Chapitre 51 :

  Les résistances

 

 

  
L'ESPRIT DE RÉSISTANCE

  
        

1) Une histoire problématique 

  Les écueils méthodologiques que nous avons présentés en tête de cette partie parsèment tous les passages de cet exposé : les souvenirs, trop souvent recomposés, trop souvent autojustificatifs, doivent faire l'objet de recoupements minutieux ; l'histoire orale permet d'ouvrir des pistes et de dissiper quelques mystères, mais elle en crée d'autres ; l'ouverture ( trop ) tardive des archives publiques apporte enfin des sources plus précises, à condition d'y lire entre les lignes, et permet d'historiciser l'étude de cette période. Parfois, nous dépendons d'une source unique d'information ; on ne peut alors que pratiquer une critique interne de la documentation. Si des ouvrages fondamentaux commencent à paraître & (1), la bibliographie spécifique est bien courte pour le Maine-et-Loire & (2).
 Quel cadre adopter ? Il faut bien sortir de Saumur, afin de reconstituer les antennes et les ramifications des réseaux. Le cadre de l'arrondissement n'est pas opérationnel, car le Baugeois reste très particulariste et car les rapports de police y évoquent surtout des vols de pièces d'identité dans les mairies et du braconnage par pose de collets. Plusieurs éléments plaident en faveur des limites de la section de gendarmerie de Saumur, c'est-à-dire deux brigades au chef-lieu ( l'une territoriale, l'autre mobile ), sept brigades dans la partie méridionale de l'arrondissement, au sud de la Loire, et en outre, la brigade d'Allonnes. C'est là le cadre militaire du principal groupe local, dont des officiers de gendarmerie se sont faits les " historiens ". Cependant, dans ce vaste espace, à Allonnes, dans le Vihiersois, à Martigné ou à Montreuil-Bellay, des faits de résistance se produisent sans aucune relation avec le chef-lieu. Nous nous contenterons de signaler ces événements, sans pouvoir les approfondir. Nous préférons donner une solide étude sur l'agglomération de Saumur, forte de quatre années d'examen minutieux des faits et des personnes.

 Le mot "résistance" lui-même fait problème. Il a ses lettres de noblesse, depuis l'inscription " résister ", tracée par Marie Durand sur la margelle de la tour de Constance, en passant par la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, qui classe « la résistance à l'oppression » parmi les droits naturels et imprescriptibles, pour aboutir à « la flamme de la résistance » exaltée par le général de Gaulle le 18 juin 1940. Cependant, cette formulation reste rare durant l'époque de la guerre ; elle n'apparaît dans des publications nationales qu'à partir du début de 1942. A ma connaissance, elle n'est pas employée durant l'Occupation à Saumur, où l'on ne parle que de réseaux, de groupes, de maquis, de patriotes - pour Le Petit Courrier de « terroristes » - pour l'administration vichyste de « menées antinationales », de « gaullistes » ou de « communistes ». Le mot " résistance " n'apparaît localement que dans les derniers mois de 1944.
 Selon les anachronismes coutumiers aux historiens, qui inventent après coup le Moyen Age et la Renaissance, nous reprenons le terme de " résistance ", mais nous tenons au pluriel, car les organisations communistes sont particularistes, car il convient de distinguer la résistance-organisation, correspondant à l'existence de réseaux structurés, et la résistance civile, un « processus spontané de lutte de la société civile par des moyens non armés contre l’agression dont cette société est victime », selon la définition très large de Jacques Semelin & (3).
   

