La restauration de l'Etat républicain

 

 

1) La remise en ordre

 Les troupes allemandes ne sont pas toutes parties. Une bande de déserteurs SS erre dans la campagne aux environs du Coudray-Macouard, en civil, mais armés et porteurs de fortes sommes d'argent. Le commandement militaire départemental envoie une troupe pour les réduire. Des prisonniers russes, qui travaillaient au transformateur de Distré, ont été abandonnés par les Allemands ; ils errent en quête de nourriture jusqu'à leur soumission ( A.D.M.L., 98 W 19 ). A Saumur même, une compagnie des Chantiers de Jeunesse, logée dans l'Ecole de cavalerie, se révèle récalcitrante ; il faut la confier à un nouvel encadrement et la mettre au travail.

 Les maquisards tiennent à leur indépendance. Des hommes de l'escadron Bernard regroupés à Fontevraud occupent la gendarmerie ( implantée dans la cour de l'ancienne abbaye ). Le lieutenant Delquignies met en place une " commission administrative ", qui entend commander le secteur, qui arrête quelques hommes et surtout 13 femmes de la région accusées de relations avec les occupants ; ces dernières sont traduites le 1er septembre devant un tribunal populaire de 5 membres, qui siège devant la mairie et qui les condamne à être tondues. Après l'opération, neuf d'entre elles sont libérées, les quatre autres sont détenues pendant quelques jours. Les gendarmes de Fontevraud sont obligés de s'incliner, d'autant plus qu'ils sont discrédités et que d'autres gendarmes des brigades voisines avaient rejoint les résistants ( Viala, p. 71 à 76 ).
 Le maquis d'André Chaussepied reste autonome plus longtemps. Il s'installe dans le château de la Perrière à Saint-Cyr-en-Bourg ; il y détient deux femmes de Chacé accusées de collaboration ( A.D.M.L., 97 W 64 ). C'est seulement au début d'octobre que les gendarmes viennent s'emparer des prisonnières pour les conduire dans un centre d'internement.
 Finalement, mis en demeure de déposer les armes ou de s'engager dans les troupes F.F.I., les maquisards se soumettent assez vite. La moitié d'entre eux rejoint l'armée régulière et est envoyée combattre contre les poches de Saint-Nazaire et de Royan, combats difficiles, où plusieurs sont tués. Un petit nombre va choisir de rester dans l'armée d'active. Ils sont bientôt envoyés en Indochine. Après avoir combattu pour la liberté de la France, ils vont combattre contre la liberté des peuples indochinois.

 Dans certaines régions de France, les FTP s'accrochent davantage dans leurs bastions locaux, au point qu'on a accusé - à tort - le parti communiste d'avoir tenté de prendre le pouvoir à la Libération. A Saumur, les résistants communistes ont été arrêtés ou ont quitté la région. Ils ne sont pas présents parmi les maquisards.

2) Les pouvoirs locaux au lendemain de la Libération

 Dans le département de Maine-et-Loire, le commissaire de la République Michel Debré, à la tête de la région, et le préfet du département, Michel Fourré-Cormeray, tous deux issus de la Résistance, se montrent autoritaires et jacobins.
 A côté d'eux, le Comité départemental de Libération exerce des fonctions d'assemblée consultative ; il compte 20 membres ( aucun habitant de Saumur ), sous la présidence de Roger Le Tétour, un fonctionnaire socialiste. Orienté à gauche, bien plus nettement que la tradition politique angevine, le comité entend peser sur les agents du Gouvernement provisoire, avec lesquels il entre parfois en conflit ( Marc Bergère, « Tensions et rivalités entre les pouvoirs issus de la Résistance en Maine-et-Loire », in J. Sainclivier et Chr. Bougeard, La Résistance et les Français. Enjeux stratégiques et environnement social, 1995, p. 295-305 ). Il proteste contre la date jugée trop précoce des élections municipales : trois millions de déportés, de prisonniers et de jeunes soldats ne pourront y participer. Il juge l'épuration un peu molle. Par surprise, il vote majoritairement un voeu recommandant de priver du droit de vote les religieuses cloîtrées. Ce voeu engendre une tempête un peu artificielle : huit membres de droite du C.D.L. donnent leur démission le 22 mars 1945. Le comité en sort affaibli et n'a plus qu'un rôle de figuration.

