Chapitre 50 :

 Un collaborationnisme limité

 

 

 

 Les mouvements que nous allons étudier s'étendent aux communes périphériques et aux gros bourgs de l'arrondissement. C'est pourquoi nous élargissons le champ de nos investigations et nous commençons par deux définitions préalables.
          

1) Collaboration institutionnelle et collaborationnisme 

 La convention d'armistice du 22 juin 1940, qui constitue la charte de l'occupation, prévoit formellement une collaboration dans son article 3 : « Le gouvernement français invitera immédiatement toutes les autorités et tous les services administratifs français du territoire occupé à se conformer aux règlementations des autorités militaires allemandes et à collaborer avec ces dernières d'une manière correcte. » A plusieurs reprises, le maréchal Pétain confirme et renforce son choix de la collaboration d'Etat. De ce fait, l'administration française fait appliquer les décisions des autorités allemandes dans tous les domaines et communique ses documents à la Kommandantur. Cette collaboration est particulièrement gênante en ce qui regarde la police et la gendarmerie ; des patrouilles communes sont effectuées en ville ; seul le commissariat possède des salles de détention ; quand la Feldgendarmerie arrête un individu, elle le confie pour la nuit à la police française, qui doit le présenter le lendemain matin à la Kommandantur. Cet amalgame des forces de sûreté comporte de gros risques : au moins trois policiers français ont fait du zèle et sont allés au-delà de la simple collaboration administrative exigée.
 Encore plus répandue est la collaboration du travail, explicable par la quasi-disparition des emplois locaux, par la volonté d'échapper au S.T.O. ou par des réquisitions. Dans le chapitre 48, nous énumérons les types d'activités offertes par la Wehrmacht et par les services parallèles ; les Allemands deviennent ainsi le premier employeur de la ville ; pour le mois d'août 1944, nous aboutissons au total de 485 hommes travaillant pour eux sur place, sans compter ceux qui le font au loin. Parfois requis, parfois contraints par les nécessités économiques, ils n'apportent en général aucun enthousiasme dans leurs tâches et ont vaguement honte d'en être réduits à de telles compromissions. Les gardes-voies compensent par quelques sabotages de signaux, prouvés par des condamnations ; des employés du casernement sont également jugés pour des indélicatesses, en particulier des vols de couvertures. Des ouvriers travaillant pour la Kriegsmarine à Saint-Cyr-en-Bourg ont affirmé, à la Libération, avoir commis des dégradations.
 Finalement, fonctionnaires, administrateurs, salariés, logeurs sont très nombreux à avoir coopéré quotidiennement avec les occupants, en gros 40 % des actifs saumurois, collaborateurs bien réels dans le sens grammatical du terme, mais pas dans le sens pénal, qui ne vise que les collaborationnistes & (1).

 Les collaborationnistes au contraire sont enthousiastes et militants ; ils font de la propagande en faveur d'une alliance sans réserve avec l'Allemagne nazie, ils agissent en faveur de la victoire complète d'Hitler, persuadés qu'une France nationale-socialiste trouverait une place honorable dans le Grand Reich, ils combattent et dénoncent à l'occasion les gaullistes, les anglophiles et les communistes.
 Les confondre avec les pétainistes est fréquent et constitue une erreur évidente ; à l'exception de quelques rares arrivistes qui naviguent entre les deux camps, les positions sont tranchées à Saumur : les bourgeois pétainistes, conservateurs, anti-allemands et anti-résistants, ont horreur du désordre, ils méprisent les collaborationnistes qu'ils considèrent comme des traîtres, comme des trublions, aventureux et mal élevés.
 Les partis collaborationnistes, tout comme leurs dirigeants parisiens, attaquent férocement le gouvernement de Vichy, sans trop s'en prendre à la personne de Pétain ; ils jugent ce dernier trop timoré ; s'il s'engage dans la voie de la collaboration, c'est sans enthousiasme et à pas comptés, parfois avec un pas en arrière, comme le renvoi de Laval le 13 décembre 1940. L'administration de l'Etat français déteste les partis collaborationnistes et elle les surveille de près, ce qui nous vaut d'être bien renseignés sur leurs activités ê (2).

 

LES ORGANISATIONS PRO-ALLEMANDES

   

2) La participation aux services allemands de propagande

 Dossier 1 : Les officines allemandes de recrutement

 Financées par des fonds allemands, mais tenues par des civils français aux effectifs pléthoriques, deux officines de recrutement ont pignon sur rue.
 L'une s'efforce de recruter des travailleurs volontaires pour l'Allemagne et ses grands chantiers ; elle rencontre un succès limité, mais réel. L'autre cherche à susciter des engagements dans la L.V.F. et échoue totalement.
   