2) La léthargie de l'été 1940

 Examinons l'image d'Epinal bien connue : de Gaulle parle à la B.B.C., tous les Français sont à l'écoute et entrent aussitôt en résistance. L'appel du 18 juin, diffusé très tard dans la soirée, a-t-il été entendu à Saumur ? La grand-mère d'Elisabeth Suaudeau aurait écouté « la voix grave d'un général qui, depuis l'Angleterre, décidait de continuer la lutte » ê (4). Cependant, reflexion faite, ce fait n'est pas garanti.
 La période est à l'accablement plus qu'au sursaut. Les gens sont convaincus que l'Angleterre ne va tenir que quelques semaines et donc que la guerre est finie et perdue. Voir le chapitre 46 : Le choc de l'été 40. Les combats des « cadets » n'ont aucun prolongement local ; au contraire, pour l'instant, les autorités civiles et le gros de la population désapprouvent cette bataille mettant la ville en péril et polémiquent avec le colonel Michon. Des armes et des munitions laissées par l'armée française sont à l'abandon dans l'île et dans les forêts voisines : à part quelques jeunes gens, personne ne se soucie de les récupérer.
  

 3) L'affirmation progressive d'un esprit de résistance

 

 

 

 Dossier 1 : La fronde antiallemande

 

 

 

  Dossier 2 : Les résistances embryonnaires

  A partir de septembre 1940, les Saumurois sortent de leur prostration. Ce réveil se manifeste à trois niveaux différents :

 1) L'éloignement par rapport au régime de Vichy, qui exige une application loyale des clauses de l'armistice et une lutte contre toute forme de dissidence. Après une adhésion quasi unanime à la personne et aux propos du maréchal Pétain, les Saumurois se détournent en grand nombre de la Révolution nationale. Ce rejet progressif de Vichy, décrit plus haut, est une étape préalable au passage à l'action. Nous avons noté la présence de noyaux d'opposition à la fin de 1940 et un large rejet par les Saumurois à partir du printemps-été 1941.

 2) A un niveau plus accentué, les actes hostiles aux occupants se multiplient. Dans le dossier intitulé " la fronde antiallemande ", nous avons regroupé une abondante série d'actes qui narguent l'ennemi, qui manifestent un esprit de révolte, mais sans aucun lien spécifique avec un mouvement organisé. Ces actions se rattachent à la « résistance civile », prise dans son sens le plus large.

 3) Plus politisées, plus engagées et déjà plus risquées, des actions, isolées ou temporairement organisées, se réfèrent explicitement, soit à la France libre, soit à un mouvement intérieur, soit à l'amitié britannique. Elles n'aboutissent à aucun réseau structuré, mais elles appartiennent pleinement à la résistance, une « résistance spontanée », une « résistance des anonymes », que j'appellerai les « résistances embryonnaires ». Les faits relatés se situent pour la plupart en 1941 ( dossier 2 ).

 

LES MOUVEMENTS PRÉCURSEURS

  

 4) Le réseau d'évasion des prisonniers

  De décembre 1940 au début de mars 1941, le Frontstalag 181 est subitement touché par une spectaculaire flambée d'évasions, surtout de prisonniers noirs. Nous avons déjà présenté le véritable réseau structuré qui organise les fuites, qui cache et habille les évadés, puis les fait passer en zone libre. Il est dirigé par Jeanne Fort, une infirmière de la Croix-Rouge, qui est en liaison avec le réseau du Musée de l'Homme. René Marnot cite 38 noms de participants. Par la suite, la Gestapo arrête, pour ce motif, cinq membres du groupe ; trois femmes sont déportées, dont l'une ne reviendra pas.
   

