Une résistance communiste brève et durement réprimée

 

1) Quand commence-t-elle ?

 Après des attaques de nature plutôt syndicale contre le gouvernement de Vichy, le parti communiste clandestin commence à modifier son attitude en avril-mai 1941 ; sur l'injonction du Komintern, il crée le " Front national de l'indépendance de la France ", qui entend lutter pour la libération du pays , en intégrant toutes les forces progressistes, sans aller jusqu'au mouvement gaulliste qualifié de réactionnaire et de colonialiste. Mais il ne se lance dans la lutte armée qu'à partir du 22 juin 1941, quand Hitler lance ses divisions à l'assaut de l'U.R.S.S. ( M. Wieviorka, p. 54-56 ). Le 6 août 1941, le préfet de Maine-et-Loire écrit au sous-préfet de Saumur : « Les autorités d'occupation viennent de me faire connaître que les actes de sabotage ont, depuis quelque temps, considérablement augmenté » ( A.D.M.L., 97 W 25 ).
 Cette lutte armée, le P.C. la mène avec une vigueur particulière, fort du dévouement de militants inconditionnels : le 21 août, Pierre Georges ( Fabien ) abat l'aspirant Moser au métro Barbès ; le 20 octobre, un commando communiste abat à Nantes le lieutenant-colonel Hotz, chef de la Feldkommandantur ( d'où l'exécution de 48 otages, souvent communistes ). Ainsi, le P.C.F. se place à la pointe de la lutte résistante, en allant jusqu'à l'assassinat, forme d'action que de Gaulle et la France libre désapprouvent. En outre, il apporte à l'opposition un bagage idéologique, social, démocrate et antifasciste, qui fait souvent défaut dans les milieux londoniens. Il apparaît alors comme le plus vigoureux adversaire du régime de Vichy et des occupants. Il exerce ainsi un fort pouvoir d'attraction : localement, d'anciens militants de la S.F.I.O. se retrouvent dans les rangs du P.C.F. à la Libération. Cependant, la montée en puissance de l'action est lente à se manifester à Saumur, où le dispositif de surveillance renforcée n'est mis en place qu'en avril 1942.

2) Une surveillance renforcée

 Le 19 juillet 1941, une officine de Vichy envoie une liste de personnes suspectées d'appartenir au parti ( A.D.M.L., 97 W 24 ) ; pour Saumur, elle comporte beaucoup de noms , mais elle est sans valeur aucune, car c'est une compilation d'éléments policiers très anciens, remontant parfois à la veille du congrès de Tours, et beaucoup de noms sont déformés. Ce renforcement de la surveillance entraîne une nouvelle vague de perquisitions à Saumur en septembre 1941, complétées par neuf descentes de gendarmerie à Fontevraud, Montsoreau, Turquant et Parnay ( A.D.M.L., 34 W 2 ). Les forces de l'ordre vichystes font l'essentiel du travail répressif et pourchassent les membres du Front national ; elles disposent d'une gendarmerie docile et d'une police plus ondoyante ; elles usent de pouvoirs d'exception : l'internement administratif à la discrétion du préfet et les cours spéciales de justice.
 Les agents de Vichy voudraient mener leur répression tout seuls, afin d'affirmer la puissance de l'Etat français. Mais ils sont tenus d'envoyer des copies de tous leurs rapports sur la sécurité, un exemplaire à la Kreiskommandantur de Saumur, un exemplaire à la police SS d'Angers ; quand il s'agit de communistes, ils envoient un troisième exemplaire au commandant SS Hagen, installé à Bordeaux-Le Bouscat, qui pendant un temps centralise les informations sur le P.C.F. A plusieurs reprises, le sous-préfet et le préfet délégué Pierre Daguerre recommandent au commissaire de police et aux officiers de gendarmerie de ne citer des noms qu'avec prudence, afin d'éviter « de la part des services allemands des mesures extrêmement sévères à l'encontre des personnes désignées ». Ces autorités sont bien placées pour connaître le système des exécutions d'otages et la mise en pratique des décrets Nacht und Nebel, c'est-à-dire l'envoi dans un camp de concentration ; pris fin 1941, ces décrets déclenchent la construction des grands camps en Allemagne dans la première moitié de 1942 ; ensuite, les procédures sont expéditives, seuls sont jugés, dans les territoires occupés, ceux qui sont passibles de la peine de mort ; tous les autres sont expédiés sans procès et en grand secret vers un camp de concentration. Cette répression nazie n'intervient en général qu'en fin de processus ou à partir de renseignements obtenus par ses soins.

