La chute du réseau

 

 Le démantèlement du réseau de Saumur a engendré beaucoup de questions et de polémiques, que nous ne pourrons pas reprendre en détail.

1) La première vague d'arrestations

 Installée depuis quelques jours à la Feldgendarmerie, dans l'hôtel Louvet-Mayaud, la Gestapo lance un premier coup de filet au cours de la nuit du 17 au 18 septembre 1943. Elle convoque le capitaine Royer et le met en état d'arrestation. Elle va appréhender à son domicile le juge Ancelin ( son épouse et leur jeune fils Michel sont interrogés, Miettes d'enfance et de guerre, p. 62-64 ). Puis vient le tour d'Henri Mahé, René Roussel, Alexandre Bourge, Albert Jouanneault et Daniel Durand-Lemazurier ( dans la famille, elles arrête aussi son épouse, un ami de passage et, en janvier, Gérard, le fils de la maison ). Ils arrêtent aussi Jean Raimbault, alors qu'ils recherchaient son frère Pierre, qui peut s'enfuir. Malherbe, qui est connu par la Gestapo, n'est pas non plus arrêté. Le commissaire Eprinchard, qui était revenu à Saumur à ce moment, est caché par le sous-préfet Trémeaud.
 Au cours de la nuit et dans la matinée suivante, les suspects sont tous interrogés dans l'hôtel Louvet-Mayaud avec une extrême brutalité ; le procureur Ancelin perd un oeil ; le capitaine Royer s'évanouit à trois reprises.
 Le lendemain 18, les agents de la Gestapo vont à Varrains pour arrêter René Hulin, mais ils se trompent de maison, si bien que ce dernier parvient à leur échapper. Mais ils arrêtent au commissariat les inspecteurs Brosseau et Danais.
 Dans la soirée, ils vont à Montreuil appréhender Jean Renard ; de là, ils se rendent au Puy-Notre-Dame s'emparer des armes et arrêter Jules Raimbault, puis revenus à Montreuil, il prennent Pierre Deschamps et Marcel Hervot. Cependant à Doué, Augustin Bégault parvient à s'enfuir.
 Dans les jours suivants, ils désarment les gendarmes et en arrêtent la majeure partie ( sur ces arrestations, compléments dans Jacques Sigot,  La résistance décapitée, p. 19 à 29 ). Les gendarmes sont presque tous relâchés à la demande du commandant départemental, ardemment collabo, qui regrette avant tout la dégradation de ses relations avec la SIPO ( A.D.M.L., 303 W 294, dossier Royer ).

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2) Qui a parlé ?

 Il est évident que, lorsqu'elle lance son premier coup de filet, la Gestapo connaît la structure du réseau, la cachette des armes et au moins 17 résistants importants. Elle est donc bien informée et il ne lui reste plus qu'à tirer les fils du réseau. D'où viennent ces informations ? Cette question a obsédé les survivants et le sujet reste brûlant. Nous ne pouvons que présenter les pistes les mieux étayées.

- Des renseignements venus d'en haut ?
 Tous les chefs de l'O.C.M. du Sud-Ouest sont découverts à l'été 43. Le lieutenant Frédéric Jouffrault est arrêté dans la banlieue ouest de Bordeaux le 31 juillet 43 ( Une vie libre, p. 47 et sq ). Il est transféré à Poitiers, où il subit cinq journées de violentes tortures : « j'avais battu le record de longueur d'interrogatoire, précédemment détenu par le général Delestraint ». Il faut être sans illusions : il est bien rare de résister à de pareils traitements. Epuisé, il veut jouer au plus malin avec ses bourreaux et il passe avec eux un étrange marché : il écrira une lettre à un chef de la résistance de chacun des trois départements qu'il coiffe, pour leur demander d'interrompre leurs activités et de remettre leurs armes ; en échange, les prisonniers seront libérés. Les lettres seront déposées par lui-même à la boîte. Mais les policiers les ont récupérées à l'intérieur de la poste. Ce scénario ressemble beaucoup aux manoeuvres de Grandclément, qui sont plus tardives ( si bien qu'on les confond toutes les deux ).
 Pris ainsi dans l'engrenage, Jouffrault a beaucoup parlé, ainsi qu'il le reconnaît. A une date qu'il fixe au 16 septembre ( et ailleurs au 26 ), il est transféré au Pré-Pigeon à Angers ; « ma visite là-bas avait quelque chose à voir avec les parachutages de la région de Saumur. Dès mon arrivée, je suis conduit à une salle d'interrogatoire et les entretiens commencent. Je me rends compte immédiatement, d'après les questions qui me sont posées, que mes interlocuteurs n'ignorent rien de notre affaire. Il ne me reste plus, au fil des jours qui suivent, qu'à confirmer ou infirmer ce que l'on me dit » ( p. 59 ). Venu à plusieurs reprises dans la région saumuroise, Jouffrault pouvait sans doute connaître l'identité de 10 dirigeants de Saumur et de 5 responsables des parachutages à Montreuil et Doué, mais c'est beaucoup et j'ai quelques doutes au sujet des deux inspecteurs de police arrêtés. Les dates posent aussi une petite difficulté ; on pourra admettre que Jouffrault a déjà livré les noms à Poitiers et qu'il est transféré à Angers seulement pour les confrontations. Il nous paraît établi qu'il est à l'origine de la plupart des premières arrestations, ainsi que Marnot l'avait pressenti ( p. 177 ). Cependant, il n'est peut-être pas le seul.
 [ Bien que membre dirigeant d'un réseau, il n'est pas fusillé, car il a coopéré. Il est déporté à Natzweiler, puis à Dachau. Libéré, il reprend la carrière militaire, fait un stage à Saumur, puis devient officier psychologue en Algérie. Hostile à l'indépendance de ce pays, il refuse de passer à l'O.A.S. et quitte l'armée. Il se reconvertit dans une société civile. ]