 5) De premiers réseaux de renseignement

 - Gilbert Renault, dont un des alias est " Rémy ", avait monté avec l'Amirauté britannique un important réseau de renseignements, travaillant surtout sur les côtes atlantiques et appelé plus tard " la Confrérie Notre-Dame ".Bernard Anquetil En janvier 1941, il recrute comme opérateur Bernard Anquetil, un quartier-maître de la Marine, replié chez sa soeur, à Angers, rue Fulton. Devenu " Lhermite ", Anquetil est d'abord installé à Thouars, puis à Saumur, rue du Pressoir. Enfin, en liaison avec son oncle, le photographe Jean Decker, Rémy le transplante dans la maison d'Henri Combe, qui présente l'avantage de disposer de deux entrées, l'une rue des Basses-Perrières, l'autre 26 rue Duruy ê (5). Voir la photo de cette maison avant sa destruction complète et un récit plus détaillé.
 Anquetil y mène une existence discrète, en se disant réparateur de postes de radio. Depuis son poste émetteur baptisé " Cyrano " et par l'antenne installée dans la cheminée, il envoie vers Londres des messages quasi quotidiens, qu'il recueille à sa boîte aux lettres, la maison Decker, alors réfugiée à l'angle de la rue Beaurepaire et de la rue Chanzy. Pendant plus de trois mois, il passe de précieux renseignements sur les mouvements des cuirassés allemands basés à Brest, en particulier sur le Scharnhorst. Repéré par la Funkabwehr, il est arrêté et blessé par la Gestapo le 30 juillet 1941. Condamné à mort, il est, comme ceux qui n'ont livré aucun secret, fusillé au Mont Valérien le 24 octobre de la même année, à l'âge de 25 ans. De Gaulle le fait compagnon de la Libération de 21 novembre 1942.
 Arrêtés plus tard, Jean Decker et Henri Combe meurent en déportation « (6).

- Un autre agent est déjà en contact avec l'Intelligence Service : René G. Marnot, dans " Ma ville sous la botte ", p. 28-32, raconte qu'en octobre 1940, il est contacté par le capitaine Dassie, venu à Saumur dans une grosse voiture américaine en qualité de correspondant du New-York Times pour la France et organisant en fait un vaste réseau de renseignement au service des Britanniques. Marnot collecte des informations fournies par six informateurs locaux ; sous couvert de journalisme, il va lui-même observer la base sous-marine de Saint-Nazaire ; ensuite, il va à bicyclette porter ses messages à l'opérateur radio installé à Chouzé. Ce petit groupe mal connu se retrouve ensuite dans une antenne du réseau Centurie, un vaste ensemble dépendant de l'Organisation Civile et Militaire, important réseau dont l'un des fondateurs est le capitaine Louis Rouzée, président de l'association des officiers de réserve, " les Anciens de Saumur ".

- Toujours dans le Saumurois, une petite équipe dirigée par Fernand Clairo, gendarme de la brigade de Montreuil-Bellay, entretient des contacts avec Londres, dans le cadre de Libération-Nord et en liaison avec le docteur Daniel Bouchet de Saint-Loup-sur-Thouet ; elle organise et protège un terrain d'atterrissage implanté à la Champagne, sur le territoire de la Motte-Bourbon. Dans la nuit du 26 au 27 mars 1942, un Lysander s'y pose ; il dépose Gilbert Renault, alias Rémy, et il emmène François Faure, dit Paco, et Christian Pineau, alias Garnier. Les souvenirs du colonel Rémy et de Christian Pineau sont parfaitement concordants sur ce terrain improvisé. Découvert, le gendarme Clairo passe dans la clandestinité.

 Les faits précédents sont bien attestés. On en retiendra que de petits groupes de résistance, aux effectifs réduits, apparaissent très tôt dans le Saumurois, à une époque où les mouvements nationaux structurés sont rares.

 

LA RÉSISTANCE COMMUNISTE

     

 6) Une résistance particulariste

 

  Dossier 3 : La reconstitution clandestine du P.C.F.

  Interdit par le décret Daladier du 26 septembre 1939 et mis au ban de la nation, le parti communiste s'écroule et disparaît du paysage politique local. La forte surveillance policière de ses anciens militants permet de garantir qu'ils demeurent inactifs pendant le gros de l'année 1940. Ils commencent à se réorganiser avec discrétion à partir de novembre 1940 et pendant l'année suivante. Ils attaquent la politique antisociale du gouvernement de Vichy, sans nulle part évoquer les Allemands. Dans Saumur et sa banlieue, le parti communiste reste faible ; son noyau le plus dynamique est à Turquant et dans ses environs. Voir développements dans le dossier 3.
   

