Deux généraux politiques
face à la collaboration

 

 Deux commandants de l'Ecole de cavalerie ont en commun d'être considérés comme des généraux politiques et de professer des idées conservatrices. Quelle va être leur attitude au lendemain du choc de la défaite et devant l'évolution du gouvernement de Vichy ?

1) Le général de La Laurencie

 Benoît Léon de Fornel de La Laurencie, né le 24 août 1879 à Broût-Vernet dans l'Allier, passé de Saint-Cyr à Saumur en 1901, fait la guerre de 14-18 dans l'infanterie ( pour des compléments biographiques, voir Wikipedia ).
Général de La Laurencie par Blanchaud Il commande l'Ecole militaire et d'application de la cavalerie et du train de l'été 1932 à l'été 1935. Le voici à droite, photographié par Blanchaud à l'arrière de l'hôtel du commandement. Il dirige la délégation française au concours hippique de Berlin en 1934 ; à cette occasion, il rencontre le Kronprinz et il rapporte une coupe offerte par Hitler. Très présent dans la société saumuroise, il participe activement aux séances de la S.L.S.A.S. Il publie un livre en grand format, intéressant par ses illustrations, banal par son texte, sur l'Ecole de Saumur aux Editions de l'Ouest à Angers ( 1935 ).
 Pendant la guerre de 39-40, il commande le 3ème Corps d'Armée, qui se bat sur l'Escaut et se regroupe dans le réduit de Dunkerque. Sur les opérations d'évacuation, il formule quelques griefs à l'égard des Britanniques, sans pour autant les accabler ; il loue les qualités militaires des Tommies et la solidarité de leurs généraux. Ces appréciations sont importantes pour comprendre la suite. Il continue à se battre jusqu'en Dordogne, apparaissant ainsi comme l'un des meilleurs généraux de cette guerre perdue ( la concurrence n'est pas bien rude ).

 Après avoir commandé la 16ème région militaire de Montpellier, il est propulsé dans la politique active. Léon Noël, délégué général du Gouvernement français auprès du chef de l'administration militaire en France, se montre si peu coopératif avec les Allemands que ces derniers exigent son départ. La Laurencie lui succède le 19 août 1940 et se trouve confronté à des tractations délicates et au centre d'un réseau d'intrigues, tâche à laquelle il est mal préparé. Il approuve les lois antimaçonniques et antijuives, mais il est scandalisé par l'entrevue de Montoire. Dans un rapport bien informé du 16 octobre 40, il recommande au gouvernement de Vichy l'autorité et la sévérité. Il ne reste que quatre mois au poste de délégué général. A la suite d'un complot de palais, Laval est renversé et, sur l'ordre du secrétaire d'Etat à l'Intérieur, La Laurencie fait arrêter Marcel Déat. Les Allemands, furieux, exigent son renvoi, si bien que le 17 décembre, il est remplacé par Fernand de Brinon, ami d'Otto Abetz et bien plus complaisant à l'égard des occupants. Avant de partir, il assiste au retour des cendres de l'Aiglon.

