L'hypothétique réseau V.RAM

 

1) Le journal d'un commandant de compagnie de la Gendarmerie

 A partir de 1949, Albert Viala, qui avait commandé la section de gendarmerie de Saumur d'octobre 1943 à la fin de 1945 ( une section et non une compagnie ), rend publics les rapports qu'il avait rédigés à cette époque et, sous le pseudonyme d'A. Vaunage, il les réunit dans un recueil multigraphié, sous le titre : " Le Val de Loire sous l'oppression nazie. La Résistance dans le Saumurois, carrefour des trois provinces, Anjou-Touraine-Poitou ".
 Nous avons déjà dit que ces rapports s'étendant de février 1944 à avril 1945 constituent la meilleure source sur les bombardements, sur les agissements des troupes allemandes, sur les divers incidents de cette période d'extrême tension.

2) La position ambiguë de la gendarmerie

 En même temps, cette publication a pour but de magnifier l'action de la gendarmerie, d'en faire l'animatrice de la résistance locale sous la direction de ses deux capitaines successifs. Cependant, en raison de leurs fonctions de maintien de l'ordre, les brigades territoriales ne peuvent se comporter comme un réseau traditionnel. Après l'arrestation de Royer et de ses collègues, les gendarmes en place sont tous remplacés. Personne ne connaît les convictions intimes des nouveaux venus et ils sont suspectés par les occupants. Ils doivent négocier avec ces derniers pour obtenir la restitution de leurs armes. Dans leur action quotidienne, ils apparaissent comme des supplétifs des Feldgendarmes. Exécutants formés à une obéissance sans borne, ils sont tenus d'appliquer, ou de faire semblant d'appliquer, les ordres du gouvernement Laval et du préfet Donati. Le maintien de l'ordre à tout prix reste leur souci premier, ce qui les place souvent en porte-à-faux.
 En voici quelques exemples. En février 1944, ils arrêtent quatre gardes-voies, trois de Saumur, un de Saint-Lambert-des-Levées, qui, à plusieurs reprises, ont saboté les signaux entre Saumur et Saint-Martin-de-la-Place. Ils les font avouer et ils les défèrent devant le tribunal correctionnel de Saumur. Mais ils sont tenus d'envoyer aux Allemands un exemplaire de leurs procédures. Ils se rendent alors compte que ces derniers risquent fort de s'emparer des prévenus et de les fusiller comme terroristes. Ils modifient en conséquence leurs rapports et transforment les faits en simples gamineries, ce qui permet de libérer les gardes-voies.
 Les gendarmes ont des rapports ambigus avec les authentiques résistants. A Fontevraud, ils malmènent un commandant de la Légion étrangère à la retraite, afin qu'il leur remette ses armes ( un procès s'ensuit après la Libération, les gendarmes déclarent alors qu'ils voulaient ces armes pour attaquer l'état-major allemand installé au Logis Bourbon ).
 En même temps, le corps local de gendarmerie ne manifeste aucun esprit de collaboration. Le capitaine Viala lui a demandé de stopper la chasse aux réfractaires du S.T.O. Vérification faite, les arrestations ont effectivement cessé. En août 44, quand les troupes allemandes s'emparent de tous les véhicules disponibles, les gendarmes dissimulent une partie de leur équipement et mettent le reste hors d'usage.
 Bons patriotes, les gendarmes pratiquent la passivité, comme la grande masse des Saumurois. Le capitaine Viala se montre habile pour prendre des contacts avec les Américains et avec la préfecture en août 44 ( période sur laquelle nous reviendrons ).
 De là à diriger un authentique et immense réseau de résistance, dans le vrai sens du terme, il y a un fossé que Vaunage franchit allègrement.

3) L'apparition du réseau V.RAM

 Dans les derniers fascicules de son " Val de Loire sous l'oppression nazie ", rédigés entre 1962 et 1965, avec une pagination différente, il décrit une vaste organisation de résistance, fondée par lui le 15 octobre 1943, forte de 12 groupes et intitulée " Vengeance Royer-Ancelin-Marnot ". Il énumère 292 noms. Quand on examine cette liste, on constate qu'il s'agit d'éléments très divers : les jeunes gens de la région d'Allonnes libérée qui se sont engagés dans les F.F.I., les maquisards de l'escadron Bernard, les commandos parachutés à Montreuil-Bellay et à Somloire, tous éléments sans liens organiques avec la gendarmerie de Saumur et surtout pas sous sa direction.
 Ayant pris sa retraite, le colonel Viala rédige un dernier fascicule intitulé " le réseau V.RAM, récits de vie clandestine ". Cette fois, son organisation compte 38 officiers d'active et de réserve, 45 gradés et gendarmes, 362 sous-officiers, partisans et maquisards. Elle est rattachée à l'Organisation de Résistance de l'Armée aux ordres du général Revers ( qui lui donne une préface ). Elle serait homologuée le 8 février 1965 comme unité combattante au cours de la période du 1er juin au 31 août 1944 ; ses membres ont donc les 90 jours exigés pour être reconnus comme résistants.
 Une Amicale des Anciens du réseau V.RAM est fondée et ses adhérents déclarent de glorieux états de services. Le réseau est validé dans l'histoire officieuse de la Libération publiée par la Mairie en 1994 : " 30 août 1944... Saumur est libérée " ( p. 28-31 ).