3) La propagande et les tracts

 La propagande orale est impossible à reconstituer. Les distributions de tracts sont très surveillées et la sous-préfecture les signale dans ses rapports bimensuels ( A.D.M.L., 98 W 8 ). A vrai dire, elles sont assez rares à Saumur : dans la nuit du 29 au 30 avril 1942, des tracts communistes sont glissés sous les portes ; nouvelle distribution de tracts et de papillons dans le quartier de Nantilly, le 21 octobre ; dans la nuit du 26 au 27 novembre, un cycliste jette dans plusieurs rues de Saumur « des petits drapeaux tricolores portant l'inscription " Union pour la liberté et l'indépendance de la France " avec la faucille et le marteau au verso » ( A.D.M.L., 140 W 96 ). Il est poursuivi, mais n'a pu être rejoint. Des notables , des maires et des commerçants de la région, propagandistes de la Révolution nationale, reçoivent par la poste des tracts menaçants envoyés depuis la région parisienne. Les journaux départementaux du P.C.F., le Ralliement et le Trait d'Union sont distribués à Angers et à Trélazé, mais ils ne sont jamais signalés à Saumur.
 Il convient de bien mesurer les difficultés de cette propagande. La possession de ronéos est surveillée ; l'achat de stencils et d'encre spéciale est soumis à des autorisations. Les tirages à la pierre lithographique ou à la pâte à polycopier ne donnent qu'une dizaine d'exemplaires. Le transport est rendu périlleux par les fouilles systématiques pratiquées dans les trains ou dans les rues. Pour procéder à une distribution nocturne, il faut braver les interdits du couvre-feu. Ceux qui se sont fait prendre ont souvent abouti en camp de concentration, comme nous le verrons plus bas.
 A Saumur, les actions liées à la France libre sont nettement plus abondantes en durée et en densité. On a beau chercher dans les diverses liasses d'archives, les actions signées du P.C.F. y sont rares. Selon le commissaire de police le 30 mai 1942 : « une dizaine de jeunes gens suivent de loin cette idéologie et sont surveillés ».
 Deux distributeurs de tracts sont connus. En janvier 1942, le principal du collège de Garçons procède à une inspection des casiers des pensionnaires ; dans celui d'Albert Guyomarc'h, élève de l'Ecole industrielle, âgé de 17 ans, originaire de Berrien dans le Finistère, il découvre des tracts communistes et, selon toute vraisemblance, il le dénonce aux autorités françaises, d'autant plus volontiers qu'il est lui-même membre du M.S.R. Le jeune homme est arrêté. Ses condisciples lancent une pétition pour obtenir sa libération et l'adressent au sous-préfet, qui s'en amuse : ces jeunes gens se croient encore en démocratie ! ( A.D.M.L., 97 W 24 ). Traduit devant la cour spéciale d'Angers, Albert Guyomarc'h est condamné à 6 mois de prison selon les Renseignements généraux ( A.D.M.L., 140 W 56 ), à 3 ans d'après le commissaire spécial ( A.D.M.L., 140 W 96 ), ce qui est le plus probable, puisque le tarif habituel est de 5 ans, et à une amende de 1 200 F, ce qui est exceptionnellement lourd. En tout cas, la SIPO-SD récupère en prison le jeune Guyomarc'h et le déporte au camp d'Oranienburg [ Rescapé, il devient professeur dans l'enseignement professionnel ].
 Jean Gagliati, ouvrier cimentier, 8 place de la République, a raconté son action après son retour de déportation ( A.D.M.L., 98 W 19 ). Vers juin 1942, il prend le train pour aller percevoir ses tracts à Angers. Par prudence, il les cache dans le grenier commun de l'immeuble sous un sac de charbon. Une voisine les découvre et répond à ses interrogations qu'elle est en train de les détruire, car ce sont des documents compromettants. Selon toute vraisemblance, elle a dénoncé Gagliati à la police française. Le commissariat prend son temps avant de réagir et, quand il perquisitionne, tous les indices révélateurs ont disparu. Eprinchard invite seulement Gagliati à faire attention. Dans la nuit du 1er au 2 septembre 1943, ce dernier est arrêté par quatre policiers français de la Gestapo d'Angers, qui l'accablent de coups. Il est torturé pendant 25 jours et interrogé sur tous les attentats commis dans la région. Il est finalement déporté à Buchenwald.
 Quelques autres adhérents ont sûrement distribué des tracts ; on ne les connaît pas ; les militants n'en savaient pas davantage, car ils étaient organisés en groupes de trois, des triangles solidement cloisonnés.

