La reconstitution clandestine du P.C.F.

 

1) La décomposition

 L'histoire du Parti communiste français n'est pas un long fleuve tranquille et il est primordial de toujours périodiser son action.
 Au départ, il est déstabilisé en août-septembre 1939 par le pacte germano-soviétique, qui prend les militants à contre-pied, et aussi par l'analyse dictée par l'Internationale communiste, qui définit la guerre comme un conflit entre impérialistes et donc ne concernant pas la classe ouvrière. Après une ligne antifasciste et belliqueuse, le parti devient pacifiste, peu patriote et louvoyant vis-à-vis de l'Allemagne hitlérienne. Le président du Conseil, Daladier, l'interdit par le décret du 26 septembre 1939 et dissout toutes les organisations liées au Komintern. Le texte est appliqué avec brutalité par le gouvernement républicain en guerre ( environ 3 400 militants arrêtés ) ; il sert ensuite de base répressive pour le régime de Vichy. Les hauts dirigeants du parti, préparés pour la clandestinité, partent à l'étranger ou se cachent ; les simples militants sont déstabilisés.
 En Maine-et-Loire, les deux responsables sont internés. A Saumur, il n'existe plus aucune organisation ni aucune action perceptible. La minutie du contrôle permet d'être très affirmatif sur ce point. La ville est au diapason du département, pour lequel, le 4 décembre 1940, le préfet parle d'une activité presque nulle, seulement de la distribution de quelques tracts ( A.D.M.L., 24 W 2 ).

2) Apparition de premiers noyaux à Saumur

 Un premier sympathisant communiste est signalé dans un rapport de police du 12 novembre 1940 ( A.D.M.L., 98 W 8 ) ; il s'agit d'un ouvrier de la maison Balme, habitant rue Waldeck-Rousseau, qui est placé sous surveillance. Peu après, le rapport du sous-préfet pour décembre signale la tenue de réunions privées à Saumur et dans la zone Montsoreau-Turquant-Parnay ( A.D.M.L., 97 W 24 ). René Drouart, alors commissaire de police intérimaire, rédige un rapport plus détaillé le 4 janvier 1941 : quatre personnes, antérieurement connues comme communistes, se réunissent régulièrement chez un horloger de la rue du Marché-Noir, mais aucune manifestation extérieure n'est signalée. Ces quatre militants se savent épiés et, en apparence, il ne font rien durant toute la guerre ; l'un d'eux part même pour le S.T.O. Toujours en janvier, une perquisition infructueuse est opérée à Saint-Clément-des-Levées. Un autre rapport du 13 février suivant se contente d'affirmer que le P.C. est l'objet d'une surveillance renforcée ( A.D.M.L., 98 W 8 ).
 En mai-juin 1941, des tracts qualifiés de communistes sont répandus sur le chantier de la rectification de la RN 152, dans l'île Ponneau. Ils appellent au combat social et attaquent le régime de Vichy, sans faire d'allusions aux occupants. Le sous-préfet, qui dispose de mandats de perquisition en blanc, organise pour le 13 juin 1941 des descentes de police chez des suspects de Saumur et de ses environs. Le commissaire Eprinchard, qui a repris ses fonctions, va de surprise en surprise( A.D.M.L., 97 W 24 ). Chez Louis Bouët ( déjà présenté ), il découvre une bibliothèque de 1000 volumes traitant du communisme et une statuette de Lénine trônant sur la cheminée ; Bouët essaie de lui faire comprendre la différence entre un trotskiste et un communiste, et il explique qu'il a rompu avec le P.C.F., il y a douze ans [ ce qui est exact ]. De toutes façons, il n'y a pas de tracts récents chez lui. La chasse est plus fructueuse à Saint-Hilaire-Saint-Florent, 100 rue Nationale, chez Emile Dupré, vieux militant libertaire, qui possède plusieurs mètres cubes de documents anarchistes ; la police saisit chez lui une liste d'avant-guerre des sympathisants de la " Solidarité internationale antifasciste ". Sans preuves formelles, les autorités pensent que Dupré est l'auteur des tracts antigouvernementaux.
 Pour l'instant, Bouët est admonesté par le commissaire de police et Dupré par le sous-préfet. Dans l'agglomération de Saumur, des communistes, peu nombreux, sont en train de se structurer, mais ils ne mènent aucune action. Dans cette première moitié de l'année 1941, ce sont les partisans des Britanniques ou de la France libre qui manifestent leur hostilité aux Allemands.