- Des renseignements partis de la base ?
 Les adhérents de base parlent trop ; ils discutent même de leurs projets dans les cafés. Nous l'avons déjà dit pour Saumur. En voici un autre témoignage pour Montreuil dans un rapport de police du 14 mars 1945 : « Monsieur Coeffard, lieutenant de réserve résistant, nous affirme qu'il a été souvent effrayé de savoir que beaucoup de non initiés étaient au courant des parachutages, ce qui explique le manque de discrétion de jeunes résistants, admirables par ailleurs, mais comprenant difficilement l'intérêt du silence et ne l'observant pas toujours » ( A.D.M.L., 48 W 35 ).
 Les armes auraient pu être découvertes par hasard chez le champignonniste du Puy-Notre-Dame ; ce dernier aurait invité des soldats allemands à boire près du dépôt ( d'après le rapport du président de la Délégation spéciale du Puy-Notre-Dame, rédigé à chaud le 23 septembre 1943, A.D.M.L., 303 W 294 ; ce bruit persistant n'est donc pas une affabulation tardive ).

- Des renseignements venus de la sûreté nationale de Saumur ?
 
Encore une fois, la police locale, fortement renforcée par le régime de Vichy, sait tout ce qui se passe, ses rapports le prouvent. Elle est d'autant mieux informée sur la résistance que trois de ses membres en service en font partie. Cependant, elle est loin d'être homogène ; le commissaire de l'époque est déclaré « douteux » dans des enquêtes postérieures et il est muté à la Libération. La police a des contacts fréquents et obligatoires avec la Feldgendarmerie et la SIPO-SD. Qu'un de ses membres ait donné des noms aux Allemands, par vengeance ou comme échange de "bons" procédés, me paraît plausible. Ce qui expliquerait l'arrestation des deux inspecteurs et, à la Libération, le déplacement d'urgence de trois policiers de Saumur pour « attitude antinationale », selon la formule d'une pétition signée par 17 agents ( A.D.M.L., 98 W 19 ).

- Des renseignements venus de la population saumuroise ?
 Les collaborationnistes sont de véritables auxiliaires de la Gestapo, à qui ils dénoncent les patriotes. Une liste de suspects établie par Nidelisse énumère 14 membres du groupe ( archives du Comité de Résistance de l'arrondissement de Saumur ). Cependant, elle a été établie après les arrestations ( qui sont indiquées, certains noms ayant pu être ajoutés postérieurement ). Comme ces exaltés sont très voyants, les Saumurois s'en méfient plutôt.
 Plus dangereux est le petit groupe, surtout féminin, qui collabore avec le docteur Holzapfel, commandant de fait de la garnison après 1942. Ce dernier a détecté le rôle de Royer et, sans doute commence-t-il à douter du Reich millénaire, il prévient le sous-préfet Trémeaud que son « officier de gendarmerie se livrait à une dangereuse activité » ( selon Marnot et Viala, date inconnue ). De fait, à la Libération, le capitaine Viala inventorie les papiers laissés par Holzapfel ; il y trouve plusieurs lettres anonymes dénonçant le vétérinaire Le Gal, le capitaine Royer, Jouanneault, Bourge et plusieurs autres ( A.D.M.L., 97 W 64 ). De son côté, le procureur Ancelin soupçonnait un résistant authentique, appartenant à un autre groupe, qui avait été remis en liberté par la police allemande.

 Difficile d'être plus affirmatif, à part sur les responsabilités majeures de Jouffrault. Il est certain que beaucoup de gens sont au courant de l'existence d'un grand réseau et qu'ils connaissent certains de ses membres. A partir de recoupements, la Gestapo pouvait assez facilement reconstituer les organigrammes.