4) Un groupe d'action

 Un groupe d'action, dépendant de l'Organisation spéciale ( OS ) et complètement séparé du Front national, a fonctionné à Saumur pendant une courte période. Marcel Hamon, né en 1908 à Plufur, dans les Côtes-du-Nord, est nommé professeur de philosophie et de français au collège de Garçons à la rentrée de 1942. Il habite à l'école du quai Mayaud, où son épouse, née Madeleine Libouban, est institutrice. Il dirige l'OS pour l'ensemble du Maine-et-Loire ; en principe, il fait du renseignement et organise des coups de main. Il rencontre Maxime Becquet et sa soeur Henriette Dhivert, deux jeunes résistants de Thouars ( Maurice Rouzier, Jeunes résistants en Nord Deux-Sèvres. Au coeur de l'OS 680, 1941-1942, Geste Editions, 2012, p. 220-221 ). Il est démasqué à partir d'un échelon supérieur ; des agents de la Gestapo viennent l'arrêter au collège le 16 décembre 1942. La vieille concierge comprend la situation ; elle les envoie dans une mauvaise direction, tout en faisant prévenir Hamon, qui se cache dans le petit collège ( témoignage de Pierre Renard ). [ Hamon rejoint les Côtes-du-Nord, d'où il dirige les F.T.P. de l'Ouest de la France sous le pseudonyme de " colonel Courtois ". Après la guerre, il devient député. Ne pas le confondre avec un autre Marcel Hamon, né à Saumur en 1913, qui s'engage comme soldat dans la France libre en septembre 1941, sous le pseudonyme de " Jacques Grandadet " ]. Furieux de leur échec, les gestapistes vont arrêter dans sa classe Madeleine Hamon, qui confie son enfant handicapé à sa directrice, Mademoiselle Maillet. Elle est internée au Pré-Pigeon et elle est révoquée de l'enseignement par arrêté préfectoral du 5 janvier 1943 ; en mars, elle est déportée à Ravensbrück, où elle est soumise à des expérimentations médicales et d'où elle revient très éprouvée.
 Quelques actions locales, des coupures de lignes téléphoniques, des sabotages de voies ferrées, des vols de papiers dans les mairies sont attribuées à l'Organisation spéciale par les autorités, sans que cette imputation soit sûre. En même temps, le P.C.F. est une des cibles favorites des partis collaborationnistes : un tract distribué à Saumur au début de 1944 s'en prend à François Billoux et à Fernand Grenier, devenus commissaires dans le gouvernement d'Alger ( A.D.M.L., 97 W 25 ).

5) Une répression féroce

 Si l'on perçoit assez peu l'activité locale des communistes, on voit bien la répression très dure et parfois aveugle, dont ils sont l'objet, car les autorités vichystes et les occupants les considèrent comme leur principal ennemi. Des militants d'avant-guerre sont arrêtés et même déportés, alors que certains, écoeurés par le pacte germano-soviétique, avaient cessé tout militantisme. L'ancien animateur de la cellule et de la C.G.T., le ferblantier Francis Blandin, se cache, parce qu'il ne se sent plus en sécurité, mais son ami, le cantonnier Oder Chantebeau est arrêté et interné. Fernand Chalmont, de Bagneux, ancien candidat du parti, est appréhendé par les Allemands le 19 juin 1942 et meurt en déportation. Par la suite, des familles entières sont raflées : les Foussard-Béry sont arrêtés en mai 1944 ( deux de ses membres meurent dans un camp ) ; les Pirson font l'objet d'une descente de police en juillet ( Marie, étudiante en médecine, est déportée ).
 Alors que le Pré-Pigeon est saturé, la maison d'arrêt de Saumur est loin d'être pleine : en décembre 1942, deux communistes de Montjean y sont enfermés ( A.D.M.L., 97 W 17 ).

 La dictature policière de Vichy, en employant les grands moyens et en collaborant étroitement avec la SIPO-SD, disloque en un an et demi les réseaux communistes, assez peu étoffés et agissant dans un milieu défavorable, malgré un strict cloisonnement. A Saumur, on ne voit des communistes en lutte contre les Allemands qu'à partir de janvier 1942. Ils sont actifs pendant toute cette année-là. Ils ne mènent plus d'action spécifique après juillet 1943, mais réapparaissent en mai 44. Leur bilan local se résume à quelques distributions de tracts et à quelques actions de sabotage, sans doute.
 En contraste, on perçoit beaucoup mieux l'ampleur de la répression, qui touche un fort pourcentage de leurs effectifs. Jean-Baptiste Mater, Les Résistants communistes dans le Maine-et-Loire pendant la Seconde Guerre mondiale, mémoire de Master 2, Angers, 2007, s'est efforcé d'évaluer les forces du P.C.F. à partir des attributions de cartes de Combattant volontaire de la Résistance. Sur 1 325 résistants ainsi authentifiés dans le département, il compte 90 communistes, 70 hommes et 20 femmes. Pour l'ensemble de l'arrondissement de Saumur, il donne 28 résistants, dont 16 pour le chef-lieu. Ces nombres me paraissent un peu faibles, et n'ayant guère confiance dans les cartes de C.V.R., distribuées en fonction des groupes de pression, j'ai procédé par la méthode cumulative, en additionnant tous les noms cités dans des dossiers officiels de 1940 à 1945, autant les rapports policiers que les listes de la Libération. Bien sûr, quelques noms ont pu être omis, mais fort peu.
 Je n'oublie pas non plus la forte répression qui touche Turquant et ses environs, non plus les dix otages communistes, étrangers à la région, fusillés à Fontevraud, non plus Michel Couet, de Longué, fusillé au camp de Biard, près de Poitiers, non plus Maurice Duveau, instituteur à Doué, mort en déportation, seulement pour avoir été l'ami d'un FTP.
 Pour m'en tenir à Saumur et à son agglomération, je recense 24 communistes actifs, ou considérés comme tels, dont 8 femmes. Sur ce total, 16 personnes ont été arrêtées ou internées, dont 7 femmes ; parmi ces détenus, on compte 1 fusillé et 10 déportés, dont 4 femmes ( 4 déportés ne reviendront pas, dont une femme ). A défaut d'une action très intense, le parti communiste peut donc revendiquer la palme du martyre.

 

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