Les attaques contre le pont de fer

 

 A la suite des deux grands bombardements, la population saumuroise vit dans la hantise de nouvelles attaques. La D.C.A. allemande aussi. Le 5 juin, vers 21 h 25, elle tire sur un groupe d'avions volant en rase mottes au-dessus de la Loire. Elle en abat un, qui s'écrase en flammes dans la prairie du stade d'Offard. Il est allemand et son pilote est affreusement déchiqueté.

1) 6 juin 1944, 7ème bombardement de Saumur

 Attaquer les voies ferrées en pleine campagne n'est pas d'une grande efficacité, car les occupants, bien entraînés, remettent très vite en état les installations. La coupure définitive de l'importante ligne Paris-Bordeaux ne peut être opérée que par la rupture du pont de fer ou du tunnel.
 Dès le 6 juin, le jour du débarquement, un groupe de 7 à 8 chasseurs-bombardiers volant très bas pique sur le pont de fer et lance 7 bombes, qui tombent de chaque côté sans l'atteindre ; une bombe n'explose pas.
 Ce raid, plus loyal et plus sportif que les précédents, ne fait aucune victime, mais n'aboutit à aucun résultat.

2) 9 juin, 8ème bombardement

 Nouvelle attaque, de grande envergure cette fois, le 9 juin, à 1 h 50. Une coupure du courant électrique a empêché le déclenchement d'une alerte.
 Une trentaine d'appareils britanniques, répartis en trois vagues, attaquent méthodiquement les entrées nord et sud du tunnel, dans le but de rendre la voie ferrée impraticable par suite de l'écroulement de la voûte. La flotte est composée de 25 bombardiers Lancaster de la 617ème escadrille, de 4 Lancaster de la 83ème escadrille, qui ont illuminé la zone par des fusées éclairantes et de 3 Mosquitos, Famille rescapée dans l'entonnoir d'une bombequi ont délimité le secteur de tir.
 Les bombes sont d'une puissance exceptionnelle. Une voiture est projetée au-dessus de plusieurs maisons et retombe 100 m plus loin. Les Saumurois parlent de "torpilles".
 A droite, une petite famille, tassée au fond d'un cratère, donne une idée de la puissance du projectile auquel elle vient d'échapper. Les entonnoirs font une quinzaine de mètres de profondeur et un diamètre de 35 à 40 m.

 Le site suivant de la R.A.F.

http://www.raf.mod.uk/history/bombercommandsaumurtunnel9thjune1944.cfm

explique que la 617ème escadrille a utilisé pour la première fois des bombes de type TALLBOY de 12 000 livres, récemment mises au point par Barnes Wallis. Ces bombes de 5,5 tonnes, longues de 6,40 m, dites aussi " bombes telluriques ", car elles provoquent un véritable tremblement de terre, ont la particularité de ne pas exploser immédiatement au contact du sol, mais seulement après s'être enfoncées profondément sous terre. Elles étaient surtout destinées à attaquer les blockhaus.
L'entrée sud du tunnel photographiée par un avion d'observation britannique Les rapports officiels parlent de 18 impacts. Le plan dressé par la police ( A.D.M.L., 97 W 45 ) indique 27 entonnoirs ( en réalité, les Lancaster, spécialement aménagés, ne pouvaient porter qu'une seule bombe ; il doit y avoir 25 impacts au maximum ). Le plan révèle que les tirs visant l'entrée nord n'ont pas été fameux, puisque les projectiles tombent tous en aval du pont. A l'inverse, les impacts sont bien regroupés autour de l'entrée sud du tunnel, du côté de Nantilly, ainsi que le démontre le cliché à gauche, pris par l'aviation britannique. Sont bien visibles la bombe qui a transpercé l'entrée du tunnel ( vers le haut ) et les deux bombes qui ont coupé la ligne plus au sud.La torpille éponyme
 Plus loin encore en suivant la voie ferrée, cinq bombes tombent sur le cimetière. L'une d'elles n'a pas explosé : dégagée plus tard, photographiée, puis détruite, elle a donné son nom à la " rue de la Torpille ".
 Sans doute par suite d'un délestage des avions d'accompagnement, trois bombes plus légères tombent dans la Boire Quentin.