 7) Les communistes en pointe dans la lutte antinazie

  Dossier 4 : Une résistance communiste brève et durement réprimée

  Après la rupture du pacte germano-soviétique en juin 1941, les communistes locaux et leurs alliés, au nombre de 24, d'après mes calculs, sont assez lents à passer à l'action. On ne les voit à l'oeuvre qu'à partir de janvier 1942 ; pendant toute cette année, ils sont aux avant-postes de la résistance, pratiquement seuls et prônant des méthodes radicales. Mais leur lutte s'éteint en juillet 1943, tant la répression est brutale et efficace.
  

 8) Aux marges du P.C.F.

  Dossier 5 : Pierre Huet

   Dossier 6 : Le maquis de la Bouchardière

  Les frontières idéologiques ne sont pas toujours aussi tranchées ; certains engagements résultent de relations personnelles ou s'expliquent par l'urgence. Les deux cas évoqués dans nos dossiers 5 et 6 dénotent une certaine proximité avec les communistes, sans s'intégrer dans les organismes du parti. A remarquer aussi la date de novembre 1942, qui correspond à l'exécution de Pierre Huet et à l'arrestation des maquisards du château de la Bouchardière. Cette fin de l'année 1942 correspond à une étape ; désormais, les communistes disparaissent, des mouvements nouveaux se constituent.

 

LES NOUVEAUX GROUPES DE RÉSISTANCE SAUMUROIS

  

 9) Nouvelles initiatives locales

  Dossier 7 : Quelques actions isolées

  A cette époque, la situation de la résistance n'est pas bien brillante. On entr'aperçoit l'existence de groupes assez isolés ou d'actions individuelles, sur lesquels nous sommes parvenus à réunir quelques maigres renseignements.
   

 10) Le réseau de résistance de Saumur

  Dossier 8 : La difficile reconstitution d'un réseau

 

  Dossier 9 : Formation et fonctionnement du réseau saumurois

 

 

 

  Dossier 10 : La chute du réseau

  Nous arrivons en mars 1943, date à laquelle est fondé un réseau nombreux et ambitieux, par la fusion de plusieurs groupes préexistants. Les récits postérieurs, pas toujours concordants, nécessitent un travail de débroussaillage et nous devons reconnaître une part d'hypothèses dans notre exposé historique ( dossier 8 ).

 Le réseau se donne pour but de libérer le Saumurois quand les Alliés auraient débarqué et que les occupants seraient affaiblis. Il lui faut donc des hommes armés en nombre. Sur une liste de 73 membres dressée par le capitaine Royer le 19 février 1947, il faut enlever 10 noms qui appartiennent à d'autres organisations ê (7) ; à l'inverse, quelques membres authentiques sont oubliés. De plus, chaque membre est chargé de coopter des amis qui prêteraient main forte au jour "J". Les Saumurois répondent donc avec enthousiasme en prenant un risque certain. Le réseau devient vite une organisation de masse, forte d'une centaine de participants engagés. Grâce à des liens établis avec l'Organisation Civile et Militaire, il obtient un parachutage d'armes.

 On mesure aussi le point faible de cette organisation : elle ne peut pas demeurer secrète longtemps, quand beaucoup de membres recrutent dans leur entourage. La Gestapo découvre vite sa structure, ses chefs de groupe et les responsables des parachutages. Dans notre dossier, nous présentons plusieurs pistes pour identifier ses sources d'information.
 La répression est impitoyable. Deux grands coups de filet les 17 et 18 septembre 1943 et les 8 et 9 octobre suivants aboutissent à une cinquantaine d'arrestations. Finalement, 43 résistants sont déportés en Allemagne et 24 vont y trouver la mort, dont 10 pour l'agglomération de Saumur. Un nombre assez faible de membres du réseau parvient à échapper à la répression. Ce cruel revers, bien connu de tous, ne pourrait que dissuader les Saumurois les plus patriotes de renouveler une semblable tentative.
   

