Le tempérament politique des Saumurois 

 

1) Un intérêt pondéré pour la chose publique

 A la Libération, après quatre années d'étouffement des libertés, les passions politiques se réveillent avec ardeur. Les ( trop ) nombreuses élections de 1945-1946 engendrent de vigoureux débats. Les grands partis disposent alors à Saumur d'un siège permanent et d'une section à l'échelle locale ou tout au moins cantonale.
 Cependant, si l'on regarde de plus haut sur l'espace de deux tiers de siècle, la vie politique est plutôt paisible. Les bagarres entre colleurs d'affiches sont rarissimes, aucun cas de coups et blessures n'est signalé. Tout au plus apparaissent des réunions publiques houleuses et des tracts acerbes, exceptionnellement injurieux. Les morts votent rarement, à l'exception de quelques personnes décédées après avoir donné une procuration ; les bourrages d'urnes ne sont pas courants, à part quelques tentatives de jeunes communistes s'entraînant à l'action subversive.

 Les campagnes les plus vigoureuses correspondent aux scrutins municipaux, élections toujours politiques à Saumur, quoi que certains en disent, mais dans lesquelles les paramètres personnels tiennent une place importante, car dans une petite ville, les notables sont tous connus personnellement. Deux types d'attitudes se manifestent à cette occasion ; d'un côté, les journalistes et nombre d'électeurs les suivent avec délectation, surtout à l'époque où le panachage était permis et où chacun pouvait exprimer ses préférences personnelles par delà ses choix politiques. Les campagnes commencent toujours plus d'un an à l'avance. A cette occasion, éclosent des journaux éphémères, débordants de promesses mirifiques et de sous-entendus sibyllins. Drôle et fort bien informée, " la Perle ", animée par Nicolas Jolivot, a commenté la cuisine politique locale de 1996 à 2008, avec des interruptions. En sens inverse, d'autres Saumurois n'entrent pas dans ces jeux d'initiés ; bien des militaires, se considérant comme en transit, ne participent pas aux municipales, qui, finalement, engendrent un fort taux d'abstention.

 Une autre évolution se dessine : la hausse substantielle des indemnités des élus a fait naître un corps de professionnels ou de semi-professionnels de la politique, qui supplantent les militants purs et désintéressés. Les candidatures aux divers scrutins ont perdu de leur générosité et de leur enthousiasme ; les codes de la communication ont pris la place des slogans. La littérature électorale atteint désormais un meilleur niveau, les codes graphiques sont assimilés, mais l'esprit civique y a beaucoup perdu.

 Une centaine de scrutins se déroulent à Saumur de 1945 à 2014. Après les avoir tous examinés, nous avons éliminé les élections au Conseil de la République, puis au Sénat ( qui concernent un nombre restreint de grands électeurs ), la plupart des cantonales ( perturbées par le poids des personnalités et par l'éclatement de Saumur sur trois cantons ), bon nombre de référendums, de régionales et d'européennes ( qui n'ont pas passionné les foules ). A partir de longues recherches dans la presse locale, dans les archives municipales et départementales, nous avons pu établir 78 fiches signalétiques dans le but de dégager les tendances profondes et les évolutions sur la longue durée. Force est de simplifier quelque peu les classifications, en particulier les catégories sophistiquées des Renseignements généraux ; des personnalités comme Edgard Pisani ou Jean Bégault sont difficiles à caser... Afin d'éviter les énumérations fastidieuses et les graphiques surchargés, nous avons choisi les scrutins les plus caractéristiques et les plus faciles à déchiffrer.
 D'une façon systématique, nous avons opéré une coupure en 1973 ; avant cette date, nos résultats électoraux concernent la seule commune de Saumur ; ensuite, le champ d'étude est élargi aux cinq communes associées. Ce changement d'échelle, on le constatera, n'est guère gênant, puisque nous travaillons toujours en pourcentage des suffrages exprimés.

2) La progression de l'abstentionnisme

 L'évolution du pourcentage de l'abstentionnisme, dans la commune de Saumur, puis dans l'agglomération, apporte de premiers éléments révélateurs, surtout si on les met en corrélation avec les taux de la France métropolitaine.