 Les destructions sont importantes. Plusieurs maisons du quai du Jagueneau et le Jagueneau lui-même sont détruits ; la route de Montsoreau est coupée en trois points. De l'autre côté du tunnel, le transformateur du Clos Bonnet est gravement endommagé ( la ville est privée d'électricité ) ; tout un secteur du cimetière est bouleversé ; les cités des Violettes et de la Verrerie sont dégradées par les effets de souffle ; onze maisons isolées sont complètement détruites, une trentaine d'autres sont atteintes.
Le percement du tunnelL'entrée sud du tunnel avant le dégagement des décombres Les pertes humaines sont plutôt limitées : deux morts et trois blessés. Egalement, des militaires allemands ont été ensevelis dans le tunnel.
 L'objectif de couper la voie est provisoirement atteint : une bombe a transpercé le tunnel à 15 m environ de sa sortie sud ( à gauche ) et détruit la voie ferrée sur 130 mètres. Deux autres sont tombées à 100 mètres plus au sud et ont également endommagé les rails. A droite, l'entrée méridionale du tunnel photographiée avant les premiers dégagements.
 Les Allemands réquisitionnent aussitôt une importante main d'oeuvre saumuroise, afin de rétablir la circulation. Ils imposent une organisation en deux équipes, l'une du matin, l'autre du soir. D'après les contrôles des policiers de Saumur, 257 ouvriers sont au travail le 12 juin, 260 le 13, 215 le 14. Le 15, ils ne sont plus que 70, sans doute parce que les travaux urgents s'achèvent ( A.M.S., 5 H 36 ). Le 17 juin, les effectifs sont tombés à 33.Le tunnel après le dégagement des décombres Voici, à gauche, le tunnel dégagé après le plus gros des travaux. Les historiens de la R.A.F. se vantent un peu quand ils écrivent que « le tunnel a été bloqué pendant une très longue période ». La circulation a été coupée pendant une semaine, tout au plus.
 La 2ème SS Panzer Division, dite Das Reich, remontait à cette époque vers la Normandie, du moins ses régiments chenillés, qui voyageaient par le train ( les autres éléments passaient plus lentement par la route, tout en perpétrant des massacres ). Cette progression a été retardée. Les historiens militaires ne sont pas d'accord sur les itinéraires et sur le calendrier. Certains admettent que des trains de blindés ont franchi la Loire à Saumur.
 Parmi les travailleurs, selon Marnot, p. 204, un résistant de Tours s'est infiltré à la place d'un requis, afin d'apprécier les résultats de l'opération. Son compte rendu n'a pas pu être élogieux. Il faudra recommencer l'opération.

3) 22 juin, 9ème bombardement

 A 19 h 40 le 22 juin, neuf bombardiers américains du type B-24 Liberator, volant à très haute altitude et escortés par 43 P-51 Mustang, visent l'entrée nord du tunnel. Ils utilisent des bombes de 1000 livres du type Azon guidées par radio. L'une n'explose pas, une autre perce la voûte du tunnel, sans détruire la voie. Donc, rien de décisif.

4) 24 juin, 10ème bombardement

 Le 24 juin, à 8 h 30, une puissante formation de 74 forteresses volantes américaines B-17 attaque le viaduc. Quatre bombes tombent dans les prairies sur la commune de Saint-Lambert-des-Levées, 17 bombes chutent dans la Loire de chaque côté du pont ; elles percent la tôle du tablier, sans rompre l'armature métallique. Cinq bombes touchent le flanc du coteau et huit atteignent le hameau du Petit Puy, détruisant une maison, détériorant une trentaine d'autres et tuant une personne. Cinq projectiles se perdent dans la nature, aux lieux-dits les Ailettes et les Quarts Saint-Vincent.
 En somme, un arrosage plutôt maladroit. L'armature du pont est cependant endommagée et des réparations seraient nécessaires. Cependant, le viaduc est toujours en service et des travaux sont organisés : le 30 juin, les Allemands exigent la présence de 610 hommes, sans être satisfaits, à cause d'importantes défections dans les communes rurales.

5) 5 juillet, 11ème bombardement

 Vers 2 h 10 le 5 juillet, des bombardiers lâchent une quinzaine de bombes sur le viaduc et sur le coteau. Sans aucun résultat. Ils se délestent aussi de bombes auprès du château de Boumois.

6) 9 juillet, 12ème bombardement

 Le 9 juillet, vers 9 h, une trentaine de bombardiers attaquent à nouveau le pont de fer d'une altitude de 1 500 m. Cette fois, la 7ème travée à partir de la rive gauche est sérieusement atteinte ; les deux voies sont arrachées sur une longueur de 25 m, le tablier est éventré, les croisillons latéraux sont atteints, les traverses supérieurs se sont effondrées. En d'autres points, des rails sont endommagés, une pile est découronnée. Le passage de convois est désormais impossible, et cela pour longtemps, car la réparation du pont exigerait des travaux importants. La ligne est enfin coupée au bout d'un mois d'attaques incessantes.

7) 12 juillet, 13ème bombardement

 Ces détériorations sont sans doute peu visibles sur les photos aériennes. On a la surprise de voir les avions alliés revenir à la charge le 12 juillet, vers 20 h 45, avec 30 appareils répartis en cinq formations, volant environ à 1 500 m. Ils lancent encore de 40 à 50 bombes, dont quelques unes touchent le viaduc. La 7ème travée est, cette fois, sectionnée à ses deux extrémités et elle s'effondre dans la Loire ( comme en 1940 ). Les travées n° 2 et 4 sont également endommagées.
 La coupure est désormais évidente et la remise en service du pont exigerait un important chantier. Les Allemands vont bientôt s'en prendre eux-aussi à ce malheureux viaduc.

 Cette chronique plutôt répétitive montre la réelle difficulté de détruire un ouvrage d'art. Ce qui n'est nullement particulier à Saumur. L'ensemble des bombardements alliés sur la ville prêtent à un commentaire, qu'on entend souvent ailleurs en France : au prix de nombreuses vies de civils, au prix de destructions considérables, sans la moindre perte pour les aviateurs, les quelque 900 bombes projetées ont eu un résultat militaire plutôt maigre.

8) Sources essentielles

 Avant tout, les rapports de gendarmerie du capitaine Viala, publiés dans le Val de Loire sous l'oppression nazie, 3ème partie, p. 13-37 ; Romain Peyrou dans Saumur pendant la guerre, p. 17-18 ; les rapports officiels en A.D.M.L., 97 W 45 et en A.M.S., 5 H 36.

 

 

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