Sociologie des milieux résistants

 

1) Dresser une liste des milieux résistants de l'agglomération

 Un homme jeune, portant un blouson de cuir, armé d'une mitraillette Sten, baroudant par monts et par vaux, logeant dans une ferme isolée cette image romanesque du résistant français ne correspond nullement au portrait du résistant saumurois que nous allons dresser.
 Inspiré par le chapitre d'Olivier Wieviorka, Histoire de la Résistance, p. 410-440, je me suis efforcé de constituer une liste aussi complète que possible des résistants civils, en me limitant à l'agglomération saumuroise, le reste de l'arrondissement ne m'étant pas assez familier. La résistance militaire, celle des gendarmes et celle des maquis de la dernière heure sont exclus de cette étude.
 Nos sources sont par obligation hétérogènes. Nous additionnons les noms cités dans les abondantes liasses de la série W des archives départementales, dans Marnot, Ma ville sous la botte, dans les réponses, très imparfaites, des communes à l'enquête du Comité de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale ( A.D.M.L., 181 J 18 à 21 ), dans une liste provisoire des victimes de la guerre dressée par la ville en 1945 ( A.M.S., 5 H 13 ), dans un organigramme de son groupe reconstitué par le capitaine Royer en novembre 1945 ( archives du Comité de Résistance de l'arrondissement de Saumur ), dans une autre liste adressée par Royer à l'ONAC le 17 février 1947 et, enfin, sur la plaque du monument aux morts. Ces énumérations comportent quelques erreurs évidentes et quelques ajouts de complaisance ; nous avons corrigé les plus manifestes, sans pouvoir nous lancer dans des investigations approfondies sur chaque cas individuel. Notre but n'est pas de dresser un palmarès ou de soupeser les mérites de chacun, mais de reconstituer les milieux des résistants engagés dans des groupes ou ayant promis leur appui.
 Cette approche est oecuménique. Séparer des autres ceux qui ont agi avant le 6 juin 1944, ainsi que le préconisait la fédération saumuroise des Anciens de la Résistance, n'est pas facile à réaliser et n'a pas grand sens. Malgré tout, les engagés de la dernière heure ont subi eux-aussi une forte répression ; cinq d'entre eux sont morts en déportation. Se limiter aux titulaires d'une carte de Combattant volontaire de la Résistance réduirait le champ d'étude et nous placerait sous l'influence des associations et des attestations de complaisance.
 Bien sûr, quelques patriotes trop modestes nous ont échappé, quelques vantards se sont infiltrés. Nous croyons néanmoins avoir dressé une liste représentative, en dépit de ses imperfections.

 

2) Des effectifs fournis

 Finalement, nous trouvons 173 résistants civils dans l'agglomération saumuroise. Ce résultat est loin des nombres avancés au lendemain de la libération ; il représente 0,77 % de la population totale de l'agglomération. Mais ce calcul n'a pas grande signification, car il est confronté à un ensemble englobant des enfants et des vieillards. Pour la seule ville de Saumur, le taux apparaît comme plus élevé : 0,96 % de la population en 1941.
 Dans tous les cas, les résistants représentent une infime poignée de gens courageux. Comme dans tout le pays. Le mythe fondateur d'une France entièrement mobilisée derrière le général de Gaulle est depuis longtemps dissipé.

 Non sans malice, des historiens ont comparé les effectifs des résistants avec ceux des collaborationnistes et ont abouti à des résultats voisins. Dans le chapitre précédent, nous avons totalisé 117 membres pour les partis pro-allemands, cela au maximum, en comptant les sympathisants déclarés. Les résistants sont donc nettement plus nombreux, plus précisément de 48 %. Même si ces données ne présentent pas une rigueur arithmétique absolue, les rapports de grandeur sont garantis. Je ne suis pas sûr qu'à l'échelle nationale, l'écart soit aussi grand. Mais les estimations sont encore trop fragmentaires.
 Dans l'immédiat, collaborer ne présentait aucun risque, et même d'énormes avantages, alors que s'engager dans un réseau ou seulement promettre son concours pour le jour "J", pouvait engendrer de terribles conséquences. Les résistants avaient bien conscience de risquer leur vie ; c'est là leur point commun. Compte tenu de ce paramètre, le nombre d'engagés est plus qu'honorable.