Taux d'abstention aux principaux scrutins, dans la commune de1945 à 1971, puis dans l'agglomération de1973 à 2014

Abstentions 1945-1971Abstentions 1976-2014

 

3) Quelques explications

 Une première évidence se dégage : à Saumur, l'abstentionnisme est supérieur au taux du pays, habituellement de 3 à 5 points. L'explication est simple : la France rurale vote plus que la France urbaine ; le cas local de Dampierre le confirme amplement. Les exceptions sont rarissimes ; en 1945, aux Municipales et aux Législatives, avec une participation moyenne de 78,50 %, la commune de Saumur se situe au-dessus de la moyenne nationale.
 Deuxième évidence : longtemps réduit à des poussées épisodiques, l'abstentionnisme s'enfle depuis le référendum de 1992, nouvelle période où il se tient habituellement au-dessus de la barre des 30 % ( certains scrutins secondaires, que nous n'avons pas figurés sur le graphique, sont nettement plus élevés ). Seules quatre élections présidentielles se situent au-dessous de la barre.
 Toutefois, l'abstentionnisme n'est pas un phénomène récent ; des clochers exceptionnels peuvent être atteints. Au cours du rude hiver 54, le premier tour des cantonales à Saumur-Sud, le 1er février, ne fait pas recette et 63,4 % des inscrits négligent de se rendre aux urnes. Ce premier record a été dépassé : le 24 septembre 2000, au référendum sur le quinquennat, le taux s'élève à 67 %. Un autre nombre nombre élevé est atteint aux Européennes de mai 2004 ( 55 % d'abstentions à Saumur, mais 57 % pour la France métropolitaine ).

 L'indifférence, voire l'hostilité des citoyens à l'égard de la sphère politique pourrait être encore plus prononcée que le suggèrent ces statistiques. Nos calculs sont opérés à partir des totaux des inscrits et des votants, seuls matériaux disponibles. Il reste à savoir combien de citoyens en âge de voter ne sont pas inscrits sur les listes électorales, bien que cette formalité soit en théorie obligatoire, que depuis 1997 les jeunes gens de 18 ans soient inscrits d'office et que les services municipaux encouragent cette démarche. A l'échelle nationale, les pouvoirs publics estiment que le pourcentage de Français non-inscrits va en croissant. Pour tirer ce point au clair, nous avons comparé la population estimée avec le nombre des inscrits sur les listes électorales ; à Saumur, alors que la population est en baisse prononcée, le nombre des inscrits recule très peu. Ainsi, en 1977, on comptait 1 inscrit pour 1,85 habitant - en 1993, 1 inscrit pour 1,57 h - en 2012, 1 inscrit pour 1,40 h. Il faudrait moduler ces ratios avec le nombre des moins de 18 ans et des étrangers. Cependant, vu l'ampleur de la baisse, nous sommes sûrs que le pourcentage des non-inscrits est de plus en plus faible et que donc, la montée de l'abstentionnisme est moins considérable qu'il y paraît.

 Tentons maintenant de dégager quelques lois élémentaires. En bonne logique, les cas de forte participation correspondent à des scrutins comportant un enjeu considéré comme majeur et présentant un relatif suspense. Sous la Ve République, les élections présidentielles sont de loin les plus suivies ; le second tour de 1974 entre Giscard et Mitterrand, avec 15,20 %, donne le plus faible taux d'abstention enregistré à Saumur. Il existe, malgré tout, une exception : le second tour des Présidentielles de juin 1969 voit s'affronter Pompidou et Poher, ce qui est « blanc bonnet et bonnet blanc », selon la formule du Parti communiste, qui appelle à l'abstention ; selon les sondages nationaux, 62 % de l'électorat de Jacques Duclos n'est pas retourné aux urnes ; c'est probablement le cas à Saumur, où les taux des abstentions passe de 27 % au premier tour à 31 %, soit exactement le taux national.
 Il s'agit là d'une abstention politique, à laquelle s'apparentent les votes blancs et nuls ( mal décomptés jusqu'ici ). Habituellement, les bulletins déclarés blancs ou nuls se tiennent entre 2 et 3 % des votants ; leur flambée présente une signification. Au premier et unique tour des Municipales du 11 mars 2001, les taux des abstentions est déjà fort élevé ( 39 % pour l'ensemble de l'agglomération et 43 % dans le centre-ville ). S'y ajoutent 680 blancs et nuls, soit 5,80 % des votants. Deux listes seulement étaient en présence ; apparemment, les Saumurois, qui aiment disposer d'un large éventail de choix au premier tour, ne se reconnaissaient dans aucune de ces listes.

