Une épuration mesurée

 

 Qu'une terreur résistancialiste ait sévi dans quelques régions françaises est incontestable. Dans le Maine-et-Loire, à la suite d'une enquête hâtive, une légende noire parlait de 46 exécutions sommaires imputables à l'épuration spontanée. Marc Bergère, Epuration vécue et perçue à travers les cas du Maine-et-Loire. De la Libération au début des années 50, thèse Rennes II, 3 volumes, 2001 ( édition imprimée, Presses universitaires de Rennes, 2004 ), p. 554, ramène à deux le nombre des cas établis, ce qui était le résultat d'une enquête préfectorale de 1948 ( A.D.M.L., 303 W 288 ). L'un concerne le Saumurois et nous l'avons longuement évoqué plus haut. Il s'agit d'un médecin de Brézé, membre actif du Groupe Collaboration, abattu par un agent de la Résistance venu de Nantes. Cette exécution sommaire a lieu le 7 juillet 1944, c'est-à-dire encore sous l'Occupation. Au lendemain de la Libération, plusieurs femmes et un homme sont tondus, des pillages sont signalés, et les maquis Bernard et Chaussepied commettent quelques excès qui ont terni l'image de la Résistance, mais dont il ne faudrait pas exagérer l'ampleur.

1) Des appels véhéments à la répression

 Cantonnons-nous à Saumur et à sa banlieue ; l'épuration spontanée est très faible. Des injures sont échangées entre un jeune résistant et le brigadier de police qui avait organisé sa détention. Les Saumurois sont d'un naturel pacifique. On est cependant surpris par la violence de leurs appels à une répression impitoyable, qui se répercutent dans le fort modéré Courrier de l'Ouest. Les lettres de dénonciation, signées ou anonymes, affluent à la sous-préfecture et surtout au Comité de Libération de l'arrondissement. Leur auteur commence par affirmer que, bon citoyen, il ne peut se taire plus longtemps, formule stéréotypée, qui apparaissait déjà sous l'Occupation. Les délateurs pourraient parfois être les mêmes, car les faits évoqués relèvent souvent de conflits privés.
 Ceux qui tiennent à garder l'anonymat cherchent à se justifier, tel ce dénonciateur révolté par les coucheries d'une dame habitant sur le quai Mayaud :

Fin d'une lettre écrite au crayon ( archives du Comité de Libération de l'arrondissement )

 D'autres dénonciations sont orales et effectuées devant un membre du Comité de Libération, qui établit une fiche comme celle-ci, qui vise deux jeunes femmes, membres du M.S.R. et très proches des Allemands :

Archives du Comité de résistance de Saumur

 Ces dénonciations sont sans valeur, car elles ne s'accompagnent d'aucune preuve précise, alors que dans une petite ville tout se sait. Leur faiblesse devient évidente quand au sujet de l'arrestation de résistants deux noms différents sont avancés.
 Les enquêtes plus poussées font apparaître l'ambiguïté de la période. Par exemple, le dirigeant de la scierie de la route de Rouen passait pour un fervent collaborateur, car il travaillait exclusivement pour les occupants, au point que son entreprise était appelée " la scierie allemande ". De nombreux témoignages envoyés au comité de Libération du département ( A.D.M.L., 48 W 37 ) prouvent qu'il jouait double jeu, qu'il avait accueilli des réfractaires et qu'il avait établi des certificats fictifs pour empêcher des départs vers le S.T.O.