 

3) Une faible participation féminine

  Répartition par sexe 

 Hommes  Femmes  TOTAL
143 ( 83 % )  30 ( 17 % )   173

 Gardons-nous de toute approche romanesque : la résistance est une spécialité masculine, les femmes ne représentent que 17 % de nos effectifs. Peut-être, plus discrètes sur leur action, souvent de second plan, ne sont-elles pas toutes enregistrées. Il n'en reste pas moins qu'elles sont en faible nombre, ce qui correspond à leur rôle social de l'époque et est en harmonie avec une tendance nationale encore plus faible : 13 % en Ille-et-Vilaine, 12 % dans le Calvados, 16 % à " Défense de la France ". Elles sont pratiquement toutes célibataires, veuves ou divorcées. Bien qu'indépendantes, elles sont cantonnées dans des rôles subalternes, sauf dans les réseaux d'évasions, où elles tiennent une place essentielle.
 Elles sont au nombre de 9 à être déportées pour fait de résistance, soit 14 % de cette catégorie, ce qui correspond exactement à la moyenne nationale. Elles n'ont bénéficié d'aucune indulgence et 3 d'entre elles sont décédées dans un camp.

 

4) Un engagement déclinant avec l'âge

Année de naissance

 1920 et après  1910-1919  1900-1909  1890-1899  1880-1889  avant 1880 Inconnue 
21   17  15  14  7  3  96

Situation matrimoniale

Marié   Célibataire,
veuf ou divorcé
 Inconnue
68  40   65

 La difficulté d'établir les états civils rend notre documentation trop partielle ; on ne peut en tirer que quelques lignes globales. Les jeunes gens de moins de 25 ans en 1944 forment le groupe le plus nombreux, mais de peu. Toutes les classes d'âge sont représentées, y compris celles qui ont 64 ans et au delà en 1944, même si leur présence va en diminuant.
 Le résistant saumurois n'est pas si jeune, plus souvent marié que célibataire et fréquemment père de famille. Certains, blessés en 14-18 sont en mauvaise santé et se déplacent avec une canne. Ces générations qui ont combattu au cours de la Première Guerre mondiale sont particulièrement éprouvées. Par exemple, Félix Pauger, né en 1893, avait été mobilisé en 1914 et fait prisonnier l'année suivante ; il était sorti de l'Ecole normale d'Angers en 1910 ; à l'exception d'un seul, tous les instituteurs de cette promotion sont morts au cours de l'une des deux guerres.

 

5) Un phénomène urbain

Lieu de résidence

 Saumur  Bagneux  Dampierre  St-Hilaire-St-Fl St-Lambert-des L  Inconnu
 140  10  1  8  9 5

 La ville de Saumur exerce une prépondérance écrasante avec 83 % des résistants localisés. Les communes associées ont montré une large indifférence, comme l'ensemble du monde rural, fait que l'on retrouvera dans la faible présence des agriculteurs. Les paysans ont refusé de s'associer aux réseaux. A l'inverse, ils ont volontiers accueilli des réfractaires au S.T.O. et des enfants juifs et, alors que tout le village le savait, aucune dénonciation ne nous est connue.

 

6) Des cadres nombreux, des ouvriers rares

 Catégories socio-professionnelles
Agriculteurs Artisans,
commerçants,
chefs d'entreprise
 Cadres
supérieurs
 Cadres
moyens
 Etudiants
3 (2 %) 38 (27 %)  19 (13 %) 23 (16 %)   6 (4 %)
Employés  Ouvriers  Retraités,
pensionnés
 
Sans
profession
 
Inconnu 
29 (20 %)  9 (6 %)   4 (3 %)  13 (9 %) 25 

 Cette fois, nous  divergeons par rapport à la majorité des statistiques nationales, qui indiquent une surreprésentation des milieux populaires, des ouvriers en particulier. Dans l'agglomération saumuroise, ouvriers et employés, bien plus nombreux qu'on le croit souvent, ne forment que 26 % des catégories socio-professionnelles identifiées. Ces milieux dépensent toute leur énergie dans leur simple survie quotidienne et n'ont guère le loisir de s'engager dans des entreprises dissidentes. Les ouvriers ont résisté à leur façon en se dérobant au S.T.O., mais ils sont entrés en tout petit nombre dans un réseau. Les communistes les mobilisent peu, ayant plus de succès auprès des instituteurs.
 Les autres réseaux constitués à Saumur recrutent parmi les négociants, les commerçants et les petits patrons, d'une part, et surtout parmi les cadres supérieurs et moyens, avec une forte représentation des enseignants, des chefs de service et des membres du clergé. Aucun corps de métier n'est totalement absent, à part les avocats.
 Au total, les milieux bourgeois, pas la grande bourgeoisie, surtout la moyenne et la petite, auxquelles on peut adjoindre les étudiants, forment l'armature des réseaux saumurois, avec 60 % des professions connues, ce qui correspond assez bien à leur influence dans la ville, mais pas à leur poids démographique.
 L'engagement dans la résistance n'est pas ici un phénomène de classe ou même un phénomène de groupe, il répond à des motivations individuelles dans le cadre de cercles de sociabilité. Quant à la famille, il est des cas où elle est au courant, mais pas toujours.
 Notre exemple saumurois n'est pas si exceptionnel : dans son étude sur le mouvement "Franc-Tireur", Dominique Veillon trouve des pourcentages très voisins.