 Dans ces cas-là, l'abstention et le vote blanc ou nul apparaissent comme des choix cohérents. Mais l'abstention d'indifférence est bien plus habituelle. Nul besoin d'épiloguer sur le faible intérêt porté aux élections cantonales, aux Régionales ou aux Européennes. Les référendums sont plus ambigus ; alors qu'ils sont en général peu suivis, la consultation du 28 septembre 1958, qui demande d'approuver la constitution de la V ème République et de pardonner à de Gaulle son chantage à la guerre civile, mobilise 80 % des Saumurois et donne 88 % de OUI.

 Nous parlons peu des élections législatives, car elles se tiennent dans la moyenne. Scrutin majeur sous la IV ème République et déterminant les majorités, scrutin de confirmation sous la V ème, elles sont assez suivies, mais, avec la concordance des calendriers, elles apparaissent aujourd'hui comme un simple écho de la Présidentielle du mois précédent et connaissent un succès moindre.

 Entre le premier et le second tour, plusieurs attitudes sont observables et faciles à comprendre. Ou bien les jeux semblent faits et bien des électeurs restent chez eux ( Législatives de juin 2002, Présidentielles de mai 2012 ). Ou bien, le résultat reste ouvert et la participation progresse au second tour ( Présidentielles de 1974, 1981 et 1988 ). Cependant, toute règle présente son exception : le second tour des Présidentielles de mai 2002 mettait aux prises Chirac et Le Pen ; il n'y avait pas le moindre doute sur le résultat final ; cependant, par un sursaut républicain, 1 500 électeurs supplémentaires viennent voter et l'abstention tombe de 30 % à 22 % ; à l'inverse, les blancs et les nuls progressent à 4,28 %, provenant d'électeurs qui remplissent leur devoir, mais qui sont peu enthousiasmés d'avoir à choisir entre ces deux candidats...

 Une dernière évidence, que les politologues ne soulignent pas assez : les électeurs se lassent quand on les convoque trop souvent aux urnes. En 1945-1946, au sixième scrutin depuis un an, l'abstention flambe à 38 % au référendum du 13 octobre 1946 sur l'approbation de la constitution, alors qu'il s'agissait d'un scrutin important. Dans l'année 1962, après deux référendums, les Législatives de novembre sont marquées par un clocher exceptionnel à 39 % d'abstentions. Ceux qui prônent le référendum d'initiative populaire devraient davantage réfléchir à ces précédents ( en Suisse aussi, l'abstention est élevée ).

 Qui s'abstient ? La réponse n'est pas simple et elle n'est pas évidente selon les quartiers. Les victimes d'un revers ont tendance à affirmer que leur électorat ne s'est pas mobilisé, ce qui est difficile à prouver ; peut-être a-t-il seulement changé d'avis. D'après les sondages nationaux, les femmes votaient moins au lendemain de leur accession aux urnes, mais les rapports se sont désormais équilibrés. Les jeunes gens de 18-25 ans participent plus que leurs aînés. Nous ne possédons pas d'éléments spécifiques pour Saumur, sauf sur un point : longtemps, les personnes âgées ou handicapées du centre-ville étaient regroupées au 4 ème bureau de la salle Saint-Jean pour des raisons d'accessibilité. Au spectacle de vieillards égrotants se rendant d'un pas mal assuré vers les isoloirs, parfois en groupes organisés, on était tenté de conclure que les seniors remplissaient mieux leur devoir électoral. Calculs faits, c'est tout simplement faux : le bureau de la salle Saint-Jean présentait constamment un taux d'abstention plus élevé que le reste de la ville, et cela pour des raisons bien compréhensibles.

