Le Saumurois, zone de combat
(  août 1944 )

 

1) Au nord de la Loire

 Les troupes américaines, formées de plusieurs régiments d'infanterie, stationnent sur l'axe du Loir. Par accord avec le capitaine de frégate Eynaud du Faÿ, commandant de l'Organisation de Résistance de l'Armée pour la région, elles laissent aux maquis le soin de couvrir leur flanc droit jusqu'à la Loire. Les engagés volontaires affluent par centaines au lendemain de la Libération d'Angers ; ils sont enrôlés dans le 135ème Régiment d'infanterie reconstitué. Ces jeunes soldats des Forces Françaises de l'Intérieur, à peine entraînés, débordent d'ardeur et font preuve de témérité. A Saint-Martin-de-la-Place, un groupe s'avance sur la Loire à la hauteur de l'île de la Croix-Rouge. Du haut de la rive opposée, les Allemands les repèrent et les prennent sous le feu de leurs mortiers. Quatre jeunes hommes y perdent la vie le 25 août. Deux autres sont tués le 19 à Saint-Clément-des-Levées.
 Une compagnie de F.F.I., aux ordres du capitaine Guépin s'installe dans la région de Longué-Vivy. Une autre, forte de plus de 150 hommes, commandée par le commandant de Rochecouste ( alias Clarion ), s'implante dans la région de Noyant ( Bernard Boulissière, « Les Forces Françaises de l'Intérieur dans la Libération de Saumur », 30 août 1944, Saumur est libérée, 1994, p. 39-43 ).Les élèves du Prytanée à la Ronde Elle installe un poste avancé au carrefour de la Ronde, qui devient le point névralgique du nouveau front. Tenu surtout par des jeunes gens du canton d'Allonnes, le poste est renforcé par l'arrivée de la petite troupe formée par les élèves de terminale du Prytanée de La Flèche. On les voit à droite, tenues improvisées, armement hétéroclite, un sympathique débraillé. Au total 140 hommes, d'après Georges Giraud, témoin des faits, dans Longué pendant la Guerre mondiale 1939-1945, 1994.
 Les troupes allemandes ont évacué la rive droite de la Loire sans s'accrocher au terrain, mais elles tiennent fortement la Croix Verte jusqu'aux premières maisons de Saint-Lambert-des-Levées. La passerelle posée sur le pont des Sept-Voies est pour l'instant achevée et intacte. Cette enclave constitue une tête de pont qui menace les compagnies de F.F.I. Une patrouille cycliste allemande s'avance jusqu'au Fleuret et décroche après un bref combat. Les occupants sont plutôt sur la défensive ; ils posent des mines, qui font sauter un 4/4 américain Dodge. Il semble que des éléments français aient opéré une incursion dans le quartier de la Croix Verte, ce qui provoque des réactions violentes de la part de l'ennemi, qui brûle des maisons. Le 23 août, des canons allemands implantés au Petit Puy prennent pour cible le poste de la Ronde, sans causer de grands dégâts.

2) Pas d'offensive vers le sud

 Les éléments F.F.I. du nord de la Loire brûlent de l'envie de passer à l'offensive et de libérer Saumur, ce qui n'est réalisable qu'avec l'accord et le soutien des Américains. Or, ces derniers, tout à leur offensive vers l'est, sont d'abord réticents. Le commandant de Razilly, qui assure la liaison avec eux, découvre vite que les Américains débuteront leur action par une écrasante préparation d'artillerie et par des bombardements aériens, puis qu'ils n'avanceront que sur un champ de ruines. Un de leurs mortiers a tiré sur Gennes et détruit le clocher de Saint-Eusèbe. Une colonne de 22 véhicules blindés de la 3ème armée entre dans Longué le 14 août ; elle est follement acclamée. Elle poursuit jusqu'au bord de la Loire, d'où elle pilonne " le Prieuré " de Chênehutte et quelques autres maisons des alentours. L'artillerie américaine continue à tirer sur les villages de la rive gauche ; les Allemands ripostent et font quelques victimes sur la rive droite.
 Dans une lettre adressé au Courrier de l'Ouest du 23 août 1994, Renaud de Razilly, qui a retrouvé sa liberté de parole, explique son opposition à une attaque alliée : « Les Américains demandent des emplacements de batteries et une protection pour tirer sur Saumur et sur d'autres points de la rive gauche. Je refuse ; c'est bien inutile. Le 28 août, les Américains font savoir que, ne pouvant canonner Saumur, ils bombarderont la ville par avions dans la journée du 30 ». Le commandant de Razilly leur fait alors savoir qu'il va entrer dans Saumur et qu'ils lanceront leurs projectiles sur lui. Son opposition justifiée évite ainsi un nouveau bombardement sur une ville qui a déjà beaucoup souffert des procédés brutaux des Alliés.

