La difficile reconstitution d'un réseau

 

1) Peu d'archives immédiates

 A partir de quels documents ou de quels témoignages peut-on reconstituer l'histoire d'un petit réseau autonome ? Ces réflexions méthodologiques constituent un préalable indispensable à l'établissement d'un récit. Elles complètent l'étude générale présentée pour l'ensemble de la période 1939-1945.
 Le groupe de résistance de Saumur ne dispose d'aucune archive écrite remontant à l'époque des événements, on le comprend sans peine. Du côté de la SIPO-SD, j'ai pu consulter les minutes des interrogatoires du 18 au 22 septembre 1943, menés par Jantzen de la Gestapo d'Angers ( tirées du dossier Sommer du Bundesarchiv d'Aix-la-Chapelle ). Dans les rapports sur les arrestations ( A.D.M.L., 303 W 290 à 294 ), le commissaire de police et le sous-préfet ne disent pas tout ce qu'ils savent, probablement méfiants à l'égard du préfet Donati.

2) Les récits glorieux des années 1944-1946

 A cause de la rareté des documents contemporains, il faut partir des récits des survivants, surtout des chefs, les seuls au courant des rouages de l'organisation. Revenus des camps de concentration, ces derniers tiennent à témoigner et organisent des conférences dans tous les gros bourgs de l'arrondissement, dans une ambiance assez peu favorable aux résistants de l'intérieur ( on oublie trop que, célébrés par le gouvernement et par la presse, ils sont mal perçus par l'opinion locale ). Ils passent pour des aventuriers inconscients, voire pour des terroristes, qui ont mis en danger la vie de leurs compatriotes ; les exactions des maquisards - pourtant limitées - ont terni leur image. Quand ils se présentent à des élections, ils obtiennent souvent des scores faibles. En compensation, les résistants ont tendance à gonfler leurs exploits et, entre eux, s'élèvent de vifs conflits, qu'il faut bien raconter, afin d'éclairer les prises de positions.
 Pierre Raimbault rédige en 1945-1946 un premier compte-rendu sur les activités du réseau "PARAHR". Aristide Royer, devenu commandant de gendarmerie dresse un vaste organigramme du groupe et de ses ramifications, ainsi que diverses listes de résistants, en partie déportés, en partie décédés. Ces documents, émanant des responsables, sont d'un intérêt de premier ordre. Ils ont été recueillis par René Hulin, de Varrains, dans le cadre du " Comité de Résistance de l'Arrondissement de Saumur " et Mademoiselle Odette Hulin me les a aimablement communiqués. Malgré tout, il convient d'en faire un examen critique, car la mémoire est sujette à d'étranges variations. Par exemple, les anciens résistants racontent qu'ils étaient au nombre de 1 500 pour tout l'arrondissement, dont 481 pour la seule ville de Saumur, qu'ils ont bénéficié de quatre parachutages d'armes, qu'ils appartenaient à l'Armée secrète, puis aux réseaux Buckmaster. Tous ces faits devront être vérifiés et recoupés, sans complaisance, malgré le passé héroïque des témoins. Dans ces années d'après guerre, le journaliste Augustin Girouard, qui passe du pétainisme au gaullisme avec un égal enthousiasme, publie des récits échevelés dans une série d'articles intitulée " Les dessous du maquis saumurois ", dans le Courrier de l'Ouest du 30 août au 31 décembre 1945.Timbre fabriqué par Vassileff Dans tous les cas, il faut confronter les témoignages et disposer d'au moins deux sources différentes.
 Encore à cette époque sont commercialisés des timbres surchargés, comme celui de droite, qui aurait circulé en août 1943. Sur d'autres, « sabordage » est remplacé par « sabotage ». Compte tenu de l'ambiance de ces heures sombres, sans la moindre hésitation, l'historien doit considérer ces productions comme des supercheries qui ont trompé de nombreux collectionneurs naïfs. Elles sont l'oeuvre de Georges Vassileff, gendre de Gaston Amy, ancien maire de Montreuil-Bellay mort en déportation ; ce personnage, marchand actif, habile graveur de timbres et bénéficiant de relations dans les milieux postaux, a fabriqué de nombreux faux, en particulier sur la grève de 1953. Le collectionneur Yves Cornet le considère comme un escroc.

