Chapitre 52 :

 La dramatique attente de la libération
( décembre 1943-août 1944 )

 

 

 

LA MONTÉE DES TENSIONS

        

1) Dans l'espoir du débarquement

 

 Dossier 1 :  La pression renforcée des troupes allemandes

  Dossier 2 : Les nouvelles vagues de réquisitions

 Ignorant les retards dans la préparation de l'armada américaine et la préférence britannique pour les opérations en Méditerranée, les Saumurois avaient espéré un débarquement dès l'automne 1943. Mieux informés, les chefs de la Wehrmacht n'avaient guère bougé à l'époque. Ce n'est qu'à l'hiver 43-44 qu'ils transfèrent des forces importantes dans l'Ouest de l'Europe. A Saumur, le renforcement de la pression des troupes d'occupation apparaît nettement à partir de décembre 43 ( dossier 1 ).
 La cohabitation, assez bien organisée jusqu'alors ( voir chapitre 47 ) se détériore en raison du poids de troupes sans cesse plus nombreuses et plus nerveuses, ainsi que de réquisitions alourdies, qui se terminent par de véritables scènes de pillage ( dossier 2 ).
 Au début de mai 1944, le préfet régional Donati reçoit à la mairie les maires de l'arrondissement ; il se déclare « sceptique quant à l'exécution d'un débarquement proprement dit, bien que cette possibilité ne puisse être rejetée a priori » ê (1). En réalité, tout le monde est convaincu de l'imminence de l'attaque alliée. Le même Petit Courrier des 17-18 mai écrit sur sa première page : « Les préparatifs de l'invasion sont terminés » ; il donne une bonne analyse des nouvelles techniques de débarquement et il en profite pour recommander l'attitude du maire de Dieppe, qui avait résisté aux Anglo-Saxons. Les Allemands sont donc parfaitement informés et l'on comprend qu'ils préparent l'acheminement rapide de leurs troupes vers le nouveau front. Seul le lieu est un secret bien gardé.
   

2) La pénurie généralisée

 Faute de carburant, faute de charbon, faute de moyens de transports, les maigres dotations accordées par le service du Ravitaillement ne sont plus guère honorées. C'est à partir de mai 44 que tous les rouages de l'économie se détraquent, donc un peu avant le débarquement. Les industriels n'ont plus le droit de consommer de l'électricité, à l'exception de ceux qui travaillent pour l'Organisation Todt. Le courant, avec de nombreuses coupures, est distribué aux particuliers de 11 h à 13 h et de 19 h à 5 h du matin. Faute d'éclairage au théâtre, la Fête des Mères est célébrée sans éclat. Le gaz de ville vient aussi à manquer, car l'usine ne reçoit plus de charbon. A partir du 23 mai, la distribution cesse totalement ê (2). Pour beaucoup de foyers, le réchaud est le seul moyen de cuire les aliments. Le Fourneau économique ouvre alors des centres chargés de distribuer des repas chauds. Ce service, qui va s'avérer particulièrement utile au lendemain des grands bombardements, n'est pas gratuit ; il en coûte 4 F pour le repas de légumes et 8 F pour le repas avec viande.
 Le moral est au plus bas. Les secours de la religion sont les bienvenus ; la population de la ville réserve un accueil triomphal à Notre-Dame de Boulogne du 21 au 23 avril.


LES BOMBARDEMENTS

    

 3) Le réveil brutal d'une cité insouciante

 

 

 

 

  Dossier 3 : Les deux grands bombardements

  Dossier 4 : Plan des bombardements

  Dossier 5 : Bilan des bombardements

  Les grands bombardements frappant les villes situées sur la Loire sont parfaitement connus ; le Petit Courrier les décrit chacun sur trois numéros et en profite pour traiter d'assassins les Anglo-saxons. En dernier lieu, le raid sur Angers du 29 mai anéantit le quartier de la gare. Tout le monde s'accorde à recommander la prudence aux familles qui habitent à proximité d'une voie ferrée. Radio-Londres le répète souvent.
 A Saumur, le quartier historique est assez bien protégé par ses galeries dans le roc et par ses caves solides et consolidées. La Défense passive s'inquiète à juste titre de la situation dans l'île, ainsi que dans les quartiers de la Gare et de la Croix Verte. Elle recommande aux habitants de creuser une tranchée au fond de leur jardin. Quelques familles le font.
 Au contraire, les exercices d'alerte déclenchés en 1942 avaient révélé de graves lacunes. En 1943, la Défense passive se réorganise ; elle répartit dans les abris des réserves de vivres et des moyens d'éclairage ; elle continue à s'équiper en appareils contre les gaz ; elle prévoit des hôpitaux de repli pour accueillir les blessés ê (3).
 Le déclenchement des alertes fonctionne bien, trop bien peut-être. Les sirènes retentissent dès l'approche d'un groupe de plus de 10 avions, ce qui devient quasi-quotidien. Certains Saumurois, épuisés par ces dérangements nocturnes continuels, restent chez eux ; d'autres en profitent pour flâner en ville, puisque le couvre-feu est levé ( ils sont verbalisés par la patrouille de police ). Heureusement, il reste peu d'habitants dans le quartier des Ponts, ravagé en 1940.

