La fronde antiallemande

 

1) Les manifestations élémentaires

 Le cri du coeur « Sales boches ! » est proféré au passage d'un camion allemand en août 1941. « A bas Hitler ! » est inscrit sur les urinoirs du pont des Sept-Voies. Un jeune homme de 20 ans, habitant rue de la Rompure, est arrêté le 14 décembre 1942 par la Feldgendarmerie pour « chants séditieux ».
 Tout naturellement, les nombreuses affiches de propagande de l'armée allemande sont lacérées ou barbouillées ; ce fait est signalé à partir d'octobre 1940 et se répète souvent au cours de l'hiver, au point que la préfecture et la Feldkommandantur brandissent la menace de lourdes sanctions. De même, les propriétaires sont tenus de faire disparaître les inscriptions et les papillons sur leurs maisons avant 8 h du matin ( Petit Courrier du 6 mars 1941 ). Bien tentantes aussi, quelques pancartes de signalisation allemandes disparaissent en avril de la même année ( A.D.M.L., 97 W 33 ).
 Moins spontanées, quelques provocations individuelles ont demandé une certaine préparation. Ainsi un plaisantin colle sur la boîte aux lettres de la poste centrale un papillon portant le distique suivant :

« Si des patates vous désirez manger,
   Des doryphores faut vous débarrasser »

( rapport du commissaire de police du 29 mars 1941, A.D.M.L., 97 W 25 ).

 Plus engagé, au début de juillet 1941, un papillon « Mort pour la France » est posé, rue Dacier, sur une affiche allemande annonçant une exécution ( A.D.M.L., 97 W 25 ). En août suivant, un placard portant des injures contre Hitler, Pétain et Darlan est lancé à Saint-Hilaire-Saint-Florent dans la cour du 13 rue Ackerman, résidence du commandant du bataillon 582 ; l'auteur est vite découvert ; il s'agit d'une femme handicapée du voisinage coutumière de ce gendre de provocations ; elle ne semble pas être poursuivie. A l'occasion du 11 novembre 1941, l'entreprise Josse se fait rappeler à l'ordre par le commissariat, car ce jour n'est plus férié.

2) Le cimetière, lieu de contestation

 Un artisan couvreur, François Le Cosquer, est tué, presque à bout portant, par une patrouille allemande, dans la petite-rue Fardeau, alors qu'il rentre chez lui après l'heure du couvre-feu. L'émotion est très grande dans la ville, bien que la presse n'en parle pas. Le 3 mars 1941, une foule nombreuse accompagne le défunt au cimetière ; elle est renforcée par la présence du sous-préfet et de la délégation spéciale, venus sur l'ordre du préfet. Le cortège funèbre devient ainsi une manifestation quasi unanime contre la brutalité des occupants.
 Winckel, le président du comité de Saumur du Souvenir français, dresse un état des morts français des années 1939-1940 enterrés au cimetière ; il compte 35 tombes de soldats, surtout décédés à l'hôpital. Quand il veut apposer une cocarde tricolore sur ces tombes, la Kreiskommandantur 607 lui oppose un interdit en mai 1941 ( A.D.M.L., 97 W 66 ).
 Dans la nuit du 19 au 20 février 1943, des bombardiers anglais attaquent le poste de transformation du Coudray-Macouard-Distré, la D.C.A. allemande réplique. Un avion volant très bas heurte une ligne à haute tension et s'écrase au sol. Les sept aviateurs sont tués. Un autre appareil s'abat près de Vivy ; cette fois, trois morts et un blessé, qui est fait prisonnier. Les Anglais décédés sont enterrés dans le cimetière de Saumur. Un défilé ininterrompu des habitants vient couvrir les tombes d'un tapis de fleurs qui atteint une hauteur de quatre-vingts centimètres ; le jeune Michel Ancelin va en faire une photo ( interdite ). Quand en juin, des cérémonies discrètes commémorent les combats de la Loire, d'anciens participants réunis au cimetière vont aussi se recueillir sur les tombes des aviateurs anglais, à l'exception du commandant Agnus, adjoint au maire ( Marnot, p. 142-144 et 163, Ancelin p. 57 ).

3) Les cinémas, lieux de manifestations

 Le 3 août 1941, à la représentation du soir du cinéma Anjou, les trois quarts des spectateurs quittent la salle pendant la projection des actualités allemandes ( A.D.M.L., 87 W 11 et 97 W 25 ). Pour être aussi massive, la manifestation a probablement été organisée. Les groupes collaborationnistes montent une riposte : le 14 septembre, quelques spectateurs applaudissent à tout rompre lorsque sont projetées ces actualités allemandes.
 Même scénario ce même 3 août, mais cette fois au Palace : dans le film " la Bandera " de Julien Duvivier, Jean Gabin pose la question : « Qu'est-ce qu'il fiche ici ce Fridolin ? » - ce qui provoque un tonnerre d'applaudissements. Le 24 août, le quart des spectateurs quitte la salle au moment des actualités allemandes, pourtant projetées dans une salle à demi éclairée ( A.D.M.L., 87 W 11, main courante du commissariat ).