 Dans l'arrondissement de Saumur, la situation est comparable. Le sous-préfet André Trémeaud, déjà en place et maintenu à son poste, a l'avantage de bien connaître les hommes et la région. Son autorité est indiscutée. Mais sur sa demande et selon la recommandation de Michel Debré, il est nommé, à titre provisoire, préfet de la Vienne le 13 octobre 1944. Son successeur, Pierre Capifali, ancien sous-préfet de Morlaix, qui peut produire des attestations de résistance, s'installe seulement le 13 décembre, et il aura plus de peine à s'imposer. A l'exception du commissaire de police déplacé, les autres fonctionnaires sont restés en place. Ils s'étaient montrés dociles et prudents sous Vichy ( l'organisation des fonctionnaires résistants regroupe seulement dix membres pour tout l'arrondissement en décembre 1944 - A.D.M.L., 98 W 19 ). Habitués à obéir, les agents de l'administration seront fidèles aux hiérarchies traditionnelles. Les filières habituelles se remettent en place ; à cause de la rupture des ponts, les maires du nord de l'arrondissement correspondaient directement avec la préfecture d'Angers ; par circulaire du 29 novembre 1944, le sous-préfet leur ordonne de passer désormais par Saumur.
 Il ne reste guère d'espace pour de nouveaux pouvoirs issus de la Résistance. Le Comité de Libération de l'Arrondissement de Saumur s'est formé par une entente entre les partis politiques et les organisations syndicales. Sa réunion constitutive se tient à l'Hôtel de Ville le 7 septembre 1944 ( d'autres dates ont été avancées par erreur ; l'essentiel de ses archives se trouve aux A.D.M.L., 98 W 18 et 19, 48 W 24 et 97 W 65 ). Dans sa forme première, il est composé de 13 membres, un charron communiste, trois adhérents du parti socialiste S.F.I.O., cinq notables radicaux-socialistes, Emmanuel Clairefond, directeur des graines Tézier, membre du nouveau parti MRP et plus tard maire, un syndicaliste chrétien, un maraîcher de Saint-Lambert-des-Levées et Pierre Raimbault, un commerçant de droite, ancien résistant. Comme au niveau départemental, la gauche sociale et laïque est surreprésentée par rapport à la température politique de la région et par rapport à son rôle dans la résistance. Cinq membres habitent Saumur, les autres les environs immédiats, personne du Montreuillais, du Douessin ou du Baugeois. Deux ont été des résistants combatifs, échappant de peu à l'arrestation et entrant dans un maquis dès la fin de 1943. Les autres sont d'esprit résistant, sans grande activité connue. Les étiquettes sont d'ailleurs un peu illusoires, car les gens évoluent par rapport à l'avant-guerre : un membre de la S.F.I.O. se comporte comme un sous-marin du P.C.F., un radical rejoint le gaullisme.
 Le 7 septembre, le comité élit pour président par 9 voix René Chaix, monteur des PTT , qui prend alors sa retraite, membre de la S.F.I.O., syndicaliste à la CGT et conseiller municipal. Le nouvel organisme se met à la tâche avec ardeur et se réunit plusieurs fois par semaine en septembre et en octobre. Cependant, il ne dispose d'aucun moyen ; pas de personnel, ses papiers sont mal tenus ; le secrétaire se déplace à bicyclette pour se rendre dans les diverses localités de l'arrondissement.
 En effet, dans l'effervescence des premiers jours de septembre, des comités locaux de Libération sont constitués dans de nombreuses communes. Ils fonctionnent mal, car ils sont perturbés par des conflits de village et par des règlements de comptes. A partir de janvier 45, ils sont remplacés par des comités cantonaux de 5 membres. Seuls ceux de Doué et de Montreuil établissent des rapports détaillés. Rien n'est signalé dans le Baugeois. Un problème de rayonnement territorial est posé : le canton de Vihiers avait pratiqué une résistance active, marquée par des parachutages et par la constitution de maquis. Au nom du comité de Vihiers, l'abbé Chapeau écrit qu'il travaillera avec les Saumurois, à condition que le comité soit apolitique, ce qui n'est pas le cas.