[ Complément de juin 2017. Au premier tour des Présidentielles du 23 avril 2017, les taux des abstentions s'élève à 21,53 %, ce qui est plutôt bas, comme aux Présidentielles précédentes et ce qui est même inférieur à la moyenne nationale. La situation se dégrade légèrement au second tour avec une montée à 24,36 %. Il est vrai qu'il n'y a aucun doute sur le résultat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Mais on ne note pas la mobilisation qui s'était produite en faveur de Chirac au second tour de 2002. Cependant, la grande nouveauté est l'apparition de 8,65 % de blancs et de 3,31 % de nuls ; 12 % des Saumurois se déclarent donc insatisfaits du choix sommaire qui leur est proposé, tout en tenant à remplir leur devoir électoral. Tout cela est fort cohérent. Mais au premier tour des Législatives suivantes, les électeurs disposent d'un choix très large, et les blancs et les nuls retombent à 2,21 %. Cependant, l'abstentionnisme atteint cette fois le taux de 48,8 %, un taux qu'on ne relevait qu'à des élections européennes, bien que dans l'agglomération de Saumur, il soit inférieur de deux points aux résultats nationaux et plus faible que dans les parties rurales des circonscriptions. Le second tour des Législatives du 18 juin 2017 cumule tous les obstacles : les blancs et les nuls représentent 11,17 % des votants ; le taux de l'abstention monte encore jusqu'à 55,14 % des inscrits, encore qu'il soit un peu plus faible qu'au niveau national et dans les parties rurales environnantes. Désormais, le malaise devient éclatant ; il touche Saumur d'une façon inégale, de 40,89 à Dampierre à 68,71 % à l'Ile aux Enfants, le bureau le plus populaire et le plus lepéniste. On peut aussi y voir un rejet d'un système électoral compliqué, qui paraît d'un autre âge. Ainsi réapparaît spontanément la distinction de 1791 entre les citoyens actifs et les citoyens passifs. ]

4) La place limitée des femmes

 La première femme qui a siégé au Conseil municipal est Jeanne Lamy-Outhier, nommée par le préfet de Vichy, alors qu'elle n'était pas même électrice. L'instauration d'un vrai suffrage universel ne change pas grand chose, et tout le monde semble s'en accommoder. A Saumur, aucune femme n'a occupé de poste politique de premier plan ; ni député, ni conseiller général, ni maire ; aucune sous-préfète non plus.
 A chaque élection municipale, chaque liste se fait un devoir de présenter au moins une femme, toujours placée en rang moyen ; les communistes en trouvent parfois deux. Finalement, il y a toujours une élue au Conseil municipal, à laquelle ces messieurs se gardent bien de confier une délégation importante.

Place des femmes au Conseil municipal de la commune de Saumur de 1945 à 1971

Les femmes au Conseilmunicipal de  1945 à  1971

Place des femmes au Conseil municipal dans l'agglomération de Saumur de 1977 à 2014

Les femmes au Conseil municipal de 1977 à 2014

 Une évolution à la hausse se dessine à partir de 1989 et est accentuée par l'intervention extérieure de la loi sur la parité. Cependant, l'obligation de présenter des listes « chabadabada » n'aboutit pas à une égalité complète. En 2014, les femmes occupent tout juste cinq postes d'adjoint ou de maire délégué.

[ Note de juin 2017. Nette progression féminine en 2017. Au second tour des Législatives, deux femmes sont présentes parmi les quatre candidats ; le 18 juin, Laetitia Saint-Paul ( la République en Marche ) devient la première femme député de la 4ème circonscription de Saumur-Sud. ]

 

5) Saumur vu par les politologues

  Dans son classique " Tableau politique de la France de l'Ouest sous la Troisième République " ( Paris, 1913, p. 40 ), André Siegfried formule des observations subtiles sur le pays saumurois : « Dans cette admirable vallée, Saumur est la porte de l'Ouest, mais ne lui appartient pas... Ce pays de Saumur ne peut élire en somme ni un rouge parce qu'il est conservateur, ni un vrai blanc parce qu'il est d'instinct démocrate et un peu frondeur, même en matière religieuse. Jusqu'en 1889, il a choisi des bonapartistes... » Beaucoup de choses à retenir dans ce tableau : l'affirmation que Saumur n'appartient pas à l'Ouest politique du temps de Siegfried ( très souvent, en effet, la ville se singularise par rapport à l'ensemble du département et de l'Ouest ), le vieux fond bonapartiste ( qui réapparaît sous des formes diverses dans le gaullisme, le poujadisme et le lepénisme ), l'égal refus d'une gauche révolutionnaire et d'une droite réactionnaire ( qui ouvre un boulevard aux modérés ). Par ailleurs, Siegfried décrit un monde, surtout rural, qui a pratiquement disparu ; sa France de l'Ouest a bien changé au cours du second XXe siècle. Son explication par les structures de la propriété foncière, déjà jugée bien systématique en son temps, n'est plus du tout opérationnelle aujourd'hui.

