Collaboration sentimentale
    et collaboration horizontale

 

1) La collaboration sentimentale

 La vieille société patriarcale et autoritaire est ébranlée par sa défaite ; les hommes jeunes disparaissent de la ville, à part quelques chétifs exemptés. Bien des indices révèlent que les femmes s'émancipent et secouent la tutelle masculine. Elles deviennent souvent chefs de famille et assurent la tâche difficile de faire bouillir la marmite. De là à se jeter dans les bras du soldat vainqueur, même si elles lui trouvent un charme viril, même si elles admirent l'uniforme...
 Les rencontres ne sont guère favorisées. La Wehrmacht redoute de voir ses soldats s'amollir dans les délices de Capoue. La vie des hommes de troupe est réglementée et soumise à des horaires stricts ; seuls les officiers et sous-officiers disposent d'une marge de liberté et de moyens financiers. Les unités ne stationnent pas longtemps sur place et les militaires sont soumis à des déplacements fréquents.
 Où peuvent-ils fréquenter des Fräulein ? A partir de 1941, les troupes opérationnelles logent dans des cantonnements spécialement aménagés et coupés de la population. Seules les forces de sécurité disposent d'une relative stabilité et leurs cadres logent dans des maisons particulières sur quelques rues qui forment une sorte de quartier réservé ( voir plan de Saumur allemand ). Là, ils peuvent côtoyer, voire fréquenter, des familles françaises. Mais ils sont en tout petit nombre.
 C'est ailleurs que les contacts sont plus fréquents. Les troupes allemandes ont un comportement de seigneurs dominant un pays colonisé ; elles disposent à leur service d'un nombreux personnel, souvent féminin : dans les divers bureaux de la Kommandantur et du Frontstalag, des interprètes, des dactylos et des femmes de ménage, au foyer du soldat, des femmes de chambre, des filles de salle, des cuisinières ( 
le Soldatenheim, à la fâcheuse réputation, manque souvent de main d'oeuvre féminine ). Dans cette promiscuité, dans ces relations de maîtres à servante, de vainqueur à vaincu, de riche à misérable, des relations, sentimentales ou intéressées, se sont logiquement produites ; quelques allusions le confirment dans les dossiers du Comité de Libération.
 Une liaison voyante fait parler d'elle et est sévèrement jugée. Une lorraine, Jeanine Gluck, qui se fait appeler Madame Giron de la Massière, tient le bar Central, rue Saint-Nicolas, après s'être vue interdire un autre bar par la police des moeurs. Comme elle parle allemand, elle devient interprète au Service du cantonnement ( HUV ), 8 rue Gambetta. Elle y dirige un petit groupe féminin, que la rumeur publique accuse d'entretenir des rapports intimes avec les Allemands et de leur apporter de précieux renseignements ; certaines se font insulter en ville. Mademoiselle Hertevent, l'infirmière municipale, qui a le verbe haut, déclare à l'une d'elles que toutes ces femmes sont des putains et qu'elles seront fusillées ; sur la plainte du commandant du H.U.V., elle est mutée à Angers ( A.D.M.L., 417 W 17 ). La dame Giron devient la maîtresse du major, qui commande le service pendant toute l'Occupation. Le couple reste uni dans la débandade finale ; selon la presse locale, les deux amants auraient été arrêtés en Lorraine après la Libération. Dans le Petit Courrier du 12 juillet 1946, les associations saumuroises de résistants et de déportés élèvent une protestation, car elles viennent d'apprendre que le major Holzapfel demande la nationalité française.

