La terre brûlée
( 11 au 18 août 1944 )

 

1) Les ponts routiers détruits

 Destruction, reconstruction, ce rythme répétitif continue à caractériser la navrante histoire des ponts durant la guerre. Le pont des Sept-Voies, à moitié coupé par les bombardements de juin, avait été remplacé par une passerelle de bois, à la fois étroite et solide, achevée le 4 août. Le lendemain, la reconstruction en pierre de la deuxième pile et des deux arches adjacentes du pont Cessart est enfin terminée, mais l'on continue à utiliser la passerelle latérale posée du côté aval. Ce passage, rétabli à grands frais selon les exigences des autorités allemandes, ne va servir qu'une seule semaine. Renversement de la politique, la Wehrmacht, après avoir voulu rétablir les ponts, se met maintenant à les détruire.
 Dès le 7 août, alors que les Américains sont encore loin, elle procède au minage des ponts tout neufs. Le feu d'artifice est pour le vendredi 11 août. A 11 h 15, le pont des Sept-Voies est anéanti, à la fois la passerelle de bois par des produits incendiaires, également une arche de pierre intacte par des explosifs. La photo suivante, prise par les services américains, montre les restes calcinés de la passerelle et les deux arches seules intactes :

Le pont des Sept-Voies détruit le 11 août 1944

 Ce même 11 août, à 11 h 50, sautent la 2ème pile du pont Cessart, entraînant l'effondrement de la 2ème et de la 3ème arche, ainsi que la passerelle de bois latérale. Le génie allemand dispose de puissants explosifs, de gros blocs de pierre projetés à forte hauteur retombent sur l'hôtel Budan et sur le théâtre.
 La traversée routière de la Loire est coupée pour longtemps. A quoi bon détruire la 7ème arche du pont Cessart le lendemain vers 20 h ? Cette opération de pur vandalisme relève de la terre brûlée et non plus de nécessités stratégiques. Si l'on scrute la photo suivante, on relèvera des traces d'incendie sur la 4 ème arche, sans doute d'autres explosifs, qui auraient fait long feu ( cette arche, légèrement tassée avait été corsetée par des madriers en bois ). Le plus beau pont de France est une ruine.

Le pont Cessart après les destructions des 11 et 12 août

2) L'achèvement du pont de fer

 Tout aussi scandaleuses sont les nouvelles destructions opérées sur le pont de fer, qui était déjà hors d'usage, une travée ayant été sectionnée par des bombes alliées. Cette fois, les artificiers allemands s'en prennent aux piles, si bien que toute la partie centrale du pont s'affaisse dans le fleuve.

Le viaduc après les destructions allemandes

La destruction du pont de fer le 11 août 44 

 Selon Romain Peyrou, le pont de fer a été détruit le 11 août en deux étapes, l'une à 12 h 20, l'autre à 14 h 10. Le cliché ci-contre, pris de la rue des Moulins, représente une gigantesque explosion sur le viaduc. Certains ont affirmé qu'il s'agissait d'une photo des attaques aériennes. Les travées déversées à gauche révèlent que l'instantané est plus tardif. Je pense qu'il correspond à la deuxième série de destructions.

 

3) Les premières mesures du major Eckert

 Le 13 août, les Allemands font sauter le transformateur dit de Distré ; ils mettent le feu à 200 tonnes d'huile, qui dégagent une âcre fumée. Aucun doute, nous ne sommes plus dans le cadre de mesures militaires défensives ; les édiles consternés voient se poursuivre la politique de terre brûlée !
 Dès le 9 août, les hommes valides de Saumur sont convoqués pour de nouveaux travaux de fortification ; les agents de police ne comptent que 13 présents sur le terrain de Terrefort et comme aucun membre de l'agence Todt ne se présente pour leur donner des ordres, ils rentrent chez eux ( A.D.M.L., 87 W 17 ).
 Au plus tard le 14 août, le major Eckert communique au sous-préfet de nouvelles décisions d'une grande importance : une bande profonde de 10 km au sud de la Loire est déclarée zone militaire et doit être abandonnée par ses habitants ; le couvre-feu s'étend désormais de 8 h du soir à 8 h du matin ( les patrouilles tirent souvent sans sommation ) ; la mairie doit être évacuée immédiatement.
 Dès le 14 au soir, un conseil municipal réduit au maire et à ses quatre adjoints est réuni à la Maison du Roi. Il s'efforce de limiter la vague de vandalisme en invoquant une convention signée à Wiesbaden le 14 juillet 1944 entre les représentants des états français et allemand, qui stipule que les destructions d'ouvrages d'art ne peuvent poursuivre que des buts immédiats ; il charge le maire d'élever « une protestation solennelle » contre ces ravages , « alors que la ville de Saumur a toujours strictement fourni, dans le cadre de la convention de La Haye, les prestations qui lui étaient imposées par l'Autorité occupante » ( Conseil municipal du 14 août 1944, A.M.S., 1 D 45 ; la dernière remarque, plutôt pitoyable, est parfaitement exacte ). Comme si le régime de Vichy avait encore quelques débris d'autorité, comme si le Kampfkommandant avait le moindre souci des lois de la guerre ! Au contraire, le major prend chaque jour une nouvelle mesure de terreur : le 18, il ordonne la fermeture de tous les cafés.