 En tout cas, la vox populi réclame des actes spectaculaires. Elle reproche au sous-préfet et aux comités de Libération d'être trop timorés. En septembre, une affiche manuscrite est placardée en ville ; elle donne une liste de membres du M.S.R. ( A.D.M.L., 97 W 65 ). Le sous-préfet fait savoir que ce factum est bourré d'erreurs grossières ; trois membres d'une famille honorablement connue sur la place protestent contre la citation de leur nom, sans même mention de prénom. Une seconde liste de 200 noms est affichée : elle est qualifiée de faux et même de provocation, car elle mélange des collabos avec des résistants authentiques.
 Le ton ne baisse pas vite ; le 30 avril 1945, un entrepreneur en menuiserie fortement engagé dans la milice est arrêté et enfermé dans la prison de Saumur. Dans la nuit, il est transféré à Blois, car les autorités redoutent une manifestation violente, qui se produit effectivement le lendemain. Certains déportés résistants, quand ils rentrent des camps, lancent de nouveaux appels à la répression. Le Conseil municipal se fait le porte-parole de la mémoire de la ville et n'oublie rien : dans sa séance du 17 novembre 1950, il élève une protestation unanime contre l'attribution éventuelle d'une légion d'honneur à l'ex-sous-préfet Robert Milliat.

2) Des arrestations nombreuses

 Devant cette forte pression de l'opinion, devant les demandes motivées des comités de Libération, le sous-préfet ordonne des arrestations à un rythme soutenu dans les mois qui suivent la libération et le fait savoir dans la presse. Le Courrier de l'Ouest des 16-17 septembre 1944 donne une première liste de 10 personnes en détention, 6 hommes et 4 femmes, 7 de la ville de Saumur, 3 de Saint-Hilaire-Saint-Florent, tous enfermés à Fontevraud. Le même journal du 29 septembre, édition de Saumur, donne un récapitulatif des 37 personnes détenues de tout l'arrondissement ; on y compte 14 femmes [ encore une fois, à Saumur, les femmes ont beaucoup plus collaboré que résisté, ce qu'on n'ose pas rappeler pour ne pas passer pour misogyne ]. Le commissaire de police lance le 15 septembre une demande de recherches générales sur l'ensemble du territoire, visant 12 collaborateurs de premier plan qui ont disparu de la ville ; à ma connaissance, un seul a échappé à l'arrestation. Encore, le 17 octobre, le Courrier de l'Ouest annonce 6 autres mises sous les verrous. Par la suite, la presse relate de nouvelles arrestations, donne les noms des personnes traduites devant une cour de justice et relate les procès. Ainsi est donnée l'impression d'une intense activité répressive, dans une cité où le collaborationnisme a été limité.

 En réalité, l'opération est menée selon des règles précises, différentes toutefois des poursuites judiciaires habituelles. L'action est à l'initiative du commissaire de police et du comité de Libération ; un policier ou un gendarme procède à un premier interrogatoire. Le dossier est transmis au sous-préfet, qui retient les personnes sur lesquelles pèsent de sérieuses accusations et qui les classe en trois catégories : internement administratif, assignation à résidence au domicile, constat de disparition. D'après les six bordereaux récapitulatifs dressés par le sous-préfet du 22 septembre 1944 au 10 janvier 1945 ( A.D.M.L., 97 W 65 ), les résultats des poursuites sont les suivants :

Saumur-ville : 49 internés, 31 assignés à résidence, 18 en fuite ;
Communes périphériques : 14 internés, 4 assignés à résidence, 1 en fuite.

 Comme peu d'actions judiciaires nouvelles ont été lancées après le 10 janvier, on peut conclure que 117 habitants de l'agglomération ont été l'objet de poursuites, dont 63 ont été immédiatement enfermés ( pour l'ensemble de l'arrondissement, le total des poursuites s'élève à 245 ; l'agglomération centrale en représente donc la moitié, les communes rurales ayant été peu touchées par l'épuration ).
 Décidé en réalité par le sous-préfet, cet enfermement n'est légal qu'après la signature du préfet ou du commissaire régional de la République, qui seuls disposent du droit régalien de l'internement administratif. Le régime de Vichy avait abusé de ce pouvoir lié à l'état de guerre ; le gouvernement provisoire en abuse encore et même un peu après la fin des hostilités.