3) Un groupe actif autour de Turquant

 Quittons exceptionnellement l'agglomération de Saumur pour suivre de plus près la reconstitution du P.C.F. Le 19 juin 1941, la brigade de gendarmerie de Fontevraud arrête Charles Gauchais, né le 2 avril 1907, forgeron et maréchal-ferrant à Turquant, ancien élève de l'école militaire de maréchalerie de Saumur et ferme militant communiste avant la guerre ; elle a découvert chez lui des circulaires et des tracts récents du parti, en cours de réorganisation sous la direction de Jacques Duclos. En fait, il est missionné par l'Organisation spéciale de combat ( OS ) pour organiser des groupes d'action ( Martial Gauchais, L'enclume et la faucille. Paroles d'un forgeron communiste, résistant de guerre, Cheminements, 2005, p. 45 et sq ; le Petit Courrier du 19 septembre 1941 ; A.D.M.L., 140 W 96 et 140 W 56 ). Sur décision du préfet, Gauchais est interné administrativement à la maison d'arrêt de Saumur.
 Aussitôt après, vers le 23-24 juin, circule dans la région un tract tiré à la pâte à polycopier ; intitulé " Alerte à la population ", il réclame la libération de Gauchais, qui s'est montré « hostile à la politique de misère du gouvernement de Vichy et (...) au trio PETAIN - DARLAN - LAVAL ( A.D.M.L., 97 W 24 ). Donc, un tract sur un thème social, anticapitaliste et antivichyste, mais sans la moindre allusion à l'occupant allemand.
 Sous la direction du capitaine Royer, la gendarmerie prend l'affaire au sérieux et soumet plusieurs suspects à des tests d'écriture et d'orthographe ; elle conclut que le tract est l'oeuvre d'un ouvrier champignonniste de Montsoreau, Georges Valot, qui est lui-aussi interné administrativement à partir du 5 septembre.
 Convaincue que plusieurs familles de la région sont acquises aux idées communistes, la gendarmerie française procède à de nouvelles perquisitions en septembre et en décembre. Un ouvrier agricole, Daniel Mortier, s'enfuit et devient délégué régional des FTPF pour le milieu paysan ( il est condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité ). Un autre habitant du village, un géomètre, mène des actions compliquées : il a des relations avec Gauchais et avec l'abbé Goisnard, curé de la paroisse ; en même temps, il entre dans le réseau Royer de Saumur ; quand il est arrêté par la Gestapo, le sous-préfet se déclare très surpris, car il était récemment venu le voir pour se proposer comme informateur sur les activités anti-gouvernementales clandestines ( A.D.M.L., 97 W 24 ).
 Les autorités sont vite convaincues que Charles Gauchais est l'animateur du groupe et elles en font un exemple. Elles le transfèrent au Pré-Pigeon et le traduisent devant la Cour spéciale créée près la Cour d'appel d'Angers, un tribunal d'exception chargé de réprimer avec sévérité et sans procédure d'appel les activités communistes et anarchistes. Le 18 septembre 1941, Charles Gauchais est condamné à cinq ans de prison et 200 F d'amende « pour détention de tracts communistes ». Il est enfermé dans la Maison centrale de Fontevraud, un établissement particulièrement répressif. Un gardien s'empresse à découper un fromage que vient de lui apporter son épouse ; il y découvre un billet lui ordonnant d'organiser les détenus politiques par groupes de dix ( A.D.M.L., 140 W 96 ). Accusée de reconstitution de cellule communiste, son épouse est condamnée par la Cour spéciale le 30 juillet 1942 à cinq ans de prison et à 1 200 F d'amende. Pour complicité, Henri Charron, de Turquant, est frappé de cinq ans de travaux forcés et de cinq ans d'interdiction de séjour.
 Jusqu'ici, les Allemands n'apparaissent pas. Le parti communiste renaissant ne combat que le régime de Vichy, qui répond par une mobilisation exceptionnelle de sa police et par une répression féroce. Les occupants n'apparaissent qu'en fin de récit : ils s'emparent du détenu Charles Gauchais et ils le déportent à Buchenwald en mai 1944.

 

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