4) Les évacuations

 Sa décision la plus lourde de conséquences, communiquée au plus tard le 14 août, concerne les évacuations. Nous sommes médiocrement informés sur ces mesures et sur leur application réelle, car les ordres originaux sont perdus, car il n'y a rien dans les dossiers de la préfecture ( libérée ) d'Angers, car la presse locale a cessé de paraître : le dernier numéro saumurois du Petit Courrier date du samedi 5 et dimanche 6 août ; l'édition locale du Courrier de l'Ouest ne réapparaît à Saumur que le lundi 4 septembre. Nous ne disposons que de quelques fragments dans les archives municipales et de récits assez vagues de chroniqueurs. Le document le plus explicite est le plan suivant ( A.M.S., 5 H 36 ).

Plan des évacuations, A.M.S., 5 H 36

 Le major Eckert ordonne donc l'évacuation des rives méridionales de la Loire en trois étapes. A commencer le 14 août par la partie ouest, la plus critique ( en bleu foncé sur le plan ) ; elle vise un quadrilatère allant des quais aux rues Saint-Nicolas et Saint-Jean d'une part, et de la rue Bonnemère à la rue de la Maréchalerie ( aujourd'hui rue du Colonel-Michon ) dans l'autre sens. Le texte adressé au maire par le sous-préfet Trémeaud ( A.M.S., 5 H 22 ) indique une délimitation différente : la zone à évacuer s'arrêterait à la rue de la Fidélité, mais comporterait en outre le château et ses occupants. Il est en tout cas certain que dès le 14, les services de la mairie sont transférés dans la Maison du Roi, rue Dacier, et que le 18, les derniers magasins ouverts sont fermés ( A.D.M.L., 87 W 17, main courante ).La zone est interdite et entourée par des madriers ; les rapports de police l'appellent " le secteur barricadé " ; y circuler est passible de 50,50 F d'amende de la part des agents français et de tirs de mitraillettes par les occupants. Dans un autre texte, le sous-préfet prévient : « Le Kampfkommandant a fait connaître que ceux des habitants qui refuseront de s'évacuer seront tenus par les troupes d'occupation pour des " TERRORISTES " et traités comme tels » ( 24 août 1944 ). Cependant, des habitants, peu nombreux et misérables, y restent terrés dans leurs appartements. Ils sont évacués de force vers le 20 août. Ils reçoivent une fiche qui leur donne droit à une indemnité appréciable de 750 F par personne. Ces expulsés se rendent aussitôt dans la nouvelle mairie, afin de toucher cette somme. Désormais, le total des évacués dépasse 2 500 pour l'ensemble de la cité de Saumur et la ville intacte est pleine. Seuls, les femmes et les enfants pourront être hébergés dans les quartiers sud ; les hommes doivent rejoindre Brossay, le Vaudelnay, le Puy-Notre-Dame ou les Verchers ( certains paysans de ces villages viennent les chercher en charrette ). Il est sûr que vers le 20 août, le secteur barricadé est devenu un désert.

 Une question reste posée : les ordres, sans doute incohérents, donnés par Eckert concernaient-ils les derniers habitants de l'île et des quartiers de la gare et de la Croix Verte ? Ces lieux ne sont pas coloriés sur le plan ni cités dans les textes, mais, à l'évidence, les Allemands considèrent qu'ils doivent être vides ; ils tuent deux passants isolés ; le 18 août, ils arrêtent 11 habitants du quartier de la gare. Madame Adèle Bourguignon, qui parle allemand à cause de ses origines mosellanes, leur explique que ces gens reviennent dans leur maison, afin d'éviter le pillage, soigner leurs animaux, arroser leur jardin et qu'ils ne sont pas des espions ( Michelle Audoin-Le Marec, p. 128-129 ). Elle parvient à les faire relâcher, mais dans ce quartier, la situation est explosive. Les habitants restés dans l'île sont prisonniers, les ponts sont coupés et les barques sont transférées sur la rive sud.

 La zone des quartiers de Fenet et de la rue des Moulins, coloriée en rouge sur le plan, doit être évacuée le 18 août. Il semble que seulement les hommes aient été déclarés indésirables ; en outre, le maire a demandé que cinq employés du service d'eau puissent accéder aux installations.
 Plus loin, au-delà du pont de fer, la zone du Petit Puy et des villages de la Côte doit être évacuée le 24 août. Cette décision est partiellement exécutée. Le maire de Dampierre arrache un jour de délai ( Marnot, p. 233 ). Après quoi, les Allemands ne sont plus en mesure d'imposer grand chose.

 

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