4) Un réseau fantôme

 Devant cette armée en ordre de bataille, on s'attend à des actions retentissantes, surtout dans la période de juillet-août 44, ce qui aurait réalisé le rêve du premier groupe de résistance de Saumur. Quand nous raconterons cette période, nous verrons qu'il ne s'est produit aucun soulèvement, que les derniers occupants n'ont pas vraiment été harcelés, que les petits maquis périphériques avaient des relations tendues avec la gendarmerie. Beaucoup de gens ont été arrêtés à cette époque, sans doute pour des actions individuelles ; ils n'ont à l'évidence aucun lien avec le réseau V.RAM.
 Le groupe de résistance ne commence à apparaître timidement qu'après la libération, dans un rapport du capitaine Viala du 10 janvier 1945, en réponse à une enquête générale sur l'attitude de la gendarmerie ( Marnot, p. 251-260 ). Il s'agit d'une sorte d'organigramme des liaisons de la section de gendarmerie. Viala y cite 53 noms, dont 23 gendarmes. Les autres sont des capitaines de pompiers, des militaires retraités, des présidents d'associations d'anciens combattants ou de mutilés, mais pas de policiers. Pour Saumur, six civils sont nommés, trois sont d'esprit résistant, mais un autre, ardent pétainiste, candidat à la mairie, acheteur de biens juifs et membre du C.O.S.I., ne présente vraiment pas le profil. La liste correspond à une structure administrative, nullement secrète, et non pas à un réseau de résistance, qui, par ailleurs, n'a toujours pas de nom et qui ne figure pas dans le récit de Marnot.
 Encore le 17 janvier 1962, la ville de Saumur s'efforce de répondre avec précision à l'enquête du correspondant du Comité de l'Histoire de la Seconde Guerre mondiale ; après avoir consulté les associations locales, elle cite les réseaux PARAHR et Buckmaster, mais V.RAM n'est pas mentionné ( A.D.M.L., 181 J 21 ). Ce réseau n'apparaît qu'ensuite sur la dernière édition, que Vaunage envoie aux archives départementales en 1965.

5) Le capitaine Viala objet d'une enquête

 Auparavant, personne n'avait rien vu. Bien au contraire, l'attitude de Viala est l'objet d'une longue enquête, qu'il faut bien évoquer. Le 14 octobre 1944, René Chaix, président du Comité de Libération de l'arrondissement de Saumur interroge son homologue du département des Landes : de nombreux Français affirment avoir entendu le porte-parole de la France libre « clouer au pilori un nommé lieutenant de gendarmerie Viala » ; il demande des renseignements sur l'activité de ce dernier, alors qu'il était dans les Landes, avant d'être nommé à Saumur, il y a environ un an ( A.D.M.L., 48 W 34 ). Sur les neuf membres du Comité, tous résistants et représentant de formations très diverses, aucune voix ne s'élève pour stopper cette enquête, ce qui n'aurait pas manqué si Viala était notoirement connu comme animateur d'un important réseau. Nous avons recherché en vain une réponse venant des Landes dans les liasses des A.D.M.L., 48 W 23 à 26 et 48 W 35 et 37. Mais nous avons lu des témoignages du capitaine Maurice Schumann, qui affirme ne pas avoir prononcé ce nom ( A.D.M.L., 98 W 19 ), et de l'ancien sous-préfet Trémeaud, devenu préfet de la Vienne, qui fait l'éloge de l'habileté du capitaine de gendarmerie dans l'organisation des liaisons à l'époque de la Libération, mais qui ne fait pas la moindre allusion à ses activités à la tête d'un réseau ( alors que Viala le place au second rang comme capitaine sur son état nominatif )...
 L'accusation correspond à un de ces ragots qui pullulent dans cette période exaltée. Dont acte. Cependant, cette fâcheuse enquête, menée par les Renseignements généraux, confirme que le réseau V.RAM est une création tardive, née entre 1962 et 1965. Encore une légende saumuroise !

 

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