 Brutalement, les 1er et 2 juin, les quartiers nord de la ville sont dévastés par deux raids massifs et meurtriers à 24 heures d'intervalle, faits que nous décrivons dans trois épais dossiers.
   

 4) La difficile coupure du passage sur la Loire

 

  Dossier 6 :  Les attaques contre le pont de fer

  Ces attaques aériennes doivent être mises en relation avec le débarquement. Elles ne visent que très secondairement la gare et la ligne Tours-Nantes, ainsi que les Saumurois l'avaient cru. Elles ont pour but principal d'empêcher la remontée de renforts vers le nord, en coupant l'axe routier au pont des Sept-Voies et en sectionnant la voie ferrée Paris-Bordeaux à sa jonction avec l'autre ligne. C'est pourquoi cette zone est intensément pilonnée.
 L'objectif est atteint pour l'axe routier, au moins pour deux mois. Cependant, les rails sont vite dégagés et remis en état. La coupure définitive ne peut être réalisée que par des attaques contre le pont de fer et le tunnel ( dossier 6 ). D'où, sept raids spectaculaires et longtemps infructueux. La circulation ferroviaire n'est définitivement interrompue que le 9 juillet.
  

 5) Le Saumurois au bord de la guerre civile

 

   Dossier 7 : La guerre des nerfs

  La nouvelle du débarquement fait naître l'espoir d'une libération très prochaine. Auparavant, les Saumurois vont connaître bien des épreuves et bien des déceptions. Les bombardements et les mitraillages sont quasi quotidiens en juin et en juillet ; certains jours des alertes sont déclenchées à plusieurs reprises. Harcelées, les troupes allemandes sont de plus en plus nerveuses ; le 10 juin, une sentinelle tire de nuit sur la patrouille de la police française passant par la passerelle du pont Cessart ( A.D.M.L., 87 W 16 ). L'approvisionnement devient encore plus difficile, les logements disponibles sont occupés.
 Si encore les habitants étaient unis ( dossier 7 ). En juin-juillet, on ne trouve à Saumur aucune trace d'un réseau de résistance opérationnel. La répression policière se renforce ; les partis collaborationnistes perdent leurs chefs, qui prennent la fuite, mais les seconds couteaux radicalisent leurs positions et s'engagent dans des milices armées. L'assassinat politique d'un collaborateur notoire, survenu à Brézé, montre que le Saumurois est au bord de la guerre civile.
   

 6) Juillet 1944, un mois d'attente

  Le Petit Courrier annonce à longueur de colonnes les sérieux déboires que les Alliés subiraient en Normandie ; il est vrai qu'ils progressent lentement. La situation est également stationnaire à Saumur, où les Allemands restent les maîtres sans conteste possible. Ils durcissent même leur contrôle policier et procèdent à de nombreuses arrestations - au moins quatorze noms cités pour le mois de juillet, dont ceux de Maurice Déré, directeur de l'hôpital, de Lucien Méhel et de son épouse, qui vient d'accoucher. Des faits de résistance sont certains, mais assez mal connus. La Gestapo n'y regarde pas de si près ; ainsi elle déporte  le policier Moïse Ossant ( qui a été dénoncé par des collègues de la police, selon Marnot, et qui décède à Wilhelmshaven ) ; l'avoué Louis-Joseph Gazeau ( capitaine en 14-18, prisonnier en 40, puis libéré, vraisemblablement dénoncé par un homme d'affaires pro-allemand contre lequel il avait plaidé au tribunal, disparu au camp de Neuengamme ) ; l'étudiante en médecine Marie Pirson, influencée par Marie Talet, membre des F.T.P., déportée à Ravensbrück. La Gestapo, bien épaulée par de nombreux agents et correspondants français continue à faire régner la terreur. Les personnes qu'elle arrête sont détenues la nuit au commissariat de police français.
 Par groupes de deux, les gardiens de la paix effectuent leurs trois rondes nocturnes réglementaires, à partir de 21 h, de 23 h et de 1 h du matin ê (4). Le 30 juillet, ils exécutent leur traditionnelle patrouille commune avec la Feldgendarmerie ( il semble que ce soit la dernière ). Dans leur ronde nocturne du 1er août, les agents relèvent des inscriptions à la peinture toute fraîche : « A bas les boches », « Vive l'Angleterre », « Vive de Gaulle » ; ils trouvent des papillons jetés place de la Bilange et rue Molière : « Seuls les Français peuvent sauver la France, seule la France peut sauver les Français ». Les Saumurois manifestent davantage d'insolence. Lors des continuelles réquisitions de main d'oeuvre, un certain absentéisme est signalé, sans être pour l'instant massif. La terreur exercée limite tout de même ces manifestations ; le 14 juillet, aucune gerbe provocatrice n'est posée devant le monument aux morts, à la différence des années précédentes ( A.D.M.L., 87 W 16 ).
  