3) Suspicions et rivalités

 Dès la Libération, apparaissent des associations et des amicales. En novembre 1944, est constitué le " Bureau d'entr'aide pour les familles de patriotes déportés et internés ", qui a pour but d'apporter un soutien matériel aux proches des résistants arrêtés et encore détenus. Il est présidé par l'ancien procureur Ancelin, récemment revenu de l'hôpital de Saint-Denis, Lacote vice-président, Clair trésorier, Lucien Méhel secrétaire.
 Quand plus tard les déportés rentrent des camps de concentration, ils paraissent obsédés par la hantise de savoir qui les a dénoncés ou qui, parmi eux, a parlé au cours des interrogatoires. Cette question lancinante empoisonne l'atmosphère entre anciens résistants ; des campagnes d'insinuations sont lancées ; certains font rédiger par écrit des témoignages accusateurs en se réservant l'éventualité de les rendre publics. Cependant, des copies circulent ; j'en possède quatre, sur lesquelles je ne m'étendrai guère, faute de preuves péremptoires et compte tenu du fait que ces querelles ne sont toujours pas éteintes.
 Des divergences politiques et les ambitions électorales de quelques uns viennent aggraver les dissensions. Le Comité de Libération de l'arrondissement de Saumur, qui se réunit à partir de septembre 1944, est vite touché par ces conflits ; quatre de ses membres, orientés vers la droite, démissionnent en avril 1945 ( alors que les déportés sont loin d'être tous rentrés ). Ils rejoignent le " Comité de Résistance de l'Arrondissement de Saumur ", qui évite tout conflit public avec le précédent, mais qui n'a pas les mêmes orientations ( d'après les rapports des renseignements généraux, A.D.M.L., 30 W 35 ).
 Le journaliste René G. Marnot campe sur une position particulière. Dans " Ma ville sous la botte ", publié aux éditions Roland au troisième trimestre de 1947, il donne un récit au ton et au contenu assez différents de ceux de Raimbault et de Royer et plus sûrement documentés. Il émet à mi-mot des critiques sur les dirigeants du réseau et sur leur comportement. Dans une lettre adressée à Raimbault le 27 juin 1945, Alexandre Bourge écrivait déjà : « Tu sais personnellement ce que pense Mr Marnot des " arrêtés du 18 septembre 1943 ", comment il les juge publiquement et, surtout, comment il s'en sert ».
 Dans cette ambiance électrique naissent plusieurs associations locales d'anciens résistants, qui ne s'aiment guère et qui s'attaquent publiquement. Deux amicales rivales, les Anciens de la Résistance et les Résistants du Saumurois, fusionnent le 11 août 1945. Mais les conflits renaissent, si bien qu'en décembre, deux associations continuent à se quereller : la section locale de la Fédération Nationale des Déportés et Internés de la Résistance, animée par Alexandre Bourge et Pierre Raimbault, sous la présidence du chef d'escadron Royer, assez diversifiée en matière de politique et très accueillante envers les résistants et leur famille de toutes périodes et de toutes obédiences, si bien qu'elle compte le plus grand nombre d'adhérents ; la Fédération saumuroise des Anciens de la Résistance, animée surtout par Madelin, Marnot, Madame Decker et Mademoiselle Costes, tenus à l'écart par les autres, fédération plus marquée à droite et surtout plus élitiste ( elle exclut les combattants de la dernière heure, qu'elle appelle les " résistants du 6 juin ", d'après le Courrier de l'Ouest du 3 décembre 1945 ). Le procureur Ancelin n'est dans aucune. Les communistes restent à l'écart ; les anciens du Groupe France tentent de fonder une association et, à côté, se constitue une Amicale des réfractaires et maquisards de Saumur et environs, animée par le peintre René Bédoura, de Bagneux. Ce climat de tensions est plus favorable aux surenchères et aux insinuations qu'à une histoire sereine. Les résistants y perdent leur prestige, selon les Renseignements généraux. Certains, amers, se murent dans un silence total. La génération des descendants a hérité de ces non-dits, de ces suspicions et de ces rancoeurs recuites. Quand on interroge ces derniers, ils nous racontent des choses ahurissantes.

4) Apparition du nom " PARAHR "

 A la fin de l'année 1945, le gouvernement prépare l'homologation des mouvements et groupes de la Résistance intérieure française. Beaucoup de réseaux divers prennent leur dénomination à cette époque. Alexandre Bourge se place sous le patronage de l'ancien résistant socialiste Henri Ribière, représentant Libération-Nord au Conseil national de la Résistance. Jusqu'alors le réseau saumurois n'avait pas de nom ; Bourge prend la première lettre des prénoms des six chefs de groupe initiaux, ce qui donne :

