La guerre des nerfs
( juin-juillet 1944 )

 

 Le Petit Courrier du 7 juin 1944

 La nouvelle, tant attendue, fait naître de grands espoirs et ravive aussitôt les tensions. Pétain, toujours larmoyant, appelle à la passivité : « Français, n'aggravez pas nos malheurs par des actes qui risqueraient d'appeler de tragiques représailles ». Il n'est plus écouté.

1) Le harcèlement aérien

 Les avions alliés ont une totale maîtrise de l'espace aérien ; les Allemands s'efforcent bien de remettre en service l'aérodrome de Terrefort ; ils n'ont plus guère d'appareils et leur D.C.A. se tait habituellement. L'aviation alliée attaque régulièrement les trains, sans bien savoir ce qu'ils contiennent ; sur les routes, elle mitraille les véhicules, quand elle les croit allemands, mais elle se trompe souvent, causant bon nombre de victimes françaises. Le 14 mars 1944, le sous-préfet signale qu'une camionnette de la région vient d'être mitraillée par un avions allié ; c'est d'après lui la première de l'arrondissement ( A.D.M.L., 23 W 4 ). De nombreuses autres attaques vont suivre.
 Des raids de plus grande envergure doivent être signalés. Le 29 juillet, à 3 h 45, a lieu le 14 ème bombardement de Saumur ( A.D.M.L., 87 W 17 ). Des soldats SS, qui désormais se déplacent de nuit, se sont installés dans le garage Méhel, rue Beaurepaire, afin d'y réparer des véhicules ; ils allument tout grand les lumières, qui sont bien visibles du ciel. Un avion en maraude lance deux bombes, qui détruisent le garage et six maisons voisines, tout en endommageant le Crédit agricole et la Banque de France ( tout l'îlot a été reconstruit ). La sous-préfecture est violemment soufflée par les explosions, au point que la serrure de la chambre du sous-préfet est projetée sur le lit. Une autre bombe touche les dépendances du restaurant Boutin, de la rue Saint-Nicolas ; elle détruit aussi la boulangerie Greffier et la charcuterie Rousse ( les trois bâtiments seront reconstruits en retrait sur la rue ). Le boulanger est le seul blessé grave. Six soldats SS manqueraient à l'appel.
 Si l'on réserve ce terme aux attaques massives, le 15ème bombardement a lieu le 9 août, vers 16 h : 12 chasseurs-bombardiers britanniques de type Hurricane, volant très bas, prennent en enfilade la voie ferrée Tours-Nantes ; ils lâchent une trentaine de bombes et mitraillent copieusement la place de l'Ancienne-Gare, la gare de triage et quelques convois ferroviaires à l'arrêt ( A.M.S., 5 H 36 ). Les installations sont à nouveau détériorées ; malgré sa protection par un affût quadruple de FLAK, un train de munitions ( dont la présence a probablement été signalée ) prend feu et l'on entend des explosions pendant toute la nuit. Quelques immeubles proches de la voie sont détruits. Un militaire allemand est tué, deux autres blessés ; aucune victime française n'est citée.

Train détruit à la sortie de la gare de Saumur

2) De nouvelles vagues de réfugiés

 Depuis les destructions des bombardements, la ville n'a plus de logements disponibles et elle parvient difficilement à héberger ses sinistrés. Les vagues récentes d'arrivants sont plutôt mal accueillies. En premier lieu, les Tsiganes ; le sous-préfet Trémeaud leur consacre un rapport le 4 janvier 1943 ( A.D.M.L., 24 W 41 ) ; plusieurs centaines de nomades se sont installés à Saumur, soit des familles libérées du camp de Montreuil ( voir Jacques Sigot, 1983, p. 203 ), soit des évadés du camp. Ils se fixent dans la ville « en vue de se rapprocher de leurs parents ou amis encore internés à Montreuil-Bellay et de leur porter assistance (...). Ils réclament, avec une arrogance sans pareille, secours et assistance ». En conclusion, le sous-préfet demande, sans l'obtenir, l'interdiction aux nomades d'une zone de 50 km autour du camp de Montreuil.
 De nouvelles vagues apparaissent : en 1943, des sinistrés des grands bombardements de Saint-Nazaire et de Nantes ; en juillet-août 1944, des réfugiés de Normandie, installés surtout dans le nord du département. Enfin, en novembre 1944, de nouveaux venus arrivent de la région de Guérande, chassés par les combats de la poche de Saint-Nazaire. Dans tous les cas, Saumur s'efforce d'en accueillir un nombre limité.