3) Le dispositif allemand

 A part l'enclave de la Croix Verte, les Allemands se sont repliés sur la rive sud de la Loire et les pêcheurs doivent amarrer leurs barques sur la rive gauche. La Wehrmacht n'a plus les moyens locaux pour lancer une grande contre-offensive ; sa mission est de protéger le flanc de la route Brissac-Doué-Montreuil-Les Trois-Moutiers, par où battent en retraite les troupes de la région d'Angers. Un nouveau commandant est nommé : le major Eckert, qui porte le titre de " Kampfkommandant - chef de guerre ", une fonction qui a été créée par Hitler dans la réorganisation de son armée en mars 1944 et qui donne à son titulaire les pouvoirs militaires et disciplinaires d'un général en chef. Eckert a été nommé vers le 10 août, parce qu'il est un nazi fanatique. Il effraie tous ceux qui le rencontrent : « non content d'accompagner ses ordres de menaces à l'égard de la population, il me fit savoir qu'il me désignait personnellement comme otage », rapporte le sous-préfet ( A.D.M.L., 30 W 221, 10 septembre 1944 ). Souvent ivre, constamment exalté, ce sombre personnage annonce qu'il va s'ensevelir sous les ruines de Saumur. Ces menaces wagnériennes ne sont pas seulement théâtrales et l'on va constater que le Kampfkommandant, chef tout puissant, va commencer à les mettre en oeuvre. En cette deuxième quinzaine d'août, tout le monde veut donc anéantir Saumur, autant les derniers Allemands fanatiques que les Américains expéditifs...
 Eckert s'enferme avec sa secrétaire et son état-major derrière les hauts murs du château de la Perrière à Bagneux ( alors appelé château Lombard ). Il y est bien à l'abri, ce qui contrecarre un projet d'assassinat élaboré par des résistants locaux. Il est secondé par un nazi influent un certain Rössel, directeur du Soldatenheim, et par le lieutenant Wippermann, commandant de la Feldgendarmerie ; à l'inverse, le capitaine Englert, chef des services de la place, se révèle plus modéré.
 Pour tenir la zone de Trèves à Candes, le Kampfkommandant ne dispose que d'une faible troupe estimée entre 1 300 et 1 500 hommes, de vieux soldats de la garnison de Saumur, des aviateurs et des marins dépourvus de leurs moyens matériels, des rescapés du front de Normandie, quelques miliciens français et une compagnie d'environ 80 SS. Les uniformes sont bariolés et beaucoup de soldats ont faim. Ces hommes, d'une combativité inégale, sont répartis en deux noyaux, un sur Saumur, la Croix Verte et Saint-Hilaire-Saint-Florent, l'autre à Gennes, où stationnent quelques centaines d'hommes qui viennent de quitter Angers, en compagnie de la Gestapo, qui y poursuit sa sinistre besogne.
 L'équipement est tout aussi médiocre. Les véhicules manquent, mais ils disposent de carburant, car les Allemands dérobent les stocks du dépôt de Lille, Bonnières et Colombes. Ils se déplacent surtout à bicyclette et nous avons déjà évoqué les dernières vagues de réquisitions. Le stock local de vélos est à peu près épuisé : « Des cinq vélos d'adulte que la famille possédait en 39, on avait réussi à en restaurer un qui marchait encore un peu » ( E. Suaudeau, p. 110 ). Les troupes allemandes disposent de quelques postes de D.C.A. et d'une batterie d'artillerie : installée en arrière du Petit Puy, elle tire sur la Ronde et déménage aussitôt, avant que des avions canadiens viennent l'attaquer. Trois gros canons sont camouflés à la Tour de Ménives ; pour les évacuer avec leurs munitions, les Allemands réquisitionnent 41 paysans de Saint-Hilaire, munis de leurs charrettes ; le long convoi, précédé par des soldats baïonnette au canon, s'ébranle le vendredi 25 août au soir ; il va jusqu'à Sainte-Maure-de-Touraine et les paysans reviennent à partir du 29 ( Journal d'Odette Le Peltier ). Les Allemands disposent aussi d'un « char Tigre de 30 tonnes », selon les archives municipales ( A.M.S., 5 H 21 ). Ils le font parader dans le quartier du Chemin Vert, de la rue du Pressoir et de la route de Varrains ; il défonce les chaussées et renverse des murets, puis il disparaît, probablement transporté par chemin de fer.