 Jusqu'ici, la répression apparaît comme plutôt sévère. Il est évident que certains ont été enfermés pour des peccadilles, en particulier pour une simple adhésion temporaire à un parti collaborationniste non suivie d'action, et parfois sur des délations calomnieuses ( encore que sur les enquêtes conservées, je n'aie trouvé aucune erreur judiciaire manifeste ). Dans le chapitre 50, je me suis efforcé d'établir le nombre des collaborationnistes d'après les faits patents ; j'ai trouvé une cinquantaine de noms de gens engagés dans les partis et en ajoutant quelques catégories de cas spécifiques, j'aboutis à une évaluation maximale de 90 personnes engagées aux côtés des Allemands. Il est certain qu'un total de 117 poursuites paraît plutôt fort.

 La suite est nettement moins dure. Une commission départementale de criblage procède à des interrogatoires et examine les dossiers. Elle renvoie les cas les plus chargés, en urgence, devant le tribunal militaire, puis devant la cour de justice, et les simples comparses devant la chambre civique. Pour d'autres, elle maintient un internement administratif pour une durée de 3 à 8 mois, sans passage devant une juridiction, ce qu'on peut qualifier d'expéditif. Le non-lieu est prononcé, à ma connaissance, pour toutes les personnes assignées à résidence à leur domicile et pour un bon nombre d'internés.

3) Les peines prononcées par les tribunaux civils et militaires

 L'ordonnance du 26 juin 1944 avait mis en place dans chaque département une cour de justice chargée de juger les faits de collaboration. Cette dernière fonctionne comme une cour d'assises, avec l'assistance de quatre jurés tirés au sort sur une liste établie par des magistrats et des membres du comité départemental de Libération. Ses jugements sont sans appel, à part le pourvoi en cassation.
 Les peines prononcées par la cour d'Angers sont les suivantes en ce qui concerne les habitants de l'agglomération de Saumur. Eugène Souchet, chef du M.S.R. au ton particulièrement violent, accusé avec preuves de nombreuses dénonciations et maître-chanteur, a disparu de la ville. Il est arrêté en janvier 45, alors qu'il tient un commerce dans l'Yonne, à Saint-Sauveur-en-Puisaye ( le paisible village de Colette ! ). Il est le plus lourdement frappé et condamné aux travaux forcés à perpétuité ; 26 Saumurois sont venus déposer contre lui lors de son jugement ( Courrier de l'Ouest des 24 et 25 novembre 1945 ). Son épouse se voit infliger 10 ans de réclusion, 10 ans d'interdiction de séjour et 10 ans de dégradation nationale. Une peine de 20 ans de travaux forcés frappe un entrepreneur en menuiserie qui avait été un milicien agissant. L'autre chef du M.S.R., puis de la Ligue française, ouvertement lié aux Allemands, Daniel Pélisson s'en sort plutôt bien avec 10 ans de travaux forcés, 20 ans d'indignité nationale et d'interdiction de séjour, ainsi qu'à la confiscation de ses biens. Gilbert Edson, agent de la Feldgendarmerie, portant souvent l'uniforme allemand, se voit infliger 10 ans de travaux forcés ( le procès ne se tient qu'en juin 1946, en raison de la longue cavale de l'accusé ). Huguette Nidelisse, âgée de 20 ans, qui animait les groupes de jeunes collaborateurs, qui est accusée de la dénonciation d'un coiffeur et qui s'est enfuie avec les soldats allemands, reçoit 5 ans de travaux forcés, 20 ans d'interdiction de séjour, la dégradation nationale et la confiscation de ses biens.
 Voilà les condamnations prononcées par le tribunal d'Angers, telles qu'elles apparaissent dans les fiches signalétiques ( A.D.M.L., 181 J 60 à 65 ). Ces six personnes sont sans conteste les figures les plus voyantes du collaborationnisme local et les peines qui les frappent témoignent d'une indéniable logique. Dans un autre cas de travail volontaire en Allemagne et de propagande en faveur de cet engagement, la cour se contente de la dégradation nationale et d'une interdiction de séjour de 15 ans. Il me manque au moins une autre sentence. A ajouter, en août 1945, deux condamnations par contumace à 20 ans de travaux forcés de deux jeunes gens nés à Saumur qui se sont engagés dans la L.V.F. Dans tous les cas, on reste au-dessous de dix cas de condamnation à la prison ferme pour Saumur et son agglomération.
 Plus tard, en janvier 1956, est fusillé à Rennes un homme né à Bagneux et époux d'une Saumuroise, fille de droguiste ; ce personnage, accusé de 500 dénonciations, ne résidait plus dans la région, mais travaillait pour l'Abwehr de Lille ( Nouvelle République, 7-8 janvier 1956 ).