11) Un nouveau grand réseau ?

  Dossier 11 : L'hypothétique réseau V.RAM

  Un autre grand réseau, toujours dirigé par un capitaine de gendarmerie, a-t-il été créé en octobre 1943 ? Constatons d'abord que dans la période tendue des derniers mois de l'Occupation, alors que les troupes allemandes sont réellement affaiblies, aucune action armée d'envergure n'est menée contre eux. C'était d'ailleurs le cas dans tout le Maine-et-Loire : « au moment de la Libération, il n'existait dans le département aucune véritable organisation de la Résistance » écrit le préfet en janvier 1945 ê (8). Le réseau V.RAM correspond-il à une réalité, du moins en tant que réseau ? Nous avons effectué une enquête minutieuse sur cette question ( dossier 11 ).
   

 12) Les petits groupes de l'été 1944

  A défaut de grand réseau, plusieurs petits groupes s'organisent pendant la période dramatique de l'été 44. Ces faits seront développés dans le chapitre 52. Pour l'instant, énumérons quelques unités à l'existence incontestable : des réfractaires au S.T.O. se sont rassemblés dans les bois de Verrie ; l'escadron Bernard, implanté dans la forêt de Fontevraud, mène des opérations de harcèlement ; plus important encore, le maquis de la forêt de Scévolles, dirigé par René Mabileau, est renforcé par des hommes de Saint-Hilaire-Saint-Florent et de Bagneux. Au nord de la Loire, dans la zone libérée, de nombreux jeunes gens de la région d'Allonnes et de la Croix Verte rejoignent les F.F.I., qui renforcent le flanc droit des troupes américaines.
 Dans la ville même, trois professeurs de Saint-Louis mènent des actions individuelles & (9). A la poste, quelques employés procèdent à des écoutes et installent une ligne téléphonique clandestine ê (10). Beaucoup d'autres s'efforcent d'agir, ainsi que le laisse entrevoir le grand nombre des arrestations opérées en juillet et août.
 Le sous-préfet Trémeaud conduit à Angers Michel Debré, encore clandestin, qui rejoint son poste de commissaire de la République. D'autres établissent un contact avec les Américains.
 Au total, beaucoup d'actions menées par des individus ou de petits groupes, dynamisées par l'espoir d'une libération prochaine. Cependant, aucune action d'envergure, aucune menace pressante sur les dernières troupes allemandes, qui partent sans hâte, en opérant de gros ravages.
  

 13) Saumur, ville résistante

  Dossier 12 : Sociologie des milieux résistants

  Pour avoir procédé à une analyse critique de l'histoire officieuse ou de l'approche commémorative, trop émotionnelle, nous sommes d'autant plus à l'aise pour souligner l'ampleur des éléments solidement établis. Avec beaucoup de difficultés, nous avons dressé une liste des résistants de toutes obédiences, actifs ou proches sympathisants. A partir de 173 noms, nous avons tenté de dresser un tableau sociologique, dont les résultats peuvent surprendre ( dossier 12 ).

