Les officines allemandes de recrutement

 

1) L'office du travail en Allemagne

 Cet organisme au nom changeant est ouvert en août 1942 dans un magasin libre au rez-de-chaussée du 61 rue d'Orléans. Nous l'avons présenté dans le dossier consacré au travail volontaire et au S.T.O. , nous avons aussi évoqué la protection policière dont il est l'objet. Le voici au lendemain de la Libération, alors qu'un agent de police s'affaire à effacer les inscriptions et qu'il est rebaptisé " Office de placement de Saumur de la FeldKommandantur d'Angers ".

61 rue d'Orléans, 1er septembre 1944, archives de la Fédération Maginot

   L'officine est tenue par Marie-Cécile Schmidt, belle-fille de Pélisson, dont nous reparlerons au dossier suivant. Cette dernière, née à Thionville en 1922, se considère comme une ressortissante allemande ( d'après la fiche d'instruction de son procès, A.D.M.L., 181 J 61 ). Mère célibataire d'un enfant, elle a travaillé comme interprète au Frontstalag 181 et déploie une grande activité dans sa nouvelle fonction ; elle contacte les anciens prisonniers mis « en congé de captivité » et revenus à Saumur ; elle adresse des lettres personnalisées à des personnes sans travail. Elle est assistée par une secrétaire [ condamnée à la Libération à deux ans d'indignité nationale et d'interdiction de séjour ] et par quelques oisifs, admirateurs des Allemands et parfois appointés.
 Cet organisme, détesté par l'immense majorité des Saumurois, rencontre quelques succès par suite de la rareté des offres d'emploi. Les travailleurs volontaires pour l'Allemagne sont au nombre d'une bonne vingtaine pour Saumur et son agglomération et d'ailleurs partis avant l'ouverture du bureau. Parmi eux, le Comité d'arrondissement de Libération en a détecté sept qui sont partis par enthousiasme idéologique.
 L'office élargit sa mission au-delà du seul départ pour l'Allemagne ; il aide au recrutement de travailleurs pour les services allemands locaux ou pour l'organisation Todt, cette fois avec plus de succès, surtout pour aller travailler à la construction du Mur de l'Atlantique. Les requis pour des tâches temporaires doivent souvent se présenter à son adresse. 

2) Le bureau d'engagement pour la L.V.F.

 La Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme, fondée le 15 juillet 1941 par des partis collaborationnistes, s'efforce d'enrôler une division de soldats français combattant dans les rangs allemands sur le front russe. Elle se manifeste à Saumur à partir du 11 janvier 1942, jour où le capitaine Künisch signe par ordre un bon de réquisition pour un local situé 47 rue du Portail-Louis ( A.M.S., 5 H 22 ). Le chef d'escadrons Agnus s'exécute, malgré la réticence du maire, qui a reçu des ordres de deux organismes différents.
 Le bureau est tenu par un citoyen suisse, né à la Chaux-de-Fonds en 1876, demeurant rue Gauthiot-Lamy, photograveur au chômage, germanophile militant et beau-père de deux jeunes filles membres actives du M.S.R. Il est assisté par plusieurs dactylos, pas vraiment débordées, dont l'épouse d'un officier prisonnier, elle aussi extrémiste ; son fils, élève au Prytanée, qui est revenu à La Flèche, va rejoindre un groupe armé luttant contre les F.F.I.
 Les services de la propagande allemande apportent un soutien constant à cet organisme. Elle lui offre des gravures pour décorer le bureau d'accueil.

Matériel russe détruit, collection de l'auteur

Timbre au verso de la photo

 Appel à l'engagement dans la L.V.F., A.D.M.L., 97 W 26Cette photo de presse, punaisée au mur, représente un entassement de matériel russe détruit à l'été 1942, entre le Don et le Donetz. Le timbre apposé au dos porte l'adresse du 47 rue du Portail-Louis.

 Une grande affiche collée en ville à la même époque appelle aux engagements. L'adresse a été rajoutée au bas. Elle insiste sur le fait que l'engagement dispense du S.T.O. et est d'une durée égale de deux ans.

© Archives départementales de M-et-L, 97 W 26

 Cette propagande insistante est épaulée par une section des " Amis de la L.V.F. ", proche du M.S.R., dont le nom du dirigeant n'apparaît qu'une fois. Son membre le plus influent est le commandant Agnus, premier adjoint au maire, qui a le rang d'officier, selon un rapport de police. Quelques autres adhérents seulement sont signalés ; ils organisent des projections gratuites de cinéma au Palace, en présence du commandant Agnus et de deux médecins. Le 13 octobre 1943, la représentation du " Juif Süss " est suivie par 250 personnes, dont une centaine d'Allemands, et donc 150 Français. La L.V.F. s'avère ainsi capable d'attirer parfois du monde.
 Son bureau local suscite-t-il pour autant des engagements ? Dans les rapports du commissaire et dans les dossiers d'épuration, apparaissent des allusions à quatre cas. Un jeune homme, plutôt simple d'esprit, s'est porté volontaire et a été refusé ; un autre est encore plus atteint, il a remplacé son prénom de Jean par celui de Hanz, il est parti comme travailleur volontaire en Allemagne, mais s'est enfui ; il a cherché à s'engager dans la L.V.F., mais n'a pas été retenu ; il travaille un temps au bureau d'embauche pour l'Allemagne et fait aussi des séjours à l'hôpital psychiatrique. Deux autres volontaires sont nés à Saumur, mais n'y résident plus ; la police locale enquête sur leurs antécédents judiciaires, qui s'avèrent chargés. Je ne sais ce qu'ils sont devenus. Les Renseignements généraux affirment qu'une vingtaine de jeunes gens du Maine-et-Loire se sont engagés dans la L.V.F. Aucun n'est venu de Saumur.
Malgré son insuccès total, le bureau d'engagement Publicité pour la L.V.F., Petit Courrier, 25 avril 1944continue à fonctionner. Il fait encore de la publicité dans le Petit Courrier du 25 avril 1944 ( à droite ). Mais le 10 juillet 1944, les derniers adhérents des Amis de la L.V.F. annoncent au sous-préfet qu'ils passent dans la Milice et qu'ils confient leur bureau au C.O.S.I.

 

 Pendant peu de temps, la L.V.F. a eu une rivale à Saumur, la Légion Tricolore, voulue par le gouvernement de Vichy et combattant sous l'uniforme français. En septembre 1942, cette organisation avait une permanence rue de la Maréchalerie. Nous le savons parce que la patrouille nocturne de la police devait faire un détour afin de la protéger. Mais c'est justement en ce mois-là qu'elle est interdite par Hitler, qui n'a guère confiance.

 Autre piste à évoquer : quelques jeunes gens proches des milieux collaborationnistes disparaissent de Saumur à la veille de la Libération. Le bruit court qu'ils ont rejoint les Waffen-SS. Pour l'un d'eux, tout au moins, il est prouvé qu'il s'est retrouvé parmi les F.F.I...

 Autant Saumur a fourni aux Allemands de nombreux travailleurs plus ou moins volontaires, autant y sont rares les Lacombe Lucien. Ils peuvent se compter sur les doigts d'une main.