 P. ierre Raimbault 
 A. lexandre Bourge
 R. ené Hulin
A. lbert Jouanneault
 H. enri Mahé
 R. ené Roussel 

 Ce titre apparaît avec des variantes à partir du 19 novembre 1945 dans le Courrier de l'Ouest et dans un rapport des Renseignements généraux du 2 décembre ( A.D.M.L., 30 W 35 ). L'organisation rivale ironise sur cette « invention de la dernière heure, après que Monsieur Bourges eut essayé de se faire mandater par LIBÉ-NORD ou autre organe. ( ... ) C'est seulement 7 mois après la Libération que les résistants ont eu connaissance de la dénomination de leur organisation » ( A.D.M.L., 30 W 35 ). Un titre aussi révélateur n'a heureusement pas existé durant la guerre et il n'apparaît nulle part dans le livre de René Marnot, rédigé en 1945 et paru en 1947. Nous rechercherons plus loin si le groupe saumurois a pu avoir des relations avec le mouvement Libération-Nord. Dans la liste officielle des réseaux homologués de la France combattante ( Marcot, p. 1 081 à 1 088 ), PARAHR est absent, ce qui ne veut pas dire qu'il n'a pas existé, mais que les manoeuvres brouillonnes de Bourge n'ont pas été convaincantes ( en outre, Bourge a été un candidat - malheureux - sur la liste d'Union gaulliste aux élections à l'assemblée constituante du 21 octobre 45 ). La plupart des résistants saumurois n'ont pas obtenu de grade en récompense de leurs services, alors que Jeanne Fort, par l'intermédiaire du réseau du Musée de l'Homme devient lieutenant.

5) L'organisation de Saumur n'est pas un réseau Buckmaster

 A défaut d'être homologués par Libé-Nord, les dirigeants locaux du groupeCollection O. Hulin, 29 juillet 1951 se raccrochent à l'organisation Buckmaster. Ils appartiendraient au réseau " Denis-Aristide Buckmaster " et ils adhèrent à la FNLR, la Fédération Nationale Libre Résistance, qui regroupe les anciens de la section F des Special Operations Executive ; ils se font fabriquer le timbre ci-contre, qui accompagne la signature de Royer sur une lettre du 29 juillet 1951. C'est à cette époque que le réseau Buckmaster apparaît à Saumur. Certains ont même été décorés à ce titre, les services officiels témoignant d'une incroyable légèreté.
 Le romanesque de ce type d'organisation a séduit, et Jacques Sigot a cru pouvoir valider cette appartenance dans " La Résistance sacrifiée. 1943, un réseau Buckmaster en Anjou ", Geste Editions, 2002.
 On a beau chercher dans toutes les listes de réseaux Buckmaster, nos Saumurois n'y figurent nulle part. Relisons Maurice J. Buckmaster, Specially employed. The story of British aid to French Patriots of the Resistance, Londres, The Batchworth Press, 1952, il y précise le strict contrôle britannique sur ces organisations, toutes commandées par un officier anglais parachuté et visant une action immédiate. Or, personne n'a jamais évoqué la présence à Saumur d'un cadre venu de Londres, ni une action immédiate. D'ailleurs, les anciens de Saumur ont renoncé par la suite à ce patronage et sont passés dans la Confédération nationale France combattante. Nous démontrerons plus loin qu'ils étaient en liaison avec l'Organisation Civile et Militaire.

6) De nouveaux matériaux

 De 1949 à 1965, le capitaine Albert Viala, sous le pseudonyme d'A. Vaunage, rend public un ensemble de sept fascicules ronéotés sous le titre " Le Val de Loire sous l'oppression nazie. La Résistance dans le Saumurois, carrefour des trois provinces, Anjou-Touraine-Poitou " ( pagination discontinue - A.M.S., A 236 ). Il y publie surtout de très précieux rapports de gendarmerie, dont la diffusion était en principe interdite et qui sont utiles pour l'année 1944. En même temps, il plaide en faveur de son arme. La quatrième partie, plus tardive, intitulée " le réseau V.RAM, récits de vie clandestine ", sera examinée plus loin.
 Les premiers correspondants du Comité d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, successivement le commissaire Bazin et le professeur de l'Ecole normale, Fernand Louaisil, établissent quelques fiches précises ( A.D.M.L., 184 J 14 et 15 ). Ils ont l'avantage d'avoir un libre accès aux archives de la préfecture et, en même temps, de pouvoir interroger de nombreux survivants. Louaisil se déplace à Saumur et à Montreuil, mais il se déclare déçu par les résultats de ses interviews.
 Le comité lance une grande enquête auprès des mairies et reçoit en 1962 une liste assez précise des déportés, établie par la ville de Saumur ( A.D.M.L., 181 J 21 ), à laquelle sont ajoutés des noms de réseaux ( on y relève PARAHR, mais pas V.RAM ). La commune de Bagneux envoie aussi une réponse circonstanciée ; les autres mairies n'ont apparemment pas répondu.

 Cette généalogie de nos sources très diverses et parfois contradictoires révèle les fragilités de la mémoire et du témoignage. Reconstituer au plus près la vie d'un réseau constitue un exercice difficile et exige une enquête minutieuse sur l'origine des informations.

 

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