Le poids du collaborationnisme

 

 Les collaborationnistes actifs, présentés dans ce dossier de synthèse, ont travaillé avec enthousiasme dans les services de l'armée d'occupation, ils ont participé à des partis ou à des groupements faisant de la propagande en faveur de l'Allemagne nazie, ils se sont portés volontaires par idéologie pour aller travailler Outre-Rhin ou sur les chantiers du Mur de l'Atlantique, ils se sont parfois engagés dans des milices ou dans des troupes portant l'uniforme allemand, plus souvent ils se sont livrés à des actes de délation.

1) Combien sont-ils ?

 Impossible d'avancer des nombres d'une précision rigoureuse. Parmi les nombreux Saumurois qui ont travaillé dans les services de l'armée d'occupation, combien l'ont fait par conviction ? combien pour survivre ? Parmi les adhérents du C.O.S.I., quelques naïfs ont cru à un simple organisme de bienfaisance et l'ont abandonné quand ils ont compris qu'il s'agissait d'un satellite du P.P.F.

- A partir des rapports policiers contemporains, on peut avancer les évaluations suivantes pour Saumur et son agglomération.
 Pour les partis collabos, nous disposons de comptages précis, plus rarement de listes complètes. On peut être tenté d'additionner les 26 membres du R.N.P., les 29 membres identifiés du M.S.R., la dizaine d'adhérents de la Ligue française, les 6 membres connus du Francisme, les 5 adhérents du P.P.F. Ce serait une erreur de méthode, car ces adhérents sont en gros les mêmes qui passent d'un parti à l'autre, avec un faible renouvellement. Finalement, après recoupements, j'évalue à une cinquantaine les membres des partis du collaborationnisme.
 Pour les autres formes d'aide aux occupants, les effectifs de chaque catégorie peuvent être réduits à une dizaine ; les travailleurs volontaires en Allemagne ( la plupart étant déjà membres d'un parti ) ; les employés des bureaux allemands, interprètes et dactylos ; les engagés dans les milices ou dans l'armée allemande. Reste le groupe des inconnus qui ont envoyé des lettres de dénonciation, sans pour autant appartenir à un groupement. Finalement, une première évaluation totale des collabos aux alentours de 90 me paraît recevable.

- Tentons une contre-épreuve à partir des dossiers de l'épuration. Le Comité de Libération de l'Arrondissement est submergé par le flot des dénonciations ; dépourvu de secrétariat, il ne parvient pas à classer et à harmoniser ses dossiers, si bien qu'on ne peut tirer aucun élément statistique d'un pareil fatras. Cependant, il transmet les noms de ceux qu'il accuse, avec son avis, au sous-préfet, qui ordonne une enquête complémentaire à la police pour Saumur, à la gendarmerie pour la périphérie. A partir de ce premier dossier, le sous-préfet prend une décision provisoire, qui est communiquée au préfet et qui est ensuite soumise à une commission de criblage. Six bordereaux récapitulatifs, établis du 22 septembre 1944 au 10 janvier 1945 ( A.D.M.L., 97 W 65 ), résument ce premier classement, qui n'a pas de valeur judiciaire, mais un réel intérêt statistique.
 Dans une première catégorie apparaissent les personnes qui ont fui la ville au départ des troupes allemandes et sur lesquelles pèsent de lourdes accusations. Elles sont au nombre de 18 pour Saumur et d'un pour les autres communes de l'agglomération.
 La deuxième catégorie correspond aux personnes que le sous-préfet place en internement administratif, à Fontevraud, à Panzoult, à Angers et à Châteaubriant. De sérieux éléments à charge ont été trouvés sur ces individus, qui sont au nombre de 49 pour Saumur et de 14 pour la banlieue.
 En totalisant ces deux premières catégories on aboutit à 82 personnes, qui sont accusées d'une collaboration active. Ce nombre confirme donc avec plus de précision notre évaluation précédente, qui arrondissait le total à 90.
 La troisième catégorie comprend des suspects assignés à résidence à leur domicile, afin de répondre à de nouvelles convocations de la police, qui, pour l'instant n'a rien de grave à leur reprocher. Ils sont au nombre de 31 pour Saumur et de 4 pour les communes périphériques. Ces 35 personnes, d'après leurs dossiers, correspondent à des sympathisants de la collaboration plutôt qu'à des agents actifs. A ma connaissance, aucune n'a été condamnée.
Finalement, si l'on additionne les trois catégories, 117 personnes de l'ensemble saumurois ont eu des « ennuis » au lendemain de la Libération. Parmi elles, 82 peuvent être qualifiées de collaborationnistes actifs. C'est un total plutôt faible, qui correspond à 0,40 % de la population de l'agglomération.

2) Qui sont-ils ?