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3) L'inconséquence du capitaine Royer

 Le capitaine Royer, par ailleurs mis en garde par le sous-préfet, reçoit un autre avertissement d'une source encore plus précise. Hubert Sommer, né en 1917, jeune intellectuel allemand, s'était spécialisé à Marburg dans l'étude de la culture et de la littérature françaises ( il était déjà venu enseigner au lycée de Roanne ). A partir de mars 1943, il est affecté comme interprète à la Feldgendarmerie de Saumur. Le professeur Michael Nerlich a publié la thèse de Sommer, Génie. Zur Bedeutungsgeschichte des Wortes von der Renaissance zur Aufklärung, Francfort-sur-le-Main, 1998, précédée par une introduction documentée de 74 pages en français. Militant antinazi et admirateur de la culture française, Sommer entre en relations avec Daniel Durand-Lemazurier et il devine que ce dernier appartient à un réseau. Au courant des préparatifs à la Feldgendarmerie, il lui rend visite dans la soirée du 15 septembre 1943 et il lui glisse en confidence que probablement le capitaine de gendarmerie de Saumur allait être arrêté ( d'après les interrogatoires de Durand des 22 septembre, 11 et 15 octobre, qui confirment assez bien le récit de Marnot, p. 180 ). Le soir même, Durand envoie son épouse prévenir le capitaine ; le lendemain, très tôt, il envoie à nouveau son fils, puis il y va lui-même et il lui dit qu'il tenait ce renseignement d'un Allemand. Royer ne semble pas le croire. Dans tous les cas, il refuse d'abandonner son poste et ses hommes ( ainsi qu'il le répète au cours de ses interrogatoires, comme s'il les avait protégés en quelque façon ). Surtout, il néglige d'avertir ses camarades du réseau, qui avaient encore le temps de se réfugier en lieu sûr. Cependant, il dit à Jean Cellier « que la Gestapo le recherchait et que M. Durand l'avait prévenu la veille. Il tenait le renseignement d'un Feldwebel de la Kommandantur » ( Marnot, p. 158 ). Sommer n'était que caporal, ce qui n'est pas très important. Voir un récit comparable donné par l'historien d'Oxford Robert Gildea, Marianne in Chains, Londres, Macmillan, 2002, chapitre 1er.
 Sans reprendre toutes les formulations de Michael Nerlich, disons que le capitaine Royer a fait preuve d'inconscience et de légèreté. Il aggrave son cas en parlant beaucoup au cours de ses interrogatoires, ainsi qu'en témoignent les procès-verbaux. Sans qu'on ne lui demande rien, il déclare qu'il avait la conscience tranquille ; c'est pourquoi il ne s'était pas enfui, alors qu'il avait été averti de sa prochaine arrestation, ce qui intéresse beaucoup les policiers. Il lâche que c'est par l'intermédiaire de Durand-Lemazurier, puis que cette information venait d'un Allemand. Il ne donne pas le nom de Sommer ( qu'il ne connaît peut-être pas ), mais il oriente ainsi la Gestapo vers lui. L'interprète est arrêté. Grâce aux conflits opposant la Wehrmacht à la SIPO-SD, il échappe à la peine de mort ; il est condamné à cinq ans de prison, peine commuée en une affectation dans un bataillon disciplinaire. Il disparaît en septembre 1944, lors des durs combats livrés en Lorraine.
 Incontestablement, ce jeune Allemand a cherché à sauvegarder le réseau de résistance de Saumur. Fort de ses preuves, Michael Nerlich a demandé au maire de Saumur d'inscrire le nom de Sommer sur le monument aux morts et de lui attribuer un lieu dans la ville. Sa lettre est restée sans réponse.
 Quand le 27 novembre 1998, la nouvelle gendarmerie est baptisée " caserne colonel-Royer ", une polémique s'élève contre cet hommage. Le service historique de la Gendarmerie répond par des arguments pour le moins laborieux.

 De cette abondante documentation, il ressort également que la Gestapo a mené des recherches minutieuses sur toutes les ramifications du réseau. Elle estimait qu'elle était en présence « d'un groupe de résistance ( Widerstandsgruppe ) particulièrement dangereux et particulièrement bien organisé. Il ressort de ces faits que la police française y avait une part décisive et que le groupe de résistance avait déjà reçu des armes anglaises, qui avaient pu entre-temps être mises en sécurité » ( interrogatoire du 22 septembre 1943 ).

