L'explosion de joie de la Libération
( du 30 août au 3 septembre 1944 )

 

1) Les infiltrations des FFI

 La première zone libérée de Saumur est le quartier de la Gare, où s'installent les FFI du capitaine Guépin, le 29 août, sitôt le départ des Allemands.
 Aux premières lueurs du mercredi 30, Franck Roy, ancien poilu, fait un tour en ville sur sa bicyclette et constate qu'il ne reste aucun Allemand ; il va aussitôt prévenir le sous-préfet. Ce dernier redoute au premier chef le vide du pouvoir et prépare une affiche interdisant le pillage, d'après un modèle venu d'Angers ( A.M.S., 5 H 22 ).

Arrêté contre le pillage pris à Angers par la 4ème région militaire le 24 août 1944, A.M.S., 5 H 22

 Pendant ce temps, les FFI du capitaine Guépin débarquent sur le quai Carnot, quelques uns vers 13 h, une troupe plus nombreuse, formée en particulier par des élèves du Prytanée, vers 15 h. Redoutant la présence d'éléments ennemis attardés ou de tireurs isolés, les jeunes gens progressent avec prudence. Renforcés par des anciens combattants, ils sont regroupés dans de petits postes de surveillance placés aux entrées de la ville, afin d'arrêter un retour des troupes allemandes.
 Le commandant de Razilly se présente à la sous-préfecture, puis s'installe dans l'Ecole de cavalerie. La reprise de Saumur est marquée par une courte prise d'armes dans la cour de la gendarmerie ( selon Albert Viala ). Henri Lalande, élève au Prytanée, s'empare d'un drapeau tricolore et l'accroche au sommet de la tour de guet du château. Les gens commencent à sortir des maisons, mais restent très prudents. La journée est avant tout militaire. Trente jeunes FFI passent la nuit au collège de Garçons réquisitionné. La patrouille nocturne de la police constate que la ville est déserte et que les cafés sont fermés ; elle rencontre seulement un capitaine FFI, qu'elle conduit à l'hôpital pour rendre visite à deux de ses hommes blessés sur la route de Varrains.
 A Saint-Hilaire-Saint-Florent, une huitaine de maquisards locaux arrive en camionnette vers 16 h 10, puis, vers 21 h, une troupe de FFI, forte d'une trentaine d'hommes, s'infiltre en file indienne et s'installe dans l'hôtel Amiot à la place du commandement allemand. Très nerveux, ils tiraillent toute la nuit.
 A Bagneux, se manifeste un détachement du maquis de Scévoles.Une foule inorganisée, sans doute le 31

2) La fête spontanée du jeudi 31

 Le lendemain, les habitants ont réalisé que le cauchemar de l'Occupation était vraiment fini et ils se retrouvent joyeusement dans les rues. Des drapeaux français, sortis des armoires ou fraîchement confectionnés, ornent les fenêtres, parfois accompagnés par les couleurs des pays alliés. La photo de droite pourrait avoir été prise ce jour-là sur le carrefour du Crédit de l'Ouest.
 La masse ainsi réunie est nombreuse et invertébrée. Où fêter la Libération ? La mairie est déménagée rue Dacier et le " quartier barricadé " est encore interdit. Les pouvoirs en place, le sous-préfet, le maire, le capitaine de gendarmerie, qui quelques jours plus tôt répercutaient par obligation les ordres des occupants, sont mal placés pour prendre la tête des cérémonies festives.

 

 Faute d'autres repères, la foule se retrouve devant les lieux les plus honnis de la Collaboration. Elle s'en prend à l'Office du travail en Allemagne, installé 61 rue d'Orléans. Encouragé par les badauds, un gardien de la paix barbouille sa voyante enseigne pour effacer les traces d'un passé peu glorieux.

Le foule devant l'Office de placement pour l'Allemagne

 

 

Mise à sac du bureau d'engagement pour la L.V.F., 28 rue du Portail-Louis Des gens se rassemblent aussi devant le bureau d'engagement pour la L.V.F., qui avait longtemps été installé 47 rue du Portail-Louis et qui avait été déplacé de l'autre côté de la rue, au n° 28. Ils s'emparent du matériel de propagande et ils en font un feu de joie. Dommage pour les archives !