 3) Les nouveaux partis pro-allemands

 

  Dossier 2 : Les partis collaborationnistes

  Un ancien parti, le Parti Social Français, très puissant à Saumur à la veille de la guerre, continue à exister et reçoit une visite privée du colonel de la Rocque. Il ne se manifeste pas davantage et ne donne aucune consigne ; ses adhérents font d'ailleurs des choix divergents.
 Les partis que nous allons étudier sont nouveaux à Saumur ( même si leur existence nationale est parfois antérieure à la guerre ). Ils apparaissent assez tard, seulement à partir de mai 1941 et leur fonctionnement selon les modalités des partis ne dépasse pas avril 1943, date à partir de laquelle leurs militants les plus zélés se transforment en miliciens. Ils ont en commun d'admirer l'Allemagne nazie, d'inviter à combattre à ses côtés, de quadriller la ville et de dénoncer à la Gestapo trafiquants et résistants. Pour le reste, à partir d'une documentation abondante, nous avons eu beaucoup de peine à clarifier l'histoire chaotique de ces groupuscules et les rivalités entre leurs chefs ( dossier 2 ).
  

 4) La collaboration policière

  Dossier 3 : Les milices au service des Allemands

  A partir d'avril 1943, les chefs des partis collaborationnistes annoncent qu'ils constituent des milices, afin de renforcer la surveillance de leurs concitoyens. Ils en parlent beaucoup, mais ne parviennent à constituer que deux petits groupes de 3-4 hommes, qui se montrent menaçants.
   

5) La collaboration germanophile

  Dossier 4 : Les amis de l'Allemagne nazie

 Moins violents, plus cultivés ou affichant des visées sociales, d'autres mouvements, assez divers, s'inscrivent dans la perspective d'une réconciliation franco-allemande dans le cadre d'une grande Europe national-socialiste, sans employer la grosse artillerie des groupes précédents.


  

LES CHOIX PARTICULIERS

  

 6) La collaboration féminine

 

 Dossier 5 : Collaboration sentimentale et collaboration horizontale

  Les femmes ne sont pas insensibles à la beauté virile des vainqueurs, à l'élégance de leurs uniformes, à leur courtoisie un peu apprêtée, à leurs talents musicaux. Des idylles se nouent dès le début de l'Occupation. En juillet 1940, le maire de Saint-Hilaire-Saint-Florent déclare : « Cette tenue, il est pénible de constater que, surtout dans l'élément féminin, elle n'est pas toujours observée et conforme au deuil dans lequel est plongé notre malheureux pays. » ê (3). Ces rencontres, sentimentales ou sexuelles, constituent un point sensible, brillamment évoqué par Philippe Burrin : « Elles touchent à des strates profondes de la conscience collective et constituent un puissant enjeu symbolique : angoisse de la perte de partenaires, mise en cause de la virilité nationale, qui renouvelle l'humiliation de la défaite, suspicion envers le sexe faible, suspecté de se revancher à l'aide de la bien-nommée puissance occupante. Si l'envahi doit opposer à l'envahisseur la clôture de ses sens pour défendre et affirmer son intégrité, on conçoit que ce genre de relations attentent au plus haut degré à l'exigence d'intégrité et qu'elles convoquent un imaginaire de souillure et de contamination, lequel se débridera, à la libération, dans les tontes de femmes, comme après une épidémie » ê (4). Les rencontres amoureuses nous paraissent assez rares et sont très mal connues ; les relations vénales, bien plus fréquentes, sont abondamment détaillées dans les rapports de police ( dossier 5 ).
   

 7) Les choix de deux généraux de l'Ecole de cavalerie

 

  Dossier 6 : Deux généraux politiques face à la collaboration

  A la veille de la guerre, le sous-préfet présente le corps des officiers de l'Ecole de cavalerie comme sympathisant de l'extrême droite et très proche du Parti social français, certains assistant même en uniforme à des réunions de ce mouvement. Le choc de la défaite et les ambiguïtés de la période de l'Occupation viennent troubler bien des certitudes et obligent à des choix personnels, hors des filières hiérarchiques, attitude à laquelle des officiers sont mal préparés.
 Deux anciens commandants de l'Ecole de cavalerie, les généraux de La Laurencie et Bridoux « (5), connaissent alors une brillante promotion et suivent d'abord des chemins parallèles : ils se retrouvent propulsés dans les hautes sphères du gouvernement de Vichy et du commandement militaire allemand à Paris. Mais nous allons voir que leurs choix divergent radicalement. Ce dossier placé dans le collaborationnisme ne vise que le général Bridoux ; quant à La Laurencie, l'amiral Darlan pensait qu'il était plutôt royaliste.
     

 8) Nombre et influence des collaborationnistes

  Dossier 7 : Le poids des collaborationnistes

  Dans l'agglomération saumuroise, les collaborationnistes actifs sont au nombre d'une petite centaine. Si l'on veut avancer des valeurs plus précises, on en compte 82 à partir des dossiers de l'épuration et, si l'on ajoute un petit cercle de sympathisants, on atteint un total de 117, lesquels seront relaxés. La précision absolue de ces données n'est pas garantie, mais l'ordre de grandeur est certain : les collaborationnistes sont peu nombreux et restent en marge de la société locale. Ils se partagent en tout petits groupes, qui se querellent sans cesse, qui tiennent des discours confus mélangeant les thèmes d'extrême droite et d'extrême gauche, qui influencent peu l'opinion ( dossier 7 ).
 Plutôt jeunes, fanatisés et sans scrupules, ils font beaucoup de bruit et s'avèrent très nocifs par leurs dénonciations continuelles qui permettent d'anéantir toutes les formes de résistance. Nous abordons par là le chapitre suivant.