 Aura-t-on plus de succès avec l'anthropologie ? Alexandre de Brandt, Droits et coutumes des populations rurales de la France en matière successorale, traduit de l'allemand en 1901, distinguait plusieurs modèles de structures familiales : le Saumurois appartient à la zone de la famille nucléaire égalitaire, dont la structure se réduit au couple des parents et de leurs enfants et où les partages sont égaux. Ces classements ont été repris par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, renforcés par une accumulation de statistiques. On peut en tirer que le Saumurois présente des structures familiales favorables au républicanisme. Mais c'est tout.

 Une approche par la pratique religieuse est en général admise comme plus opérationnelle. En raison de la chute actuelle des messalisants, le géographe Jean Renard, Géopolitique des Pays de la Loire. A la recherche d'une région perdue et retrouvée, ACL-CROCUS, 1988, se réfère de préférence au taux des enfants fréquentant l'école privée : sa carte ( p. 79 ) montre une bonne corrélation entre les fiefs de la droite et les communes où les 2/3 des enfants fréquentent l'école catholique. Les manifestations en faveur de l'enseignement libre sous la IVe République, les combats contre le projet Savary en 1984, les organisations hostiles au mariage pour tous ont soudé ces régions et y ont conforté l'hégémonie de la droite. Ces démonstrations sont impeccables pour l'ensemble du département, mais ne fonctionnent pas pour la ville de Saumur, qui est peu religieuse, où l'enseignement public l'emporte sur l'enseignement privé, sauf au niveau des collèges, et où l'anticléricalisme a longtemps constitué un fort ciment pour la gauche. Ce qui n'empêche pas la ville de voter le plus souvent pour la droite.

 Si l'on cherche parmi les marqueurs historiques, la ville est, plus qu'on le croit, imprégnée par l'hostilité aux grandes abbayes et par le libre examen protestant, elle a adhéré en masse à la Révolution française, elle a participé aux complots libéraux des années 1820-1822, elle s'est déclarée très tôt républicaine, elle est un lieu ouvert au commerce et aux brassages de population. Tous ces éléments l'orientaient plutôt vers la gauche et ont abouti à la puissance du parti radical à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Cependant, ce parti, sans grand bagage social, s'est effondré au sortir de la Seconde Guerre mondiale. C'est là une des clefs du changement.

 C'est plus probablement dans la société et dans ses évolutions récentes qu'on trouverait les meilleures explications. Présentée comme une ville aisée et bourgeoise, Saumur compte un grand nombre d'assujettis à l'impôt sur les grandes fortunes. Les dirigeants d'entreprise et les commerçants peuvent y donner le ton et y influencer les esprits. Mais ces catégories sont peu nombreuses ; la population est majoritairement composée de professions intermédiaires, d'employés et d'ouvriers, au total, une population modeste. La question est de savoir si les gens votent selon leurs catégories sociales...

 Les clefs universelles ouvrent peu de certitudes sur la géopolitique de Saumur. Il faudra nous contenter de procéder par étapes en avançant des explications conjoncturelles, les seules qui soient scientifiques.

 

6) Le rapport des forces entre la gauche et la droite

 Les duels simples et frontaux permettent un premier dégrossissement des réflexes politiques des Saumurois. Dans les cas choisis, l'extrême droite, l'extrême gauche et les écologistes sont absents.

Rapports gauche-droite dans la commune de Saumur de 1945 à 1969, puis dans l'agglomération de 1973 à 2014

Droite Gauche 1945Droite Gauche 1974

 A une exception près, Saumur est plus à droite que la moyenne nationale ( le niveau national est impossible à fixer pour les Municipales de 2001 ).

