) Pas de quartier spécial

 Un quartier spécial, une "juiverie", n'est pas alors créé à Saumur. En 1260 encore, je trouve « la maison du juif Broissin » manifestement située dans le centre-ville ( et non dans la "rue juive" de la Croix-Verte, qui est plus tardive).
  

6) Un port temporaire de la rouelle

 Avec saint Louis, les décisions conciliaires trouvent en France un agent particulièrement zélé. Jacques Le Goff reconnaît que ce roi, après avoir lancé des controverses, s'est montré particulièrement répressif, d'ailleurs sous la pression de juifs convertis de son entourage. En 1269, il impose aux hommes le port de deux rouelles, deux disques de couleur jaune, ainsi qu'un bonnet spécial pour les femmes ( la rouelle devient au siècle suivant un grand cercle biparti, blanc et rouge ). Cette décision s'applique à tout le royaume et donc, pendant un temps, à notre région.
 Cependant, l'Anjou est devenu un apanage, pouvant à l'occasion adopter des règles particulières. Un personnage sûrement très riche, Déodat de Saumur, a proposé à Charles 1er d'Anjou la somme colossale de 600 livres, à seule fin d'être dispensé de porter « les insignes des juifs ». Poussé par ses besoins d'argent, le comte accepte cette offre en avril 1273 et, en même temps, généralise la mesure à l'ensemble des juifs de l'Anjou contre une redevance annuelle de 700 livres et des clauses draconiennes concernant les héritages : « Si l'un de ces juifs décède, la cour prend la moitié de ses biens, l'autre moitié étant laissée à sa femme et à ses enfants légitimes, s'il en a » ( A. de Boüard, n° 645 et 643 ).
   

7) L'expulsion

Texte recueilli par Rangeard et publié par Marcel FOURNIER, Les statuts et privilèges des Universités françaises, t. 1, 1890, p. 265-267

 Charles II se révèle beaucoup plus dur que son père. Le 8 décembre 1289, il prend une ordonnance rédigée en termes violents : les juifs, « ennemis de toute notre chrétienté, ...usuriers, ...mendiants, ...se mélangeant avec des femmes chrétiennes », sont immédiatement expulsés de l'Anjou et du Maine ; les contrats signés avec eux sont nuls et leurs biens remis aux seigneurs justiciers.
 Le sénéchal d'Anjou, Maurice de Craon, recevra trois sous par famille expulsée. Cette mesure semble avoir été strictement appliquée. Certains historiens l'expliquent par le zèle religieux du roi, ce qui n'est guère évident, puisque le roi se montre très tolérant dans son comté de Provence...
   

8) La rue juive

Léon BRUNSCHVIG, « Les Juifs d'Angers et du pays angevin », Revue des Etudes Juives, t. XXIX, 1894

 A partir de 1315, des juifs reviennent s'installer à Saumur. Ils se regroupent dans la "rue juive", au quartier de la Croix Verte, à l'écart de la ville, mais près d'un grand carrefour de circulation.
 Ils agissent avec une telle discrétion qu'ils n'ont laissé aucune trace dans les documents écrits, mais seulement un souvenir dans la toponymie. Aucun indice de rabbin, de synagogue ou de cimetière juif, qui sont en théorie autorisés à partir de dix familles.
 Je crois qu'ils n'ont pas atteint ce nombre, car ils ont perdu le monopole du prêt à intérêt, donc de leur principal moyen d'existence, qui est désormais pratiqué par des notables du lieu, en particulier par l'abbé de Saint-Florent.
 C'est donc une communauté très réduite qui aurait été touchée par la nouvelle expulsion de 1394.