 Revenu à Vichy et versé dans la réserve, il reste fidèle à la personne du maréchal Pétain et il approuve les orientations de l'Etat français ; il est nommé membre du Conseil national, qui préside à la création d'une France nouvelle ; il fait partie de la commission chargée de la réorganisation administrative du pays. Fortement attaché à Pétain et estimant qu'il joue un double jeu ( attitude qu'aucun historien sérieux ne défend plus aujourd'hui ), il réprouve l'action du général de Gaulle : il a fait partie du tribunal militaire de Clermont-Ferrand, qui, le 2 août 1940, a condamné ce dernier à la peine de mort par contumace. S'il désapprouve la France libre, il désapprouve tout autant le glissement de Vichy dans le collaborationnisme. Dès le 19 août 1940, il se déclare anglophile dans une lettre à Adrien Marquet ( citée par Marc Ferro, Pétain, Fayard, 1987, p. 167-168 ). Il le redit avec force dans une autre lettre du 2 mai 1941, adressée à l'amiral Darlan, vice-président du Conseil :
« ...Je souhaite en effet la victoire de l'Angleterre, et qui plus est, je crois en cette victoire... Cette opinion, je la partage d'ailleurs avec la grande majorité de mes concitoyens, qu'ils soient de la zone libre ou de la zone occupée, et je suis comme eux, profondément blessé de la partialité dont fait preuve notre "information officielle".
 ...La Victoire de l'Allemagne, c'est, en effet, quoi qu’on en dise, la certitude de la servitude pour de longues générations. Car malgré les perspectives prometteuses d'une collaboration qui n'a jamais été d'ailleurs définie, je n'ai aucune confiance dans la générosité de nos vainqueurs, même quand ils envisagent la constitution, autour de la flotte française dont vous êtes le Chef, d'une puissante marine européenne.
 Par contre si le bloc anglo-américain l'emporte, c'est l'espoir du relèvement de la France. »
 Rien d'idéologique dans les reproches qu'il adresse à l'Allemagne. De la simple realpolitik et de la clairvoyance, choses très rares dans les milieux vichystes, où cette lettre a beaucoup circulé.
 La Laurencie vient d'être exclu du Conseil national. De juillet à décembre 1941, il rencontre Claude Bourdet, Henri Frenay et d'Astier de La Vigerie, il met en relations l'Association des Anciens de Saumur avec les dirigeants de l'Organisation civile et militaire. Il a des contacts avec les services américains de Berne. Les Américains, qui détestent de Gaulle, songent un temps à l'aider à prendre la tête des réseaux de résistance sur le territoire français. La Laurencie y travaille ; il se déclare prêt à gracier de Gaulle et à le nommer gouverneur de Strasbourg. Jean Moulin, qui place les mouvements métropolitains sous la tutelle gaulliste, met fin aux ambitions temporaires du général.

 Ce dernier fait donc partie de ce curieux groupe que Bénédicte Vergez-Chaignon décrit sous l'appellation de vichysto-résistants, à la suite de Jean-Pierre Azéma. Johanna Barasz tente de reconstituer la « dissonance cognitive » de ces « Français du penser-double » dans un article bien documenté : « Un vichyste en Résistance, le général de La Laurencie », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2/2007 ( n° 94 ), p. 167-181, texte consultable sur le site du CAIRN. Déchiré entre sa confiance absolue en la personne du maréchal, l'approbation de la révolution nationale, et entre son opposition de plus en plus résolue envers la politique de Darlan et de Laval, le général ne parvient pas à trancher dans sa double appartenance. Finalement, il est condamné par tous ; les mouvements résistants de la zone libre le tiennent à l'écart ; le gouvernement de Vichy le fait interner en 1942 dans un hôtel de Vals-les-Bains, puis, la répression s'accentuant, dans le camp d'internement administratif d'Evaux-les-Bains, dans la Creuse. Les détenus y mènent à bien une évasion assez rocambolesque.