3) L'activité fébrile du Comité de Libération de l'arrondissement de Saumur

 La tâche primordiale du comité est d'animer l'épuration. Il reçoit une masse considérable de dénonciations, par écrit ou par oral ; il mène des enquêtes et constitue des dossiers provisoires qu'il communique à la police et à la sous-préfecture. Cette activité est longuement décrite dans le dossier suivant. Le comité voit bon nombre de ses dossiers classés sans suite et il ne dissimule pas qu'il trouve l'épuration bien timide et les juges bien indulgents...
 Outre ses fonctions policières, il joue un rôle d'assemblée consultative locale et il se fait l'écho des sentiments de la population. Ses voeux sont rédigés sur un ton de franchise brutale, qui rappelle le ton des comités de surveillance révolutionnaires ( Pétain y est désigné sous le nom " d'usurpateur " ). Il rapporte des faits qui n'apparaissent pas dans les textes officiels ou dans la presse locale.
 Sur les conditions de vie, le comité signale dès le 14 septembre qu'en raison de l'absence de ravitaillement, le marché noir s'intensifie ; il demande des interventions urgentes pour rétablir le téléphone dans le quartier de la Gare et, tout au moins, dans le bureau de poste auxiliaire. Il signale le manque d'ampoules dans l'éclairage nocturne de la ville. Il proteste contre la reprise des jardins ouvriers de l'avenue du Breil, qui redeviennent des terrains militaires. Il demande que la passerelle du pont Fouchard soit améliorée pour laisser passer de gros camions, etc.
 Les interventions du comité ont parfois un contenu plus idéologique. Chargé de proposer des jurés pour la Cour de Justice et la Chambre civique, il choisit de fermes résistants, en général aux idées avancées. Il demande que les enfants en subsistance à l'hôpital soient envoyés dans des écoles publiques et non plus dans des écoles privées. Il s'inquiète des conditions de détention dans le camp de Montreuil et, plus tard, il demande que ce camp soit dirigé par un ancien déporté. Il signale aussi que les gendarmes pratiquent des interrogatoires musclés et enregistre plusieurs plaintes à ce sujet. Il plaide la cause de secrétaires de mairie, d'enseignants et d'un brigadier de police qui ont été révoqués en raison de leur hostilité au gouvernement de Vichy ou pour appartenance maçonnique ; les diverses administrations rechignent à réparer leurs turpitudes passées... Il évoque un Sarrois francophile qui avait opté pour la France en 1935, qui avait subi des tracasseries de la part des occupants et que l'administration française tracasse toujours en le considérant comme un allemand ; il demande au ministre de la Justice sa naturalisation rapide. Il plaide en faveur du rétablissement du sursis dans les cas d'avortement, indulgence que Vichy avait supprimée.
 On le voit, le comité de Libération intervient sur toutes sortes de sujets, en général locaux, parfois nationaux. Il témoigne de l'espoir de fonder une société nouvelle dans le climat d'enthousiasme qui baigne les derniers mois de 1944. Il se cantonne dans sa fonction tribunicienne, sans chercher à élargir ses pouvoirs, si bien qu'il entretient de bons rapports avec les sous-préfets successifs ; André Trémeaud lui rend visite avant de partir ; Pierre Capifali lui adresse ses voeux le 4 janvier 1945 et rend hommage à sa « probité absolue ».