7) Le tournant de 1945

 Aux élections municipales de mai 1935, les listes de gauche l'avaient emporté dans deux sections sur trois et Robert Amy disposait d'une petite majorité de 17 conseillers sur 27. De ce fait, Saumur est présentée comme ancrée à gauche, ce qui n'est pas si sûr quand on scrute les élections législatives ; le 1er mai 1932, Georges de Grandmaison, candidat de la droite et fortement implanté dans la région, obtient 52,60  % des suffrages exprimés dans la ville et y distance Robert Amy ( 39,70 % ). A la législative partielle du 11 juin 1933, Robert de Grandmaison fait moins bien que son père avec 44,77 % et il est cette fois distancé par le candidat de la gauche, le docteur Seigneur, qui atteint 50,50 %. Le 26 avril 1936, alors que la France vote pour le Front populaire, Saumur reconduit Robert de Grandmaison avec 54,60 % des voix. Saumur n'est donc pas si nettement à gauche à la veille de la guerre.

 A sa sortie, la ville passe franchement à droite. Aux élections municipales d'avril-mai 1945, la liste d'Entente républicaine rassemblant toutes les droites l'emporte largement et obtient 24 sièges sur 27. Ce n'est pas un accident : aux élections législatives du 21 octobre 1945, alors que la France vote à gauche, les trois listes de droite totalisent 59 % des suffrages à Saumur, résultat confirmé par les nombreuses consultations postérieures.
 Comment expliquer ce tournant ? Les événements de la guerre, la forte propagande pétainiste me semblent jouer un rôle secondaire, et tous les partis se proclament ensuite plus résistants les uns que les autres. La droite a changé ; elle n'est plus dominée par les hobereaux conservateurs d'avant-guerre, mais par un nouveau parti, le Mouvement Républicain Populaire ( MRP ), qui par ses positions sociales pourrait se situer au centre gauche, mais qui, à Saumur, du fait de son électorat, s'affirme à droite dès les municipales. Au contraire, la gauche rétrécit son aire d'influence ; son ancien pilier, le parti radical, est exsangue ; ses dirigeants passent des alliances incohérentes, en particulier avec les gaullistes et ses électeurs sont désorientés. Enfin, il faut tout dire, le vote des femmes a nettement bénéficié à la droite et en particulier au MRP ; tous les observateurs en conviennent pour la période qui suit la Libération.

8) Une droite hégémonique ( 1945-1969 )

 Sous la Quatrième République, alors que la France vote habituellement à gauche, la droite l'emporte largement à Saumur, et cela de plus en plus nettement. Ensuite, la ville adhère massivement au gaullisme, dont les tenants obtiennent des résultats exceptionnels et s'installent à tous les postes. Le recul régulier du parti communiste, la décadence de la vieille SFIO, la désorientation des radicaux aboutissent à ces résultats désastreux. Le seul clocher de la gauche correspond aux 36 % des suffrages obtenus par François Mitterrand au second tour des Présidentielles du 19 décembre 1965. Encore ce score est-il un peu illusoire, car au 1er tour, le candidat unique de la gauche n'avait obtenu que 21 % des suffrages dans la commune de Saumur ; au second, des voix de Jean Lecanuet, situé au centre droit, sont venues le renforcer. La réalité de l'écroulement apparaît mieux au 1er tour des Présidentielles du 1er juin 1969 ; Jacques Duclos ( PCF ) est à 12 %, Gaston Defferre ( SFIO ) à 5 %, Michel Rocard ( PSU ) à 4 %.

9) La remontée de la gauche ( 1974-1988 )