4) Les nouvelles vagues d'arrestations

 Dans les jours qui suivent le 18 septembre, les autres membres du réseau sont angoissés et quelques uns partent se cacher dans les environs. Ne voyant aucune poursuite, ils pensent que leurs camarades ont tenu bon et ils reviennent à Saumur.
 Brusquement, dans la nuit du 8 au 9 octobre, la Gestapo revient en force et procède à un nouveau coup de filet plus ample que le précédent. Dans l'agglomération de Saumur, la police allemande arrête 16 personnes, dont René Marnot. Quatre autres parviennent à lui échapper ; leurs épouses sont prises en otage pendant quelque temps. Dans la zone Montreuil-Doué, la Gestapo procède à 12 arrestations maintenues, mais 3 résistants parviennent à s'enfuir. Le total de 28 membres du groupe capturés est particulièrement lourd. Il n'est même pas complet, car quelques autres arrestations surviennent fin octobre et, le 4 janvier 1944, Gérard Durand est arrêté comme son père. La police allemande tient à liquider le réseau jusqu'aux sympathisants. Elle ratisse large, car son but n'est pas d'appliquer une certaine forme de justice, même si elle en respecte les apparences, mais de faire régner la terreur. Quelques uns, qui n'étaient pas engagés dans le groupe, ont été raflés, puis sont morts en déportation. Par égard pour les familles, les survivants leur ont attribué un passé de résistants actifs.
 Sur l'origine des informations de la Gestapo, aucun doute n'est possible. Les premiers résistants arrêtés ont été soumis à des tortures éprouvantes ; en outre, les policiers leur montraient qu'ils savaient tout. A quoi bon se faire massacrer ? Quelques uns ont lâché des noms, certains l'ont reconnu par la suite. Il est également possible qu'en complément, les dénonciations aient redoublé à la nouvelle des premières arrestations.

5) Une répression implacable

 Tous comptes faits, la majorité des patriotes arrêtés n'avaient en pratique rien fait, ils avaient seulement promis leur aide pour le jour "J". Les organisateurs et ceux qui avaient réceptionné les armes auraient pu avoir une condamnation plus lourde que les autres. Le procureur allemand place seulement à part le capitaine Royer en sa qualité de chef de réseau ; ce dernier est transféré à Fresnes, jugé par un tribunal militaire allemand et condamné à mort. Mais la sentence n'est pas appliquée et il est déporté à Bayreuth.
 Parmi les autres détenus, le pâtissier Louis Clair est mis hors de cause et libéré, marqué par les coups reçus ; le procureur Ancelin, trop durement atteint, est finalement transféré à l'hôpital de Saint-Denis. Tous les autres connaissent un sort commun. Ils sont d'abord détenus dans les locaux de la Gestapo, rue de la Préfecture à Angers, une période de rudes traitements. Ils sont ensuite enfermés dans la section allemande du Pré-Pigeon. Leurs familles leur apportent des vivres et du linge, accompagné par de petits messages cachés dans les cols de chemise, mais sans possibilité de les voir. En décembre et en janvier 44, ils sont transférés au camp de Royallieu à Compiègne. Un juge allemand leur signifie leur internement Nacht und Nebel. Quelques mois plus tard, ils sont transférés dans des wagons à bestiaux vers un camp de concentration.

6) Le sort tragique des déportés

 Ainsi que chacun devrait le savoir, les conditions de vie dans ces camps ne laissaient pas espérer une longue survie. Nourriture habituelle journalière : un succédané de café, un litre de soupe claire, 375 gr de pain noir, une portion de margarine, une rondelle de saucisson, exceptionnellement de la marmelade ou du fromage ou quelques pommes de terre. Des conditions de travail épuisantes. De graves épidémies, en particulier le typhus. Grâce à ses connaissances médicales, le vétérinaire Paul Le Gal s'efforçait de soigner ses compagnons d'infortune à Buchenwald ; il rapportait des kommandos extérieurs des écorces de chêne, afin d'en tirer des décoctions pour soigner les dysenteries ou pour fabriquer du charbon ( d'après des témoignages de rescapés ). René G. Marnot, sitôt rentré, publie une synthèse sur son expérience : " 18 mois au Bagne de Buchenwald ", Editions de la Nouvelle République, 1945.
 En me limitant aux membres arrêtés au cours des deux rafles, je compte sur 23 déportés de l'agglomération de Saumur 10 décès ; sur l'ensemble Montreuil-Doué, 18 déportés, les deux gendarmes compris, 14 décès en Allemagne. Je ne trouve aucune explication logique à l'effarante surmortalité dans cette dernière zone.

 Que connaissaient les familles ? L'isolement des déportés " Nuit et Brouillard " n'est pas si total. Les proches savent dans quel camp ils sont détenus ; parfois, ils reçoivent une lettre rédigée en allemand. Mais rien ne passe dans l'autre sens, ni courrier ni colis. Quelques avis de décès sont transmis par la Croix-Rouge internationale durant la guerre. Cependant, l'ampleur de l'hécatombe n'est connue qu'à la libération des camps.

 

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