 Ces collaborationnistes sont très divers et ne présentent guère de caractéristiques communes. Il est plus facile de dire ce qu'ils ne sont pas. Aucun n'a appartenu à un parti politique saumurois d'avant-guerre, ni au Parti social français, ni à la S.F.I.O., ni au Parti communiste ; ce sont des nouveaux venus en politique, au moins localement. Aucun membre des familles notables de la ville non plus. Très peu d'ouvriers. Certains historiens décrivent les collabos comme des déclassés de la bourgeoisie, ce que je ne constate guère à Saumur ; les petits commerçants et les employés sont nombreux, sans rencontrer de difficultés particulières. Ils côtoient des gens de catégories socialement élevées, deux officiers supérieurs à la retraite, un officier d'active, deux médecins, le secrétaire de la Chambre de Commerce, le commissaire priseur, etc., en compagnie de quelques bons à rien et de quelques repris de justice...
 Plus caractéristique : une très forte participation féminine, dont je constate souvent qu'elle correspond au tiers des effectifs et même à 36 % sur une liste de membres du M.S.R. ; une jeunesse marquée : les dirigeants sont tous des quadragénaires et leurs troupes ont autour de vingt ans.
 Au coeur de ce milieu, on relève un fort noyau de gens de l'Est, surtout des Lorrains, qui sont venus à Saumur au début de la guerre, en partie comme réfugiés, qui, parlant l'allemand, sont engagés comme interprètes et qui se sentent parfois Allemands.
 D'une façon générale, la germanophilie ( quelle qu'en soit la raison ) est le principal lien de ce groupe ; l'adhésion à des thèses fascistes est plus marginale ( Pascal Ory, Les collaborateurs, 1940-1945, Seuil, 1976, p. 279-281, donne des statistiques pour deux départements, qui ne permettent aucune comparaison avec les miennes ).

3) Quelle est leur influence ?

Aucun doute sur les étapes chronologiques : le mouvement collaborationniste n'apparaît qu'en mai 1941, son apogée correspond à la première moitié de 1942, il se décompose au cours de l'année 1943 et est réduit à une poignée de nervis en 1944.

 Son influence sur la population est faible ; l'immense majorité des habitants refuse une alliance étroite avec l'Allemagne, se contentant d'appliquer a minima les consignes de Vichy. Les partis et les agents du collaborationnisme sont marginaux dans la ville et sont méprisés aux dires du commissaire de police. Seuls des esprits fragilisés par la succession rapide des événements peuvent se laisser impressionner par ces beaux parleurs qui donnent une impression de puissance. Toutefois, leurs conférences et leurs arbres de Noël sont suivis par un public clairsemé. Ils ont davantage de succès quand ils offrent des séances gratuites de cinéma : la projection du Juif Süss le 13 octobre 1943, à l'initiative des Amis de la L.V.F., attire tout de même 150 Saumurois, sans doute un mélange de collabos, de sympathisants et de badauds. C'est l'effectif maximum que nous avons enregistré.

 Pas très nombreux, pas très influents, les collaborationnistes sont néanmoins très nocifs par leurs activités de délation. Le M.S.R., la Ligue française, les miliciens déclarent publiquement qu'ils dénoncent les ennemis des Allemands, les francs-maçons, les communistes et les trafiquants du marché noir. La sous-préfecture a conservé quelques unes de ces lettres. Celles qui ont été adressées à la Kommandantur ou à la Gestapo, les plus dangereuses, sont détruites. Des recoupements permettent d'en reconstituer l'existence. Les membres des réseaux ont pu être identifiés par la trahison d'un de leurs chefs ou par les aveux d'un camarade sous la torture ( c'était une obsession pour les rescapés et nous y reviendrons dans le prochain chapitre ). A l'inverse, les Saumurois isolés qui se contentent d'écouter la B.B.C. ou qui tiennent en public des propos anti-allemands ont été arrêtés sur la dénonciation d'un collaborationniste ou d'une personne malveillante ( dans un cas précis, par une ancienne maîtresse ). Pour toute arrestation opérée par les autorités allemandes, la police de Saumur s'efforce d'envoyer au préfet une fiche de renseignements qui tente d'en donner le motif et la source des informations ( A.D.M.L., 303 W 290 à 294 ). Par exemple, en mars 1944, une jeune institutrice intérimaire discute dans la salle d'attente du docteur Seigneur et tient des propos hostiles à Hitler et à l'armée allemande ; elle est arrêtée et condamnée à 6 mois de prison ; d'après l'étude des personnes présentes, la police pense qu'elle a été dénoncée par une jeune femme de Saint-Hilaire-Saint-Florent, qui vient de signer un contrat de travail pour l'Allemagne. En mars 1943, un coiffeur exprime ses convictions anti-allemandes dans son salon de la rue Beaurepaire, sans être affilié à un réseau ; il est arrêté et déporté ; parmi ses clientes, la police identifie Huguette Nidelisse, fille du chef du R.N.P., puis du P.P.F. [ Sur cette accusation, cette dernière, qui s'était enfuie avec les derniers soldats allemands, est condamnée à cinq ans de travaux forcés, alors qu'elle a tout juste 20 ans ].
 De nombreux autres cas pourraient être évoqués. Par écrit ou par oral, les collaborationnistes ont bien été des agents de renseignement.

 

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