4) Les peines prononcées par la chambre civique

 L'ordonnance du 30 septembre 1944 met en place les chambres civiques, simples sections spéciales de la cour de justice, chargées de juger les cas poursuivis seulement pour le crime d'indignité nationale. Notion juridique nouvelle, ce crime consiste dans le fait d'avoir, soit sciemment apporté une aide directe ou indirecte à l'Allemagne ou à ses alliés, soit porté atteinte à l'unité de la nation ou à la liberté des Français ou à l'égalité entre eux. La définition précédente est plutôt difficile à interpréter et la chambre fonctionne avec une procédure légère. Sa peine habituelle est la dégradation nationale, à perpétuité ou à temps, qui enlève le droit de vote et l'éligibilité, qui interdit les fonctions publiques et de nombreuses fonctions dirigeantes, qui peut s'accompagner d'interdiction de séjour et de la confiscation des biens. A une époque où les prisons étaient pleines et le tribunal débordé, cette procédure permettait une épuration rapide et plutôt expéditive. On pouvait d'ailleurs être relevé de sa peine si l'on produisait une attestation de résistance.

 La chambre civique d'Angers commence ses travaux le 30 janvier 1945. Le cas qui passionne surtout les Saumurois est celui du commandant Agnus, que nous avons présenté plus haut, premier adjoint au maire et admirateur complaisant de l'armée allemande. A la Libération, le commandant est interné pendant cinq mois ; au cours de l'instruction, il reconnaît avoir fait partie du Groupe Collaboration, des Amis de la L.V.F. et du C.O.S.I., il nie tout lien avec la Milice. Il est condamné à la dégradation nationale, mais cette peine est aussitôt levée, car il affirme s'être démené pour empêcher la destruction des ponts. Le comité de Libération de l'arrondissement proteste contre cette indulgence ; selon lui, Agnus avait déjà quitté la ville lors des opérations de terre brûlée...
 L'ancien maire Drouart échappe à toute poursuite, car, en qualité de fonctionnaire, il a agi sous la « contrainte ».
 La chambre civique juge les membres actifs des partis collaborationnistes. Ont été condamnés ceux qui ont fait de la propagande en faveur de la L.V.F. et du travail en Allemagne, d'autres qui ont travaillé comme interprètes auprès des troupes occupantes, ceux qui ont été chefs de secteurs ou de dizaines, un autre qui a rédigé des fiches policières sur les habitants de Saumur. Au total, 8 Saumurois sont condamnés par la chambre civique à des peines variables de dégradation nationale et d'interdiction de séjour, parfois à la confiscation de leurs biens. Pour beaucoup, la perte de leurs droits civiques n'était pas une peine bien grave ; à l'inverse, l'interdiction de séjour les obligeait à quitter un département où ils pouvaient travailler et posséder des biens. D'une façon générale, les condamnés et leur famille ont effectivement disparu de Saumur, car ils y étaient voués aux gémonies par l'opinion publique.
 Les autres internés ont été classés dans les dossiers sans suite ou ont été acquittés par la chambre civique. Les tribunaux n'ont pas été bien sévères pour les comparses de la collaboration, qui ont surtout été châtiés par quelques mois d'internement administratif.

 Finalement, selon l'état de la documentation disponible, l'épuration judiciaire a condamné 15 personnes de l'agglomération saumuroise, dont 6 à une peine de prison ferme. Elle n'est donc pas particulièrement féroce, d'autant plus que, peu après, trois lois d'amnistie ont allégé les peines. Ajoutons encore que les tribunaux n'ont fait preuve d'aucune indulgence envers les femmes, qui représentent 7 condamnées et sur lesquelles sont lancées en outre des accusations d'ordre moral, comme « débauche vraisemblable ». Ce total de 15 condamnés paraît faible comparé au nombre des internés et au nombre des collaborationnistes identifiés. Je me suis demandé si les fiches étaient bien au complet et, après recoupements, je conclus que deux ont été égarées et qu'un milicien a été jugé plus tard. Au final, je m'arrête à un total de 18 condamnations prononcées dans le Maine-et-Loire contre des Saumurois.