4) Une terreur renforcée

 La terreur déclenchée en juillet se renforce au mois d'août. Les Allemands opèrent des visites domiciliaires, fouillant les maisons de fond en comble, sans doute à la recherche d'armements ( O. Le Peltier et E. Suaudeau, p. 119-120 ). Les arrestations sont toujours aussi nombreuses. Le 7 août sont appréhendés le chanoine Louis Martin, curé de Saint-Nicolas, André Bernon, imprimeur, André Germon, mécanicien en cycles, et Maurice Guillemet, sergent-chef retraité. Selon le récit de Marnot ( p. 211-212 ), ils auraient seulement tenu des propos antiallemands au cercle Saint-Nicolas. Viala ( p. 48 ) donne une autre version : le petit groupe servait de boîte aux lettres pour le maquis de Loches ; un agent français de la Gestapo contacte le curé de Saint-Nicolas et lui demande à entrer dans la résistance ; d'abord éconduit, il insiste et finit par livrer le groupe. Les aspects romanesques de ce dernier récit incitent à la méfiance, étant admis que l'époque est fertile en événements singuliers... Les quatre hommes sont arrêtés par une équipe de gestapistes français d'Angers et de Nantes : Marcel Juino, Norbert Bidault, Léon Baudouin, Pierre Baudry et un certain Souffois, qui ont une liste des membres du Cercle Saint-Nicolas, tous considérés comme suspects ( d'après le procès de Marcel Juino, A.D.M.L., 7 U 4/100, communiqué par Anne Faucou ). Enfermés dans les caves du château de Gennes, ils sont le lendemain transférés vers l'Allemagne. L'abbé Martin, très malade au cours du voyage, meurt à Belfort ; André Bernon décède à Lunebourg, André Germon à Wilhelmshaven. Seul Maurice Guillemet, déporté à Neuengamme, survivra. Par ailleurs, un chauffeur d'obédience communiste, Léon Lasnier, demeurant rue Jean-Jaurès, est également arrêté le 7 août, puis déporté. Il décède au camp de Wilhelmshaven ( selon la version du Journal officiel ).
 Ces malheureux Saumurois sont les derniers déportés de la ville. En effet, des wagons à bestiaux continuent à remonter vers les camps, en passant par le sud de la Loire. Le 6 août, après un trajet interminable et tortueux, un train de 1 500 prisonniers et déportés, venant de Bretagne, passe par Saumur ; dans un wagon, quarante jeunes femmes chantent vaillamment. Le convoi n'est cependant pas au complet, car, après un arrêt à Saint-Martin-de-la-Place, le célèbre journaliste de Radio-Londres Pierre Bourdan ( Pierre Maillard ) a sauté en marche, en compagnie de deux autres correspondants de guerre et de quatorze officiers américains ( Bourdan est accueilli pendant cinq jours par Louis Bloudeau, dans la ferme du Bois du Long, à Longué. D'autres officiers américains sont cachés à Saint-Hilaire-Saint-Florent ).
 Le 7 août, un autre train de déportés s'arrête en gare de Saumur. Les bénévoles de la Croix-Rouge peuvent les ravitailler et reconnaissent Louis Gazeau.
 Si les transferts vers l'Allemagne cessent par la suite, les arrestations continuent. Ainsi, le 16 août, Paul Courtois, lieutenant des sapeurs-pompiers, est appréhendé par la Feldgendarmerie ( A.M.S., 5 H 37 ). Il lui est reproché d'avoir éteint un incendie allumé par les Allemands. Le 23 août, c'est au tour de Pierre Collier, journaliste, d'être arrêté pour des propos ironiques.
 Dans les derniers jours de l'occupation, les procédures cessent ; la terreur est exercée directement par les troupes qui, très nerveuses, tirent brusquement sur des passants inoffensifs et qui enlèvent des otages, ainsi que nous le verrons plus loin.

5) Les contacts avec l'extérieur

 Dans la seconde quinzaine d'août, le département est coupé en deux, la zone au nord de la Loire est libérée, alors que la partie sud est occupée. Ce cas de figure avait été prévu par l'administration, qui ne voulait laisser aucune parcelle du territoire hors de l'autorité d'un représentant du pouvoir central. Automatiquement, le sous-préfet de Saumur devient préfet sur toute la partie sud de la Loire, mais cette tutelle sur l'arrondissement de Cholet reste purement théorique.
 Plus concrètement, les autorités saumuroises, qui jouent le double jeu, cherchent à nouer des contacts avec les F.F.I. de la Vallée et avec l'état-major américain, afin de leur signaler l'emplacement des armes allemandes ( et d'éviter des pilonnages approximatifs ). Le capitaine de gendarmerie Viala confie cette mission à Maurice Remy et à Maurice Grob, qui traversent la Loire à la nage et établissent une liaison. De son côté, à la Croix Verte, le pharmacien Le Ménach entre en relations avec le poste de la Ronde, sans obtenir d'attaque américaine ( Le Courrier de l'Ouest du 14 mars 1945 ). Au moins, l'information circule de part et d'autre de la Loire.

 

 

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