3) Décomposition des partis collaborationnistes

 Les chefs des partis de la collaboration, jadis si bruyants, s'éclipsent discrètement de Saumur et se retirent dans des lieux discrets, pourvus d'un solide magot ( l'un d'eux n'a jamais été retrouvé ). A l'inverse, quelques simples exécutants radicalisent leur action, s'engagent dans la Milice et participent à la répression à côté des troupes allemandes. Nous avons décrit trois membres du P.P.F. surpris à porter l'inscription « Signé R.A.F. » sur les murs en ruines. D'autres cas d'engagements soudains dans les organisations pro-allemandes stupéfient les Saumurois, alors que le gouvernement de Laval est discrédité. Au total, ils sont moins d'une dizaine, mais bien réels, armés désormais et très violents. La région est au bord de la guerre civile.

4) Un assassinat politique

 Même s'il n'a pas lieu à Saumur, l'unique cas d'exécution d'un collaborationniste notoire mérite d'être évoqué. Un médecin, membre très actif du groupe Collaboration, quand il résidait à Angers, rue Saint-Maurille ( A.D.M.L., 181 J 60 ), s'était installé à Brézé et était devenu le médecin du camp de nomades de Montreuil, poste d'où il avait été écarté pour des raisons mal éclaircies. Il ne cachait nullement ses sentiments pro-allemands, alors que les dirigeants du camp avaient été arrêtés l'année précédente pour faits de résistance. Ce docteur y était-il pour quelque chose ? En tout cas, il est abattu sommairement le 7 juillet 1944 de deux balles de revolver, à l'entrée d'une descente de cave de Brézé.
 L'assassin s'enfuit sur la bicyclette qu'il avait dérobée et est facilement arrêté par la police à son retour à Saumur. Il se nomme Maurice Blanchard, né le 2 novembre 1913, à Vaux-en-Vienne. Dans le procès-verbal de son interrogatoire du 10 juillet ( A.D.M.L., 97 W 24 ), le commissaire de police André Renouard ne se montre pas très curieux ( on est à cinq semaines de la Libération ). Blanchard est un S.D.F. couvert de tatouages qui affirme avoir fait des séjours dans des hôpitaux psychiatriques et qui dit aussi avoir combattu parmi les Républicains espagnols. Il est porteur d'un revolver et d'une fausse carte d'identité. Il se vante d'avoir abattu deux Allemands à Nantes, sur le quai de la Fosse, et de leur avoir dérobé leurs armes. Il se fait passer pour un garde-voies. Il est arrivé à Saumur par le train, y a passé une nuit en galante compagnie, puis s'est rendu à Brézé, afin de rendre visite à une amie qui y tient un café. Il fait le trajet sur un vélo emprunté. Dans le café, il apprend que le docteur, qui passe dans la rue, est un collabo notoire ; aussitôt, il le suit et l'abat.
 Ce récit, qui présente l'exécution comme un acte improvisé, n'est guère crédible. Blanchard semble bien être en mission. Renouard pense qu'il pourrait appartenir à un groupe communiste ou anarchiste, mais il ne pousse pas plus avant cette enquête. Marnot ( p. 211 ) affirme qu'il était gaulliste ; je pense qu'il confond avec un autre Maurice Blanchard, un résistant d'Angers, fonctionnaire à la préfecture, mort à Mauthausen. En tout cas, selon la plus grande vraisemblance, cette exécution répond à des motivations politiques. Pourquoi frappe-t-elle ce médecin de Brézé ? Il y avait à Saumur d'autres miliciens plus engagés et plus dangereux. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu par la suite ce Maurice Blanchard... Il reste certain qu'on est au bord de la guerre civile.

 

 

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