5) L'épuration politique

- Le député Robert de Grandmaison est déclaré inéligible pour avoir voté les pleins pouvoirs au gouvernement du maréchal Pétain ( Georges était décédé ).

- Dans la ville de Saumur, le Conseil municipal nommé par Vichy est révoqué en entier et remplacé par le conseil en place à la déclaration de guerre. A Saint-Lambert, Bagneux et Dampierre, quelques conseillers sont remplacés.

- Les comités de Libération s'inquiètent au sujet de la disparition d'armes parachutées et lancent des enquêtes, sans succès.

6) L'épuration administrative

 L'épuration administrative est conduite avec une indulgence évidente. Le cachet « contrainte » est apposé mécaniquement sur les fiches des agents publics, sans que les enquêteurs opèrent une distinction entre les fonctionnaires d'autorité qui ont déployé un certain zèle, ceux qui ont été de simples exécutants dociles et ceux qui ont en cachette freiné certaines décisions.
 En tête, l'ancien préfet régional Jean Roussillon, qui avait montré un réel esprit d'initiative dans l'application des ordres les plus contestables de Vichy, s'en tire sans condamnation, car, finalement, il avait été limogé à la demande des Allemands. Son successeur, Charles Donati, est seulement révoqué.
 Les grands chefs étant épargnés, les fonctionnaires sous leurs ordres sont rarement touchés. L'ancien sous-préfet Robert Milliat, déjà longuement présenté, est jugé par la chambre civique du Cher et est condamné, le 19 décembre 1945, à 10 ans d'indignité nationale et à une interdiction de séjour dans le Maine-et-Loire et dans la Nièvre. Il est gracié le 26 novembre 1946, car il parvient à produire des attestations de résistance, émanant du capitaine Royer et d'un ancien dirigeant du contre-espionnage de Vichy. Sa mise à la retraite d'office est annulée par le Conseil d'Etat. Ces jugements sont sévèrement commentés par le comité de Libération de Saumur, qui a envoyé des documents à charge contre l'ancien sous-préfet.

 A la Mairie, aucune mesure connue. A une enquête du comité de Libération, Robert Amy répond assez sèchement, le 13 novembre 1944, que nouvellement revenu aux affaires, il ne connaît pas suffisamment le personnel et n'a aucun nom à indiquer.

 Trois policiers de Saumur sont déplacés en urgence à la Libération sur la demande de leurs collègues, qui ont apparemment des choses graves à leur reprocher ; ils sont révoqués en février 45, mais pas jugés. Le commissaire, qui n'a manifesté aucune sympathie pour les résistants, même à la dernière heure, est muté. Il est en effet mal placé pour diriger les enquêtes sur les collaborateurs. Plusieurs gardiens de Fontevraud font l'objet d'enquêtes.

 La gendarmerie est le corps le plus secoué : formée à une obéissance inconditionnelle, elle a longtemps appliqué avec rigueur les ordres de Vichy, même les pires ( arrestation des Juifs, des résistants et des réfractaires ). Le commandant départemental presse ses subordonnés de travailler en bonne harmonie avec la SIPO-SD. Marc Bergère ( Revue de la Gendarmerie française, 3ème trimestre 2002 ) a calculé que sur 6 officiers de gendarmerie, 4 ont été rétrogradés, dont 2 dans le corps des sous-officiers. A Saumur, Montreuil et Doué, les brigades avaient au contraire tourné casaque et étaient passées dans la résistance sous l'impulsion du capitaine Royer. Le successeur de ce dernier, le capitaine Viala ne profite pas de cette aura et est même suspecté par le comité de Libération. La maréchaussée demeure impopulaire : dans l'arrondissement, plusieurs anciens du S.T.O. portent plainte contre les gendarmes qui les ont appréhendés ; un ancien résistant fait condamner un gendarme de Fontevraud.

