Les pertes humaines de la guerre

 

 Passage obligé dans ces derniers mois de guerre : le bilan des pertes humaines au cours de la durée du conflit. Cette comptabilité macabre est difficile à établir avec une précision absolue. Il convient au préalable de poser des règles méthodiques : ne retenir que des personnes résidant dans la ville au début de la guerre, avant la période de l'Occupation ; prendre pour cadre l'ensemble de l'agglomération saumuroise, car les victimes des bombardements et de la déportation sont réunies sur les monuments aux morts ; écarter les doubles comptes ( Guy Doussard et Etienne Raveton sont inscrits sur les monuments aux morts de Bagneux et de Saint-Hilaire-Saint-Florent ; Fernand Chalmont est porté à Bagneux et à Saumur ) ; rectifier les catégories : le rabbin Henri Lévy est inscrit sur la plaque des déportés politiques, alors qu'il devrait figurer parmi les déportés raciaux.
 Malgré de sérieuses recherches, les administrations municipales ne sont pas parvenues à des résultats pleinement satisfaisants. Les listes dressées se trouvent sur la grande stèle du cimetière ( assez incomplète ), sur les monuments aux morts, dans l'ouvrage " 30 août 1944... Saumur est libérée ", aux archives municipales 5 H 36 et 5 H 38, dans les réponses à une enquête de 1962 ( A.D.M.L., 181 J 21 ). Sur le Web, des sites impressionnants s'efforcent d'énumérer les cas individuels, mais ils comportent encore bien des lacunes. A partir de ces données et en procédant à de nombreux recoupements, j'aboutis aux résultats suivants, que je crois proches de la réalité.

1) Les victimes civiles

 - Victimes des bombardements allemands et anglo-américains
       dont 3 membres de la Défense passive
102 
- Victimes de mines ou d'explosifs
 - Otages et civils abattus sommairement
       dont 11 otages habitant la Croix Verte
19 
 - Victimes juives du génocide 23 
 - Requis du travail morts en Allemagne 7 

 TOTAL DES VICTIMES CIVILES 

154 

2) Les combattants

 - Résistants fusillés 3 
 - Résistants morts en camp de concentration 37 
 - Militaires décédés sous les drapeaux
     Cette catégorie comprend les nombreux morts des combats de 1939-1940, des prisonniers décédés en Allemagne, au nombre de 10 pour la ville de Saumur, des maquisards de 1944 et des combattants des autres théâtres d'opérations, soit dans les troupes de Vichy, soit dans les armées de la France libre. Ces derniers sont mal connus ; je crois qu'il en manque quelques uns sur les listes.
56 

TOTAL DES MORTS A TITRE MILITAIRE 

96 
 

 TOTAL GÉNÉRAL DES MORTS RÉSIDANT DANS L'AGGLOMÉRATION DE SAUMUR 

 250

3) La lourdeur des pertes civiles

 Ces données chiffrées sont suffisamment éloquentes : la population civile non combattante a beaucoup souffert, soit écrasée sous les bombes, soit exterminée par antisémitisme, soit prise en otage pour des motifs obscurs. Elle représente 62 % des morts, et l'on arriverait à 78 %, si l'on considérait les résistants comme des civils.
 Effroyablement meurtrière et aveugle, sans aucun doute, cette Seconde Guerre mondiale s'avère malgré tout moins sanglante que la première, pour laquelle je compte 656 morts pour l'ensemble de l'agglomération, nombre minimum, soit plus du double et douze fois plus pour les combattants en uniforme.
 En raison de la masse des victimes civiles, les décès sont répartis sur tous les âges et sur les deux sexes, donc profondément différents de ceux de la Grande Guerre, qui frappent surtout les jeunes hommes.
 Même si la remarque peut paraître cynique, ces disparitions sont peu visibles sur la pyramide des âges. Elles représentent tout juste 1 % de la population agglomérée de 1936. La stupéfiante reprise des naissances qui se manifeste à partir de 1942 et qui s'amplifie à partir de 1945 a vite fait de combler les vides. De 24 442 en 1936, l'agglomération passe à 25 254 en 1946, alors que l'afflux des ruraux commence tout juste.

4) D'autres morts à Saumur

 Jusqu'ici, nous nous sommes limités aux personnes habitant l'agglomération au début de l'Occupation. D'autres combattants originaires d'ailleurs sont morts à Saumur ou dans ses environs immédiats. Les pertes des combats de juin 1940 s'élèvent à 32 tués de l'Ecole de cavalerie et de Saint-Maixent. Au Frontstalag 181, deux prisonniers sont abattus en s'évadant ; les conditions de vie très dures entraînent une forte mortalité. A l'hôpital général et dans les hôpitaux auxiliaires, on compte de nombreux décès de militaires blessés ou malades. La mortalité y est particulièrement élevée en juin 1940. Si l'on traçait une courbe générale du nombre des décès par fait de guerre, deux clochers spectaculaires apparaîtraient : juin 1940 et juin 1944.