Jacques Percereau Dans un contexte national plus favorable, la gauche, restructurée, progresse rapidement. En 1979, la victoire inattendue de Jacques Percereau ( à droite ) aux cantonales de Saumur-Sud constitue un jalon de ce décollage. Cependant, Saumur n'est pour rien dans l'élection de Mitterrand le 10 mai 1981. Ce dernier, après un 1er tour plutôt faible ( 26 % des suffrages exprimés ), fait le plein des voix de gauche au second, et même un peu au-delà ; il plafonne cependant à 42,75 %. Il n'est guère au-dessus de sa moyenne départementale ( cf. Elections présidentielles en Maine-et-Loire, s.d. J.-R. Bertrand et Chr. Pihet, CDDP d'Angers, 1983 ).
 Le rapport des forces se modifie avec le second tour des Présidentielles du 8 mai 1988 ; cette fois, Mitterrand est à 48,82 % et ce second tour est mauvais pour la droite. « L'électorat lepéniste ( 10 % des voix au premier tour ) ne s'est pas reporté en masse sur Jacques Chirac », note le Courrier de l'Ouest du 9 mai. Jean-Paul Hugot ajoute : « Je constate simplement que toute la majorité ne s'est pas retrouvée sur le nom de Jacques Chirac » : autrement dit, des électeurs ayant choisi Raymond Barre au premier tour ont pu s'abstenir ou voter Mitterrand au second. Désormais, la droite ne parvient plus à fédérer les voix gaullistes, les voix d'extrême droite et les voix modérées.

10) Une période de relatif équilibre depuis 1988

 Ce même Chirac fait nettement mieux au second tour des Présidentielles du 7 mai 1995, après un médiocre premier tour, où il arrivait derrière Edouard Balladur.
 La situation devient plus complexe à cette époque. Notre graphique, réduit aux cas tranchés, ne rend pas pleinement compte de l'ambiguïté des choix des Saumurois.

- Ces derniers préfèrent la gauche pour la gestion locale. Dans l'ensemble de l'agglomération, la gauche est clairement majoritaire aux Municipales de 2001, 2008 et 2014 ( voir explications détaillées dans le dossier sur les municipalités ). Les Saumurois confirment ces choix en réélisant des conseillers généraux de gauche à Saumur-Sud et à Saumur-Nord. Ils votent encore à gauche aux Régionales de mars 2010.

- A l'inverse, dans le choix majeur de l'élection présidentielle, les Saumurois préfèrent la droite ; ils accordent à Nicolas Sarkozy 57,81 % des suffrages exprimés au second tour de mai 2007 et 54,29 % en mai 2012. Les Législatives qui suivent ces consultations confirment cette tendance avec des variables. On trouve donc une configuration comparable à celle de l'Entre-Deux-Guerres, où les Saumurois votaient pour une municipalité de gauche et pour un député de droite. Changent-ils à chaque fois d'avis pour autant ?
 Tous comptes faits, les Saumurois peuvent à l'occasion affirmer des choix marginaux, voire extrémistes, du moins une partie significative d'entre eux. Très vite, ils reviennent à des positions modérées, qui représentent le fond de leur tempérament politique.

11) A la recherche des voix flottantes

 Selon leur situation sociologique, leur éducation, leur environnement, en nette majorité, les citoyens votent au premier tour pour une tendance politique immuable, même si les candidats ne leur plaisent guère, même si le contexte et la pression médiatique sont défavorables. Au-delà de ces noyaux durs des grands courants politiques viennent les électeurs flottants, qui peuvent changer de préférences, parfois au dernier moment, ainsi que le constatent les sondages. Ces indécis, ces perpétuels protestataires font finalement les majorités, ce qui peut être jugé regrettable ; ce n'est pas la sanior pars qui fait le résultat du scrutin, telle est la loi de la démocratie.
 Jadis, les politologues s'intéressaient beaucoup à ces voix flottantes. Ils en parlent moins aujourd'hui, alors qu'elles sont en forte augmentation, ainsi que l'attestent les variations rapides des résultats électoraux, ainsi que la montée des extrémistes ou l'apparition des « apolitiques ». A Saumur aussi, les voix flottantes sont en hausse, en liaison avec les mutations de la société et les migrations fréquentes des habitants. On ne dispose que d'observations empiriques pour clarifier cette question, rendue plus complexe par les vagues d'abstentionnisme.
 D'après mes observations sur les divers scrutins depuis 1997, j'avance les proportions suivantes : sur 100 inscrits, 20 % d'abstentionnistes structurels et 30 % d'abstentionnistes occasionnels ; sur 100 votants, 20 % émettent des choix flottants ; environ bien sûr. L'électorat saumurois est donc devenu très instable, mais malgré tout, ces voix nomades se déplacent par vagues dans le même sens. C'est pour elles qu'on fait des campagnes électorales...

12) Le vote à 18 ans change-t-il quelque chose ?