4) Les collèges, point névralgique

 Elie Genet, professeur d'histoire au collège de Garçons, a critiqué en classe la politique menée en Syrie par le gouvernement de Vichy ( alors que les Britanniques et la France libre s'emparaient du pays ). Il est certainement dénoncé par un parent d'élève ; la plainte aboutit à l'inspecteur d'Académie, qui suspend son traitement pour un mois, ce qui équivaut à une très lourde amende, mais l'affaire ne remonte pas plus haut ( rapport mensuel du préfet d'août 1941, A.D.M.L., 24 W 2 ).
 Au contraire, une histoire comparable touche plus durement l'institution Saint-Louis : l'abbé Louis Moreau, qui y enseignait depuis 44 ans, est arrêté par les Allemands le 30 mars 1943 ; il n'avait pas tenu de propos subversifs en classe, mais, recevant dans sa chambre un groupe d'élèves à l'époque de Noël, il leur avait déclaré : « Hitler est un être d'un génie diabolique ». Des élèves ont naïvement rapporté le propos dans leurs familles, qui ont dénoncé le professeur aux autorités allemandes ( deux noms ont été avancés devant le comité de Libération ; encore une fois, la délation est la plaie de l'époque... ). Le tribunal de la Feldkommandantur tient alors à faire un exemple ; il condamne l'ecclésiastique à cinq années de prison ( quatre pour injures envers le chancelier, six mois pour avoir écouté la radio anglaise, six mois à cause d'une cartouche de carabine trouvée chez lui ). Nul prisonnier n'est mieux défendu ; son frère, l'archiprêtre de Saint-Pierre, se démène en sa faveur, en affirmant que Louis Moreau n'était « ni anglophile ni gaulliste » ( A.D.M.L., 303 W 293 ). Le préfet délégué Daguerre, l'inspecteur d'Académie et même Fernand de Brinon, délégué général du Gouvernement français dans les territoires occupés, plaident en faveur du condamné. Dans une lettre pleine de mépris à l'égard des Français, l'interprète allemand, qui avait fait office d'avocat devant le tribunal, conseille au chanoine Moreau d'attendre un peu, puis d'envoyer une demande de grâce signée par une personnalité favorable à la collaboration. L'abbé Louis Moreau est transféré à la forteresse de Siegburg, près de Cologne, d'où il envoie une lettre à son frère le 16 juillet 1944 et où il décède le 26 mars 1945.

5) Le refus de partir en Allemagne pour le S.T.O.

 Dans notre chapitre consacré aux Travailleurs volontaires et travailleurs du S.T.O., nous avons constaté qu'un bon nombre de Saumurois ont été employés sur place par les Allemands, qu'une bonne vingtaine s'étaient portés volontaires pour aller travailler en Allemagne et que, bon gré mal gré, ils avaient participé aux chantiers du Mur de l'Atlantique. Cependant, la perspective de partir au delà du Rhin dans le cadre du S.T.O. provoque un refus massif et des commentaires hostiles aux occupants. Nous n'avons pas pu chiffrer le nombre exact des réfractaires définitifs pour la ville de Saumur ; on les connaît pour les communes du voisinage. A Varrains, sur 14 requis, 8 sont partis pour l'Allemagne, les 6 autres se sont cachés dans les fermes, qui ont en outre hébergé 4 réfractaires du voisinage. A Verrie, aucun des 3 requis n'est parti, une dizaine de réfractaires se sont cachés dans les bois de la localité ( A.D.M.L., 181 J 21 ). A Brézé, 16 requis, 9 départs ; à Chacé, 17 requis, 10 départs ( A.D.M.L., 181 J 18 ). A Parnay, 5 requis , 5 partis ; à Rou-Marson, 5 requis, 3 départs (  A.D.M.L., 181 J 20 ). Pour la périphérie de la ville, le taux des réfractaires est donc proche de la moitié.

  L'ensemble des faits que nous avons énumérés - sans tout citer - marque une nette hostilité de la masse de la population à l'encontre des occupants, mis à part une centaine de collaborationnistes assez isolés. La conquête de la ville a été sanglante et dévastatrice ; les Saumurois ne vont pas l'oublier. Dans ces faits sans cesse répétés, souvent minuscules, parfois aux lourdes conséquences, on peut voir une fronde permanente, des insolences de vaincus humiliés par le vainqueur, un refus d'accepter la défaite, une protestation contre des régimes autoritaires et totalitaires. Mais peut-on déjà parler de résistance ? Certainement, selon la notion de résistance civile proposée par Jacques Semelin ; dans ce cas, un bon nombre de pétainistes et d'attentistes peuvent être englobés parmi les résistants. La définition stricte de la résistance suppose une forme d'organisation ou d'action. D'une façon encore embryonnaire, ces conditions apparaissent dans le dossier suivant.