 Saumur et ses communes associées, le centre-ville surtout, peuvent être considérés comme marqués par l'esprit de résistance. Le découragement et l'apathie ont été profonds pendant l'été 40 ; l'appel du 18 juin n'a eu aucun effet immédiat. L'esprit public est alors majoritairement maréchaliste et souvent pétainiste, mais cela pendant un an seulement. Le décrochement de larges pans de l'opinion locale est bien perceptible dès mai-juin 1941. Les cérémonies de l'Etat français conservent un certain éclat en 1942, mais elles sont surtout suivies par des fonctionnaires en service commandé.
 Au contraire, une fronde antiallemande se développe au cours de l'année 1941 et prend des formes diversifiées, sans qu'on puisse parler de résistance tant que n'apparaît pas une référence à une organisation structurée. Au delà de ce défoulement, deux petits réseaux, fondés par de très jeunes gens, existent dès octobre 1940 ; les croix de Lorraine tapissent les murs à partir de mars-avril 1941. L'écoute de la B.B.C. est massive, l'application de ses consignes est plus irrégulière ; cependant, dès le 1er janvier 1941, les rues sont quasi désertes à l'appel de Radio-Londres.
 Une véritable organisation est mise en oeuvre pour permettre l'évasion de prisonniers du Frontstalag, de décembre 1940 à mars 1941. A partir de cette époque, il existe toujours une structure résistante à Saumur. Le relais est pris par le réseau de renseignements mis en place par le colonel Rémy. Une résistance communiste manifeste une réelle vigueur de janvier 1942 à juillet 1943. Quelques autres groupes mal connus opèrent en 42. De la fin de cette année à septembre 43, un grand et ambitieux réseau entend fédérer tout le Saumurois. Des arrestations massives entraînent un grand vide, suivi par de nombreuses initiatives en juillet-août 1944.
 Cet ensemble de structures sans cesse renaissantes fonctionne au prix de sacrifices humains considérables. Avec un total de 39 morts, la résistance dans l'agglomération saumuroise paie un lourd tribut. Même s'il y a quelque gêne à se livrer à des comptabilités funèbres, ce nombre est supérieur des deux tiers à celui des pertes causées par le génocide juif ( au nombre de 23 ). A l'échelle nationale, les estimations vont dans le sens inverse : deux fois plus de victimes juives que de résistants. Ajoutons encore que les survivants des camps reviennent dans un état de santé effroyable.
 Le département de Maine-et-Loire se situe dans une aire de faible résistance ; il se place au 93 ème rang national pour son nombre par habitants de cartes de Combattant volontaire de la résistance. Saumur apparaît comme un îlot nettement plus combatif, fait que j'ai abondamment prouvé, à condition d'insister surtout sur les mentalités plus que sur des résultats plutôt modestes et à condition de ne pas gonfler les effectifs.
  

 14) La mémoire locale de la Résistance : l'apogée

  Dans les années 1944-1946, les résistants sont au coeur du pouvoir politique ; ils occupent les colonnes de la presse et ils fournissent des modèles héroïques, Pierre Brossolette en premier. Le mythe résistancialiste impose l'idée que tous les Français ont été réunis derrière le général de Gaulle, à l'exception d'une poignée de traîtres, ce qui a pour effet de limiter l'ampleur de l'épuration et ce qui favorise l'éclosion de réseaux imaginaires.
 Derrière cette façade triomphale, l'opinion est plus réservée. Elle est choquée par les conflits entre associations rivales et par le climat de suspicion qui s'instaure entre anciens camarades. Dès la fin de 1945, un rapport des renseignements généraux du Maine-et-Loire note l'ampleur de cette désaffection. Les anciens résistants sont souvent considérés comme des aventuriers inconscients qui ont mis en danger la sécurité de leurs compatriotes. Lors des élections, les Saumurois préfèrent voter pour leurs semblables, c'est-à-dire pour des citoyens à l'attitude digne, tout en se gardant de tout engagement risqué ; seul Pierre Raimbault est élu, les autres résistants réalisent des scores médiocres. Dans le Conseil municipal installé le 18 mai 1945, apparaît l'ancien maire pétainiste Narcisse Clochard et seulement quatre anciens membres de réseaux.
 L'image du combattant de l'armée des ombres se brouille et évolue au fil des cinq lois qui définissent son statut jusqu'en 1992 : « considéré comme un soldat par défaut en 1945, le résistant se métamorphosa à la fin du XXe siècle en pionnier des droits de l'homme » & (11). Ne se sentant plus en communion avec leurs concitoyens, plusieurs anciens déportés cessent de parler de l'expérience incommunicable des camps et se murent dans le silence.
 A partir du retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958 et de l'installation d'un gaulliste à la mairie de Saumur l'année suivante, le culte de la Résistance reprend de la vigueur. L'ancienne rue du Maréchal-Pétain, redevenue rue Nationale, avait déjà été renommée rue du Général-de Gaulle, baptême complété plus tard par la place de la Résistance et par la place de la Déportation. L'entrée au Panthéon des cendres de Jean Moulin en 1964 constitue le sommet de ce renouveau. Le ministère envoie dans tous les lycées un disque vinyle du discours de Malraux ; certains élèves sont fascinés par cette éloquence sépulcrale, d'autres la jugent d'un autre âge. La ville se dote aussi d'un boulevard Jean-Moulin.
   