 D'autres épisodes de cette journée ont fait naître des récits multiformes. Marnot ( p. 247 ) en parle en termes expéditifs : « Des femmes connues pour leur tendresse envers la verdaille voient passer leur chevelure sous des ciseaux vengeurs. » Avant de s'apitoyer selon les formes actuelles du politiquement correct, il convient de se remémorer le scandale de la collaboration horizontale. Les Saumuroises qui fréquentent les Allemands sont nombreuses et arrogantes. Elles se pavanent au bras des occupants, y compris au théâtre ; elles ne manquent de rien, portent des tenues voyantes et coupent les files d'attente devant les magasins. Plusieurs sont accusées de dénonciations avec quelque vraisemblance. Elles se plaignent auprès de leurs protecteurs de Melle Hertevent, l'infirmière municipale, qui, excédée par leur attitude, les a qualifiées de putains et a prédit qu'elles seraient fusillées ( l'assistante sociale a été mutée d'office ). Elles ont concentré sur elles un fort potentiel d'hostilité qu'exploite un groupe de fiers-à-bras de la " France virile ". Cependant, elles ont pratiquement toutes quitté la ville, certaines fuyant avec leurs protecteurs, d'autres se cachant dans les environs ( une seule a été condamnée par des tribunaux réguliers ).
Dessin de Georges Pichard, Musées du château Dans la mesure où l'on parvient à s'y retrouver à partir de récits variables, deux femmes ont bien été tondues dans la cour de la gendarmerie. Selon la plus grande vraisemblance, il s'agissait de deux péripatéticiennes, une brune et une blonde, qui arpentaient en permanence les alentours de l'Ecole de cavalerie et qui ne faisaient que leur métier, sans esprit particulier de collaboration. Le témoignage le plus sûr est donné par ce dessin pris sur le vif par Georges Pichard. Une photo publiée par Michelle Audouin-Le Marec ( p. 166 ) corrobore cette description. Dans les deux cas, le coiffeur a laissé aux victimes une houppe ridicule. Longtemps après les faits, Viala ( p. 70 ) affirme que la gendarmerie était vide, qu'il avait quitté une réunion pour faire cesser ces scènes déplaisantes et que, monté sur une chaise, il avait harangué la foule avec un plein succès. Plus crédible, le dessin montre plutôt un gendarme associé à ce rite expiatoire.
 Autre particularité : à Saumur, un jeune homme est également tondu et présenté à genoux sur un portrait de son maître, Hitler. J'ai pu à coup sûr identifier ce personnage : originaire de Chacé, il travaillait au service du casernement des occupants ; il y faisait preuve d'un zèle intempestif. Excédé, un jeune Saumurois, habitant rue Jean-Jaurès, le traite de " Boche " et sur plainte de l'intéressé, il se voit condamner à trois mois de prison. Deux autres dénonciations comparables sont reprochées au tondu, qui sera enfermé quelque temps au Grand Séminaire d'Angers. Voilà pour les faits solidement établis.

 Restons prudent sur ces événements relatés à partir de souvenirs qui varient beaucoup. Selon certains récits, un vieux soldat allemand, qui s'était caché dans les caves de Nantilly, aurait été malmené et traîné par terre jusqu'à la gendarmerie. Selon une autre version, ce soldat était chargé de garder le pont Fouchard et il aurait été oublié. Ce cas n'apparaît nulle part dans les rapports de l'époque. Josiane Davout ( p. 110 ) affirme aussi avoir vu trois femmes tondues et maltraitées sur la place Saint-Pierre. Patrick Veyret, Les combattants du clair de lune. Parachutages et atterrissages clandestins dans l'Ouest pendant l'occupation allemande ( 1943-1944 ), p. 356-357, fait un tableau apocalyptique de la situation à Saumur : des pseudo-FFI auraient arrêté une soixantaine de femmes, ils auraient violé une jeune fille de 16 ans ; la troupe du lieutenant Clarion ( Ronald de Rochecouste ) met ces femmes à l'abri dans les baraquements du Chardonnet. Il n'est pas question une seconde de passer sous silence de tels actes de déchaînement sauvage, comme le fait, par exemple, le récit officieux de la Mairie dans le recueil " 30 août 1944 ". Cependant, on n'en trouve aucune trace dans les rapports du temps, particulièrement nombreux ; quelques agissements bien réels semblent avoir été amplifiés par les déformations des souvenirs.