5) Les fluctuations du culte des morts

 Fin 1944 et début 1945, le souvenir se porte en premier lieu vers les victimes civiles des grands bombardements, victimes non belligérantes et bien connues par leurs compatriotes. Au cimetière, un carré particulier est aménagé dans une vaste perspective théâtrale ( pour compléments, voir le dossier sur le cimetière ).

cimetière, victimes civiles


Alfred Benon, le Martyr La municipalité projette d'élever un monument grandiose aux victimes civiles de la guerre ; elle passe un accord avec le sculpteur saumurois Alfred Benon, qui présente sa maquette en juin 1946. Elle lance une souscription publique ; cependant, les fonds ne rentrent pas bien vite, selon les dires de la presse. Le Conseil municipal du 6 décembre 1946 se prononce en faveur de la grande stèle, mais élimine une statue intitulée primitivement " la Douleur ", puis rebaptisée " le Martyr ". D'après la presse du temps, la majorité des conseillers a été choquée de voir les victimes représentées par un homme nu. La statue de Benon est néanmoins achetée pour 100 000 F, plus 50 000 F de subvention ( A.M.S., nouvelle cote, 3 R 120 ). Elle est d'abord placée dans la cour d'honneur de l'Hôtel de ville, puis installée dans le square du Bout-du-Monde.

 

 


 Stèle du cimetière 

 Dans le cimetière est seulement érigée une stèle géante, commandée au marbrier Angibault ( A.M.S., 1 M 5 ). Les familles insistent pour que les noms des victimes soient portés. La stèle, composée de plusieurs blocs et aujourd'hui en partie illisible, comporte 146 noms et s'avère légèrement incomplète. Comme pour les monuments de 14-18, certains écrivent pour demander que l'ensemble soit surmonté d'une croix. La ville leur répond que la croix de Lorraine suffira. Le monument est inauguré le 1er novembre 1950.

 

 Bien avant cette époque, les dominantes mémorielles avaient évolué. Les résistants rescapés ont fait découvrir l'horreur des camps de concentration. A partir du milieu de 1945, le souvenir collectif se fixe sur le drame de la déportation et célèbre la Résistance. Dans les années 1945-1946, à peu près chaque semaine est célébrée une cérémonie en l'honneur d'un disparu et un article à sa mémoire paraît dans la presse, en particulier dans la Nouvelle République.
 La plaque en souvenir de Félix Pauger est fixée sur l'école qui prend son nom le 30 juin 1946.

 Jusque dans les années 1960, c'est la mémoire des résistants et des déportés qui inspire surtout les récits locaux de la guerre 1939-1945 ; « la France vivait sur de consolantes certitudes que résumaient trois postulats : tous les Français avaient, fût-ce inégalement, participé à la lutte clandestine ; résistants de métropole et combattants des Forces françaises libres s'étaient fraternellement unis sous la figure tutélaire de Charles de Gaulle ; le régime vichyste, enfin, n'avait bénéficié d'aucun soutien populaire », Olivier Wieviorka, Histoire de la Résistance, 1940-1945, Perrin, 2013, p. 486-487.
 Le 15 juin 1950, est inauguré " le pont des Cadets ". Ce nom ravive le souvenir de la défense de la Loire en 1940. De nombreuses stèles sont érigées sur les lieux des combats. Dans les années 1960 à 2000, la glorification des " cadets " passe au premier plan de la mémoire locale de la guerre, grâce à une association puissante et à des cérémonies militaires rituelles ( voir la reconstitution bibliographique ).
 Le souvenir du génocide juif, longtemps confiné dans des milieux familiaux et communautaires, s'étend à l'espace collectif avec la parution en 1978 du " Mémorial de la déportation des Juifs de France " de Serge Klarsfeld et avec la diffusion télévisée, l'année suivante, du film " Holocauste ". En 1993, l'instauration d'une Journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites constitue une nouvelle étape dans le développement d'une mémoire nationale de la " Shoah ". Une forte action médiatique, une place centrale dans les programmes scolaires viennent renforcer cette empreinte dans la sensibilité collective.
 A Saumur, une nouvelle plaque commémorative est apposée devant le monument aux morts en 2007 ; la presse locale se fait l'écho des recherches minutieuses menées par Franck Marché.

 On mesure ainsi le chemin parcouru. Encore une fois, la mémoire est fragile, influençable et sujette à d'étranges variations, autant la mémoire individuelle que la mémoire collective. L'écart est grand entre les commémorations héroïques et triomphalistes des années 1950 et les cérémonies doloristes d'aujourd'hui. « Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs » - dans ces fluctuations, les victimes des bombardements, bien que majoritaires en nombre, ont disparu de nos souvenirs et constituent désormais des oubliés de l'Histoire.