UN MOIS D'AOÛT FIÉVREUX

   

7) L'offensive de Patton et le front de la Loire

 

 

 

  Dossier 8 :   Le Saumurois, zone de combat

   Dossier 9 : Quelques actions de résistance

  Le 31 juillet, le général Patton réussit la percée d'Avranches et s'enfonce vers le sud. Rennes est prise le 4 août, Brest atteinte le 6, Le Mans libéré le 9. En Anjou, une colonne américaine arrive à Pouancé le 5 août, mais les Allemands s'accrochent dans Segré ; après quelques combats sporadiques, Angers est libérée le 10 août, Baugé le 10 également et Noyant le 11. Les événements s'accélèrent et à Saumur, on imagine que l'arrivée des chars américains est une question d'heures. En réalité, la 3ème armée américaine fonce plein ouest sur un axe Le Mans-Orléans ( qui est libérée le 17 août, donc bien avant Saumur ), puis elle remonte vers la Seine, afin d'encercler les troupes allemandes de Normandie. Elle néglige de franchir la Loire, alors qu'elle n'aurait fait qu'une seule bouchée des maigres forces de la Wehrmacht.
 Le flanc droit de l'armée américaine est composé de régiments d'infanterie, qui stationnent sur l'axe de la grande route Baugé-Noyant-Château-la-Vallière. Plus au sud, l'occupation du terrain est confiée aux F.F.I., qui s'emparent de la zone jusqu'à la Loire, derrière laquelle les Allemands se retranchent. Il en résulte un nouveau front de part et d'autre du fleuve.
 Dans cette atmosphère fiévreuse, les actions de résistance se multiplient, impulsées par des personnes isolées ou par les maquis constitués dans les forêts entourant Saumur. Avec beaucoup de difficultés, nous en avons dressé un historique ( dossier 9 ).
  

 8) Du 11 au 18 août, une première vague de destructions

  Dossier 10 :  La terre brûlée

  Les événements s'accélèrent et nous les racontons désormais au jour le jour  & (5). Dans la semaine qui suit l'installation des Américains au nord de la Loire, les combats sont de faible ampleur, mais le commandement allemand détruit tous les ponts sur le fleuve, bien au-delà des strictes nécessités militaires. On peut parler d'une politique de la terre brûlée. Les mesures policières sont de plus en plus strictes. Toute la rive gauche de la Loire doit être évacuée en trois étapes « (6).
   

 9) Du 19 au 30 août, la terreur finale

   Dossier 11 : Les derniers drames de l'Occupation

  Les dix derniers jours de l'Occupation sont encore plus tendus. Ils sont marqués par l'exécution de 11 otages arrêtés dans la cité Saint-Jacques et par un durcissement de la répression policière. Le repli allemand n'est pas une déroute et s'accompagne même d'un soubresaut : le 23 août, une unité d'artillerie tire sur la Ronde ; cette action attire une riposte alliée et le 24, Saumur subit son 16 ème bombardement ( dossier 11 ).
 Le départ régulier des troupes allemandes, habituellement à bicyclette, est accompagné par une nouvelle vague de destructions, notamment du pont de Saint-Florent et du pont Fouchard. Après d'autres déprédations, le mercredi 30 août, vers 1 h 30 « (7), l'arrière-garde quitte la ville discrètement et nuitamment. L'Occupation est terminée.
   

 10) Une libération sans coup férir

   Dossier 12 : L'explosion de joie de la Libération

  Philippe Buton ( Les lendemains qui déchantent ) distingue trois types de libération :
1 - une libération par les FFI après une insurrection populaire armée, comme à Paris et à Villeurbanne ;
2 - une libération par les troupes alliées, qui chassent les occupants ;
3 - une libération par les FFI, après le départ des Allemands et sans insurrection populaire.
 Le Saumurois appartient au troisième type ; aucun groupe de résistance n'y organise de révolte, les FFI et les maquisards sont trop faibles pour mener des attaques d'envergure. Ceux qui attendaient des événements spectaculaires, de préférence une entrée des chars américains, s'avouent un peu déçus. Josiane Davout et Elisabeth Suaudeau l'écrivent en des formules voisines & (8). Les habitants sont encore un peu craintifs ce mercredi 30 août.
 Le lendemain, la fête prend des aspects spontanés, éclatants et parfois sauvages. Le 1 er septembre, dans l'après-midi, est célébrée une fête officielle selon les codes classiques : dépôt de gerbe au monument aux Morts, défilé des FFI, discours depuis le balcon de l'hôtel de Ville...

 Après un cauchemar de plus de quatre ans pour les bons citoyens, après les bombardements meurtriers de juin 44, après trois semaines de terreur, la ville peut enfin respirer, se sentir libre et mener une vie normale. Mais elle a subi de lourdes pertes humaines et matérielles au cours de cette guerre, qui est loin d'être terminée. Le chapitre suivant sera consacré à ce bilan, à l'épuration, aux premières étapes de la reconstruction et enfin, aux élections municipales, qui coïncident avec la capitulation de l'Axe.