 A Saint-Hilaire-Saint-Florent, trois femmes ont été tondues, l'intervention des FFI a écourté l'opération ( Michel Pagé, Recueil et recherches sur Saint-Hilaire-Saint-Florent, d'hier, p. 86 ).

 A Fontevraud, treize femmes sont tondues dans un contexte plus radical, que nous raconterons au chapitre suivant.

3) La fête officielle du vendredi 1 er septembreOrdre de pavoiser du 31 août

 Les autorités en place ont eu le temps de s'organiser et de mettre en route une fête officielle bien structurée. A l'hôtel de Ville, le capitaine Clochard, le maire de Vichy, accepte de remettre ses pouvoirs à Robert Amy, l'ancien maire légitime. Cependant, comme aucune nomination officielle n'est intervenue, c'est le secrétaire général de la mairie, Alexandre Roux, qui, le 31, signe l'ordre de pavoiser sur des formulaires de l'Etat français ( à droite).
 En même temps, l'administration municipale revient dans l'ancien hôtel de Ville, les évacués réintègrent leur maison du quartier barricadé ; de nombreux Saumurois réfugiés dans les environs rentrent dans la cité ; sitôt installé, le bac de Bagneux est pris d'assaut. Le climat est à l'enthousiasme et à l'euphorie.


 La cérémonie officielle a lieu dans l'après-midi du 1er septembre. La place de la République est ouverte à la foule. Les jeunes FFI effectuent une prestation fort convenable sous le commandement du capitaine Guépin et la cérémonie commence par une remise de gerbe devant le monument aux Morts.

 

Les FFI devant le monument aux Morts

 

 

 

Le personnalités locales à la fête de la Libération 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les notabilités locales se retrouvent ; de gauche à droite, le capitaine Viala, commandant de la section de gendarmerie, le commandant de Razilly, chef des FFI, après un inconnu, Robert Amy, qui reprend ses fonctions de maire, le sous-préfet Trémeaud, et le capitaine Clochard, ancien maire.
 D'après le récit du Courrier de l'Ouest ( 1ère édition locale, le 4 septembre ), depuis le balcon de l'hôtel de ville, Robert Amy exprime sa joie et termine en faisant acclamer la 4 ème République. Charles Poisson, membre du Comité départemental de Libération et originaire de Saumur, lui succède au balcon et célèbre l'union de tous les Français. Puis vient le représentant du gouvernement, le commissaire de la République Michel Debré, toujours désigné sous son pseudonyme de Jacquier ; il rappelle qu'il a suivi les cours des élèves-officiers à l'Ecole de Saumur ; pas franchement optimiste, il ne dissimule pas les difficultés que le pays aura à surmonter. Il termine en faisant acclamer la France, les Alliés, le général de Gaulle, puis entonne la Marseillaise.

 Malgré tout, la nervosité reste grande. Un mort est découvert sur la levée d'enceinte. Un incident éclate à Bagneux au cours de la cérémonie officielle. Toujours ce 1 er septembre, à 12 h 30, une panique s'empare du quartier de la rue Saint-Jean : un homme affolé annonce le retour des Allemands ; les gens décrochent leurs drapeaux dans la précipitation et s'enferment chez eux ( A.D.M.L., 87 W 17 ). La confiance dans la protection des FFI semble donc limitée.

4) Le Te Deum du 3 septembre

 En complément de la cérémonie de la place de la République, le clergé organise une messe officielle, suivie d'un Te Deum, en l'église Saint-Pierre, le dimanche 3, à 11 h 15 ( Courrier de l'Ouest, 5 septembre ). Toutes les autorités civiles et militaires y participent dans une rare unanimité.

 Les images classiques de soldats américains entrant sur leurs chars, acclamés par une foule en liesse et fleuris par des demoiselles énamourées, imprègnent les esprits, si bien qu'on imagine que des scènes semblables se sont déroulées à Saumur. Il n'en est rien...

 

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