 

7) Un large éventail politique

Choix politiques

Communistes
Extrême gauche
 Socialistes,
radicaux
 Droite
modérée
Extrême droite,
pétainistes
 
 Inconnu
24  16  14  5  114 

 Les opinions politiques de chacun sont assez rarement étalées, si bien que nous n'avons pu en discerner qu'un tout petit nombre. Seuls, les communistes et leurs compagnons de route sont bien marqués, et ils se retrouvent en tête de nos résultats, ce qui ne signifie nullement qu'ils constituent le principal groupe de résistants. En réalité, les partisans de la gauche classique, majoritaires dans la ville dans l'entre-deux-guerres, et de la droite modérée doivent être les plus nombreux, mais ils ne révèlent pas leurs options.
 Les résistants saumurois manifestent peu d'engagement idéologique, à l'exception des communistes.
 Nous n'avons pu établir d'étalonnage religieux, mais nous notons une forte présence du clergé catholique, qui désobéit aux consignes de son évêque.
 Deux Saumurois d'origine italienne sont présents, dont l'un a obtenu la nationalité française. Pas d'autres étrangers.

 

8) Des actions peu spectaculaires

Types d'action ( plusieurs options possibles )

Action
individuelle 
Liaisons,
renseignement,
propagande
 
Résistance
idéologique
 
Adhésion ou
soutien à un réseau
 
12  39  8  48
Faux papiers  Aide aux évasions,
passeurs
 
 Groupes d'action Inconnu 
8  29  19  25

  Les types d'action pratiquées sont enregistrés d'après les déclarations des intéressés, de leurs compagnons ou de leurs chefs. Le cas le plus fréquent est l'adhésion ou le soutien déclaré à un réseau. Beaucoup se sont contentés d'attendre le jour "J", sans pratiquer d'activité résistante complémentaire. Il serait inconvenant d'en sourire, car un bon nombre a été arrêté et certains sont morts en déportation. Plus concrète et plus efficace est l'action de ceux qui ont aidé les évadés du Frontstalag, qui ont assuré le passage de la ligne de démarcation, qui ont fourni de faux papiers. Nous avons regroupé sous l'étiquette de résistance idéologique ceux qui ont été dénoncés pour propos antihitlériens. Les groupes d'action pratiquent l'intimidation, préparent des actions d'envergure et procèdent à des sabotages, d'ailleurs assez rares. Beaucoup d'anciens résistants ont déclaré avoir assuré des liaisons, fait du renseignement, distribué des tracts ; quelques cas sont bien documentés, l'envoi de pigeons voyageurs est attesté ; d'autres activités restent imprécises. D'une façon générale, la résistance saumuroise a été diversifiée, plus tournée vers l'avenir que vers l'action immédiate et sans mener d'actions spectaculaires.

 

9) Une répression de masse

Répression

 Non arrêtés  Arrêtés

dont

 78 (45 %) 95 (55 %)   Exécutés Prison,
internement
 
 Déportés  
    

 3 (2 % des résistants)

 10 (6 %)

 63 (36 %)

 dont morts en déportation

      36 (21 %)

 L'étude chiffrée de la répression est beaucoup plus sûre, car chaque arrestation fait l'objet d'une fiche de la police française ( A.D.M.L., 303 W 290 à 294 ) ; 55 % des résistants répertoriés ont été arrêtés ; 36 % ont subi la déportation Nacht und Nebel et 21 % y ont laissé leur vie. Le prix payé est donc très lourd pour une action assez limitée.
 Ceux qui me feront l'honneur de vérifier mes nombres seront surpris de constater que je compte 36 résistants de l'agglomération morts en déportation, alors que le monument aux morts de la ville en énumère 40. Cette dernière liste a été dressée selon des méthodes incompréhensibles : elle comporte le nom d'une victime de la déportation raciale ; une autre victime n'était nullement une résistante, mais une dénonciatrice ; une autre est décédée à Saumur ; un autre a bien été déporté, mais il est rentré des camps. Il n'est nul besoin d'en rajouter. Alors qu'aucun soldat allemand n'a été tué ni blessé à Saumur par une action résistante, la répression a atteint une dimension criminelle trop oubliée.

 

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