 Au palais de justice, pas la moindre trace d'épuration.

 Dans l'enseignement, l'inspecteur d'Académie est limogé. A Saumur, le principal du collège de Garçons, qui avait appartenu, au moins quelque temps, au M.S.R. et qui avait dénoncé un élève communiste possesseur de tracts, est interné pendant un mois et 26 jours ( A.D.M.L., 303 W 296 ) ; il peut ensuite reprendre son poste, toujours aussi autoritaire et porté sur la boisson.

 A la bibliothèque municipale, le sous-préfet a fait bloquer les livres collaborationnistes ; ils ont en principe été classés dans les archives comme documents historiques ( rapport su 11 avril 1945, A.D.M.L., 303 W 296 ).

7) L'épuration économique

 De nombreuses plaintes s'élèvent contre des affairistes qui ont tiré profit de la guerre, au prix de relations compromettantes. Les trafiquants du marché noir et un passeur qui demandait des prix exorbitants pour faire franchir la ligne de démarcation ne sont pas inquiétés. Des commerçants se voient reprocher d'avoir été trop aimables avec les troupes d'occupation, en particulier, un pharmacien qui leur expliquait longuement l'effet de ses potions. Il n'est pas question de poursuivre tout le monde.
 Une seule procédure est déclenchée : le nouveau propriétaire de l'hôtel de Londres, un nantais très proche des occupants a été condamné aux travaux forcés à perpétuité par la cour de la Loire-Inférieure ; l'hôtel est mis aux enchères, mais son possesseur s'étant marié sous le régime de la séparation des biens, son épouse aura droit à une partie du produit de la vente, ce qui suscite une protestation du comité de Libération de Saumur ( A.D.M.L., 97 W 64 ).
 Une enquête est lancée sur un ingénieur électricien, porteur de fonds importants, qui seraient d'origine allemande. Madame Schnerb, la veuve du propriétaire du Budan, porte plainte contre « Poupette », une fille entretenue qui était devenue la maîtresse d'officiers allemands et qui avait fait main basse sur des vêtements et des bibelots abandonnés dans l'appartement ( Courrier de l'Ouest, 16 octobre 1944 ). Dans les deux cas, les suites ne sont pas connues.

8) Une épuration trop indulgente pour l'opinion publique

 Les gens qui s'expriment alors, en particulier le comité de Libération et le comité de Résistance, s'élèvent à de nombreuses reprises contre une épuration qu'ils jugent trop molle. Les plaintes redoublent à Saumur, quand on y apprend que le major Holzapfel, qui avait commandé la garnison de Saumur à la fin de la guerre et qui avait été arrêté en Lorraine, en compagnie de sa maîtresse et sous une fausse identité, vient de solliciter la nationalité française ( Courrier de l'Ouest, 12 juillet 1946 ).
 Si l'épuration administrative paraît laxiste, l'épuration judiciaire est bien plus stricte pour les chefs réels de la collaboration et plutôt indulgente pour les simples exécutants. Cette attitude correspondait à la volonté du commissaire régional de la République, Michel Debré, qui s'en explique dans ses mémoires Trois républiques pour une France, t. 1, Combattre, 1984, p. 327-335. En dépit de son ton inquisiteur, il ne souhaitait pas une répression trop large, il recommande l'indulgence pour les adhérents du Groupe Collaboration, qu'il qualifie de « collaboration de salon ». Il fallait que les activistes pro-allemands soient présentés comme une infime minorité coupée de la population, alors que la masse des Français était unie dans l'ombre autour du général de Gaulle...

 Des Saumurois à l'attitude indigne ont échappé à toute sanction, mais pas au mépris durable de leurs concitoyens. Par exemple, dans une conversation de café, quelqu'un m'avait glissé que le serveur avait un passé chargé, sans m'en dire davantage. Je viens de découvrir qu'il avait été un militant du M.S.R. et qu'il avait été enfermé quelques semaines à la Libération.

 

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