2) Le général Bridoux

 Fils du premier général tué à l'ennemi au cours de la guerre 14-18, Eugène Marie Louis Bridoux, né à Doulon le 24 juin 1888, mène une belle carrière. A l'été 1938, il prend le commandement de l'Ecole militaire et d'application de la cavalerie et du train. Il n'y reste qu'un an, puisqu'à la déclaration de guerre, il est placé, le 2 septembre 1940, à la tête de la 41 ème division d'infanterie sur le front du N.E. Il laisse sa famille dans l'hôtel du commandement, son successeur, le colonel Michon, continuant à habiter rue du Temple.
 Il est fait prisonnier avec sa division, mais il est libéré en mars 1941, sur la demande de Fernand de Brinon, délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés, successeur du général de La Laurencie. Ce fait n'a rien de confidentiel ; La Dépêche du Centre du 29 mars précise même que Bridoux a été libéré sur ordre du Führer, à la demande de Monsieur de Brinon. Ce dernier en fait aussitôt son second, en lui confiant, le 20 mars, le poste de Secrétaire général de la Délégation. Les deux hommes apparaissent comme étroitement liés pendant tout le cours de la guerre ; Brinon fait sûrement appel à Bridoux en connaissant ses choix politiques. Selon l'hypothèse la plus vraisemblable ( mais non étayée par des textes ), ils se connaissent depuis l'avant-guerre. Le journaliste Fernand de Brinon, ami d'Otto Abetz, était le vice-président et le principal animateur du Comité France-Allemagne, qui n'avait aucune continuité avec les rencontres pacifistes fondées dans l'esprit d'Aristide Briand, mais, qui, créé en novembre 1935, regroupait des amis de l'Allemagne nazie, même si ses Cahiers ne publient que des articles culturels plutôt anodins. Brinon agit comme un agent de la propagande hitlérienne ( cf. ses textes dans Dominique Veillon, La collaboration. Textes et débats, Livre de poche, 1984, p. 44-47 ). Sans savoir jusqu'à quel point il s'est engagé, nous supposons que Bridoux a eu des relations avec ce Comité France-Allemagne.
Photo tirée du site Pris en image En tout cas, il se montre constamment proche de Fernand de Brinon et très à l'aise dans les milieux collaborationnistes parisiens. Le voici sur le côté droit de la photo en conversation avec le colonel Hans Speidel ; plus à gauche, Fernand de Brinon et le général Otto von Stülpnagel, à l'occasion du décès accidentel du général Huntziger.
 Il mène une belle carrière. Il devient secrétaire d'Etat à la Guerre dans le cabinet de Pierre Laval, constitué le 18 avril 1942 ; il est en même temps chef d'Etat-Major général de l'armée d'armistice ; il demeure constamment dans ce gouvernement, à ce détail près qu'il est rétrogradé au rang de sous-secrétaire d'Etat à la Défense nationale, à partir du 26 mars 1943.

 Présenté comme « un ultra de la collaboration » par Jean-Pierre Azéma, il est prêt à aller beaucoup plus loin que Laval dans la voie de l'alliance avec l'Allemagne. En novembre 1942, quand les troupes du Reich envahissent la zone libre, il annule l'ordre de résister lancé par le général Verneau. Il tente de reconstituer une armée qui serait au service des Allemands, qui se battrait sur le front russe et aussi contre les Anglo-saxons en cas de débarquement. Cette ambition aboutit à la création du 1 er régiment de France. Sur les conseils de Benoist-Méchin, grand admirateur de l'armée allemande, il lance la Légion tricolore, destinée à enrôler les militaires licenciés de l'armée d'armistice et à les envoyer combattre à l'Est. Ces deux initiatives sont des échecs immédiats ; malgré son zèle pro-nazi, le général Bridoux ne parvient pas à inspirer confiance aux Allemands, qui continuent à se méfier d'une armée française disposant d'une certaine autonomie. Il donne cependant l'exemple : Jean Bridoux, son deuxième fils, s'est engagé dans la L.V.F., puis a commandé le 2 ème régiment de grenadiers de la division Charlemagne, avec le grade de Sturmbannführer ( il est tué en 1945 à l'arrivée des Américains ).
 Non seulement germanophile, Bridoux est aussi antisémite ; il limoge un officier de gendarmerie qui avait refusé de mettre ses hommes à la garde de Juifs déportés vers la zone Nord. Le général Weygand, qui était autant antiallemand qu'antianglais, l'aurait qualifié de « honte de la France », selon une affirmation souvent recopiée sur l'Internet, mais sans source précise.

 Bridoux pousse jusqu'au bout sa logique pro-hitlérienne. Il s'enfuit à Sigmaringen et appartient à la fantomatique Commission dirigée par Fernand de Brinon ; il y reçoit le poste de Délégué à la protection des prisonniers de guerre.
 Il est capturé en Autriche. Emprisonné à Paris, il s'évade du Val de Grâce le 6 juin 1947, peu après l'exécution de Fernand de Brinon. C'est donc par contumace qu'il est condamné à mort le 10 décembre 1948. Il a trouvé un asile auprès de Franco et il décède à Madrid le 6 juin 1955.

 

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