2) La collaboration mondaine

 Plus typiquement saumuroise, une vie mondaine et salonnarde se poursuit sous l'Occupation. Marie-Antoinette Lebrun-Agnus, née à Lille, sans parenté proche avec le premier adjoint au maire, veuve d'un militaire tué en Belgique en 1940, fait partie des réfugiés du Nord restés à Saumur ; elle exerce la profession de sténo-dactylo et est adhérente au Groupe Collaboration ; installée 9 rue Beaurepaire, elle y tient un salon, surtout fréquenté par des officiers allemands.
 [ Lors de l'instruction de son cas dans le cadre de l'épuration, elle se montre hautaine et arrogante ; son internement administratif de 6 mois est prolongé à 8 mois ; la Chambre civique la condamne à 5 ans d'indignité nationale et à 5 ans d'interdiction de séjour - A.D.M.L., 181 J 60. ]
 Une autre famille de petits bourgeois, originaires de Tourcoing et résidant 56 rue de Bordeaux, milite dans les partis collaborationnistes et tient également un salon ouvert aux militaires occupants. Son objectif est de marier avec des officiers allemands les deux grandes filles de la maison, qui se disent cantatrices. Tout cela serait surtout ridicule, si n'apparaissait pas aussi une poursuite pour dénonciation.
 Cette collaboration mondaine constitue une curiosité saumuroise, étant rappelé qu'Ernst Jünger décrit des salons parisiens comparables.

3) Les maîtresses entretenues

 Des filles entretenues par des officiers français, se retrouvant abandonnées, viennent à la Kommandantur proposer leurs bons offices aux Allemands dès le lendemain de leur arrivée. L'une d'elles est déclarée interprète, alors qu'elle ne parle pas un mot d'allemand. Plutôt voyante, "Poupette" se pavane au théâtre et même au conseil municipal en compagnie de son protecteur. Quatre noms au moins sont cités. De ces relations stables sont nés des enfants, mis au monde à la clinique Jeanne d'Arc ( entretiens avec Madame Lindsey-Briet ). Le Petit Courrier, 14 mai 1942Ils sont déclarés comme enfants naturels, mais des officiers allemands paient des pensions. La maison de convalescence " Panorama ", chemin des Violettes, propose d'accueillir ces enfants, souvent tenus cachés, ainsi qu'en témoigne la petite annonce parue dans le Petit Courrier du 14 mai 1942. Même si la formule est mal orthographiée en allemand, le public visé est évident.

4) Les relations vénales

 Les pensionnaires de l'Eden et quelques péripaticiennes patentées ont fort à faire pour répondre à la demande. Des prostituées des environs viennent les renforcer quand une nouvelle troupe allemande s'installe dans la ville, ce dont elles sont parfaitement informées. L'inspecteur de police chargé des moeurs doit sévir : en décembre 1941, de nombreuses prostituées clandestines ( sans carte ) sont dirigées vers le dispensaire ; en février suivant, une demi-douzaine de tapineuses étrangères à la ville sont arrêtées et refoulées ( A.D.M.L., 98 W 8 ).
 En complément, un nombre appréciable de Saumuroises non professionnelles, mais réduites à la misère, se livrent à une prostitution occasionnelle. La police en repère en particulier trois qui opèrent à leur domicile, dans la cité Lamartine, route de Varrains et route de Montaglan. D'autres fréquentent les cafés réservés aux troupes allemandes et sont souvent contrôlées après l'heure du couvre-feu. Les policiers affirment qu'elles sont très nombreuses.
 A la fin de 1944, le comité de Libération de l'arrondissement est inondé par un flot de dénonciations sur ce sujet. Il se prononce pour poursuivre quand la fréquentation des occupants a été prolongée et qu'elle a pu s'accompagner de dénonciations. Dans la pratique, il n'a poursuivi personne pour ce seul motif. Il recense 16 femmes à Doué, qui ont eu des relations intimes avec les Allemands ( malgré tout assez peu présents ). A Fontevraud, 13 femmes, de la commune et des environs, sont tondues pour ce motif. On ne dispose d'aucun élément statistique solide pour Saumur. Compte tenu des deux chiffres précédents et des affirmations policières, un nombre tournant autour de la centaine serait vraisemblable...

 Dans notre étude, pas d'histoires sentimentales, pas d'amours contrariées, comme elles surabondent dans les romans et les téléfilms. Pas de " Silence de la mer " non plus, bien que cette attitude impassible semble avoir été habituelle ( les chapeletières en surnombre ont refusé d'aller travailler au Soldatenheim ). Nos seules sources fiables, administratives et policières, expliquent la tonalité naturaliste de ce dossier.

 

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