 15) La mémoire locale de la Résistance : le déclin

  En dépit de cette reprise, l'empreinte topographique de la Résistance est faible à Saumur et dans son agglomération, bien plus faible que dans la majorité des villes, qui dédient un lieu public aux combattants fusillés ou morts en déportation. Outre les dénominations citées plus haut, une école, une caserne, deux stèles et six voies publiques honorent des résistants, des maquisards ou des victimes, ce qui est exceptionnellement faible. Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que le souvenir d'Hubert Sommer ( évoqué plus haut ) ne soit pas rappelé. Les plaques commémoratives se limitent au nombre de deux : l'une est apposée sur le mur devant l'hôtel Louvet-Mayaud, l'autre était placée sur la maison du 26 rue Duruy ( quand la maison est démantelée, elle est accrochée en face sur le mur du lycée, puis elle est déplacée sous le porche de la mairie ). On peut ajouter le monument du Fleuret à la mémoire des F.F.I. En matière d'histoire récente, la ville n'en a que pour les « cadets », sans doute à cause du poids d'une association puissante et du ritualisme militaire, alors que les anciens résistants, toujours en train de se chamailler, n'ont pas pesé bien lourd dans la mémoire collective.
 L'effritement du souvenir résulte aussi de la disparition des témoins. Les associations s'éteignent, en premier les Anciens Combattants Prisonniers de Guerre et les Victimes et Rescapés des camps nazis du travail forcé ( les déportés politiques les ont obligés à prendre cette appellation compliquée ). Devant la plaque commémorative de la maison Louvet-Mayaud, les survivants se sont retrouvés sans cesse moins nombreux. Aujourd'hui, leurs descendants prennent le relais avec un écho limité.
 Depuis les années 1970, des débats nationaux viennent remettre en question les récits officieux. Le film de Max Ophüls, " le Chagrin et la Pitié " ( 1969 ) insiste sur la passivité de la masse des Français. " La France de Vichy " de Robert Paxton ( première édition en 1973 ) bouleverse beaucoup d'idées reçues. D'aigres débats s'élèvent sur l'action de Jean Moulin, sur les non-dits des époux Aubrac, sur le passé de François Mitterrand. Le bilan de la Résistance française est aujourd'hui recalibré. Entre témoins et historiens, l'approche et les sources ne sont pas de même nature et le dialogue est souvent peu productif.
 Les programmes scolaires préparent de moins en moins les nouvelles générations à aborder méthodiquement la Seconde Guerre mondiale ; la récente réforme Châtel accentue encore cette grave régression et la nouvelle histoire thématique vient brouiller les repères. L'information, abandonnée à des médias superficiels et avides de sensationnel, ne restitue pas l'originalité et la complexité du passé. La réconciliation franco-allemande pousse à oublier des combattants guidés en partie par la germanophobie.
 A une histoire héroïque a succédé une approche compassionnelle sur le thème des souffrances d'innocents désarmés. La victime juive et tsigane a supplanté les autres victimes et relégué les résistants dans un injuste oubli. Il demeure néanmoins qu'environ deux cents hommes et femmes ont fait preuve d'un rare courage et ont mis leur vie en péril.