4) Le déclin du Comité de Libération de l'arrondissement

 Passée cette date, le comité entre dans une période de turbulences. Pierre Raimbault prend la tête, le 6 janvier, d'un Comité de Résistance de Saumur, petit groupe de résistants actifs et nettement orienté à droite. Il n'y a pas de rupture publique, Raimbault reste vice-président du comité de Libération, mais son organisation mène une action parallèle ; elle émet des voeux publics qu'elle communique à la presse ; elle dénonce des collaborateurs, en faisant de la surenchère par rapport au comité officiel. Dans la pratique, fonctionnent deux organisations concurrentes.
 La rupture est consommée le 21 avril 1945 par la démission du comité de Libération de quatre membres, classés à droite, dont Pierre Raimbault ( mais Emmanuel Clairefond continue à y siéger ). Dans leur lettre d'explication, les partants dénoncent l'autoritarisme du président Chaix, ils l'accusent d'indulgence envers certains collabos et ils estiment que le reste de l'arrondissement est insuffisamment représenté ( A.D.M.L., 98 W 18 ). Ces démissions surviennent peu après celles d'Angers et les divergences politiques en sont la cause principale : on entre alors dans la campagne des élections municipales...
 Le comité comble ses vides en faisant entrer le maire du Puy-Notre-Dame, deux femmes, l'une ancienne déportée, l'autre veuve de déporté et représentant l'Union des Femmes Françaises, ainsi que d'autres anciens déportés. Certains démissionnaires reviennent. Selon un rapport du 9 novembre 1945 ( A.D.M.L., 30 W 45 ), le comité est passé à 19 membres ; la S.F.I.O. y reste dominante, les radicaux ne portent plus d'étiquette, les communistes doivent se contenter de deux places ; quatre anciens déportés y siègent. Le comité de Libération est devenu réellement pluraliste, mais son activité faiblit ; les poursuites pour collaboration sont terminées, il décerne surtout des brevets de résistance. Le 23 février 1946, il tient sa dernière réunion en présence de quelques membres seulement.

5) Le renouvellement du Conseil municipal

 L'élimination du Conseil municipal mis en place par Vichy allait de soi ; le conseil d'avant-guerre, qui s'était réuni pour la dernière fois le 6 septembre 1940, était automatiquement rétabli. Robert Amy et ses quatre adjoints reprennent leurs fonctions au lendemain de la Libération. Une nouveauté de taille, dont on mesure aujourd'hui la ( trop ) grande importance : par l'ordonnance du 21 février 1945, une indemnité de fonction est accordée au maire et aux adjoints.
 L'assemblée n'est cependant pas au complet : trois conseillers sont décédés, trois autres ont quitté la ville. Six nouveaux membres sont nommés par le préfet, sur avis du Comité départemental de Libération, deux de droite, un radical-socialiste, deux socialistes S.F.I.O. et un communiste. Le Conseil se retrouve donc un peu plus à gauche qu'au début de la guerre.
 Le samedi 23 septembre, le préfet Michel Fourré-Cormeray vient installer la municipalité et le conseil renouvelé. Dans un discours de haute tenue, il exalte la liberté et les valeurs démocratiques, propos qui n'avaient plus retenti dans cette salle depuis quatre ans : « N'est-ce pas, Messieurs, le fondement de la démocratie que ces libertés communales auxquelles un vainqueur brutal et fanatique, secondé par des valets qu'il avait recrutés dans notre pays même, a fait subir une intolérable éclipse ? » ( A.M.S., 1 D 45 ).
 Le Conseil se réunit à nouveau le 28 septembre avec un ordre du jour chargé ; chaque adjoint dresse un tableau de la situation dans son secteur et trace des projets de reconstruction. Le ton est consensuel, l'assemblée approuve même le compte administratif de l'année 1943. L'heure est à l'union sacrée et à l'optimisme.

 

DOSSIER
PRÉCÉDENT