 Mis en place à l'été 1974, le vote des jeunes gens à partir de 18 ans apporte 1206 inscrits supplémentaires sur la liste électorale de 1977. Il est fréquent d'affirmer que les jeunes gens votent plus à gauche que leurs parents et que cette réforme porterait en germe le succès de Mitterrand en 1981. D'après des sondages, Jérôme Jaffré prouve qu'il n'en est rien. A Saumur non plus, je ne constate aucun effet évident de ce passage à 18 ans. En 1973, j'avais moi-aussi opéré mon petit sondage sur 75 élèves de Terminale D, de 1 ère D et de 2 onde A ( sondage qui avait fuité dans la presse ). Seulement 36 % des élèves souhaitaient le vote à 18 ans ; leurs préférences politiques étaient assez conservatrices et peu différentes de celles de leurs parents. Plus surprenant encore, compte tenu des questions de contrôle de cohérence, 39 % des choix étaient illogiques, dont 46 % chez les filles. Ces résultats correspondaient assez bien à un sondage opéré par l'IFOP en 1968.

13) Des électeurs pro-européens

Les zélateurs de l'unité européenne ont accéléré les processus fédéralistes sans bien mesurer qu'une majorité de Français traînaient les pieds. Mais pas à Saumur, ville ouverte sur le monde et entretenant des relations actives avec plusieurs villes jumelées.
 Le 20 septembre 1992, les accords de Maastricht instituant l'Union européenne sont approuvés de justesse par 51 % des Français ; Saumur répond OUI à 54 %, se différenciant nettement des villages de sa périphérie, qui votent NON en majorité ( dans le Saumurois, la carte du refus de l'Union européenne coïncide avec celle des suffrages pour Marine Le Pen en 2014 ).
 Même phénomène le 29 mai 2005 à propos du traité établissant une Constitution européenne. Les Français répondent NON à 55 %, les Saumurois Oui à 54,03 %, les communes rurales restant très réticentes.
 Aux élections européennes du 25 mai 2014, 55 % des Saumurois ne se déplacent pas, ce qui constitue un autre avertissement. Les listes europhobes regroupent 30 % des suffrages, alors que les partis considérés comme europhiles en totalisent 60 %. L'Europe ne fait plus rêver, mais elle est acceptée à Saumur.

14) Les tendances selon les quartiers

Voix de Jacques Chirac selon les bureaux au second tour des Présidentielles de 1995, le complément des voix de ce parfait duel droite-gauche va à Lionel Jospin :

  1 - Hôtel de Ville   65,4 %
  2 - Hôtel de Ville  74,5 %
  3 - Théâtre  64,9 %
  4 - Arche-Dorée  62,5 %
  5 - Clos-Coutard  49,9 %
  6 - Violettes  44,5 %
  7 - Félix Pauger  53,1 %
  8 - Félix Pauger 50,9 %
  9 - Jules-Ferry  41,5 %
 10 - Bagneux  59,2 %
 11 - Bagneux  50,8 %
 12 - Dampierre  64,1 %
 13 - St-Hilaire-St-Florent  59,3 %
 14 - St-Hilaire-St-Florent  55,9 %
 15 - St-Lambert des L.  51,7 %
 16 - St-Lambert des L.  53,5 %
 Moyenne générale  55,71 %

 Ceux qui connaissent bien la ville retrouvent sans peine les caractéristiques socio-politiques de la cité. Les fiefs de la droite y sont l'hyper-centre, renforcé par Dampierre et le quartier de Nantilly ( école de l'Arche-Dorée ). Les fiefs de la gauche correspondent à la zone de l'école Jules-Ferry, des Violettes et du Clos-Coutard. La périphérie donne des résultats dans la moyenne, plus à droite pour Saint-Hilaire-Saint-Florent, plus à gauche pour Saint-Lambert-des-Levées. Cette fois, la moyenne de la ville était donnée par le 14 ème bureau de Saint-Hilaire.
 Ces résultats sont d'une remarquable stabilité sur l'ensemble de notre période. Parmi les variations plus récentes, on pourra seulement noter une accentuation de l'écart entre les quartiers et une percée du Front national dans les bureaux populaires et à Saint-Lambert des Levées. Ce qui suffit amplement pour démontrer que Saumur est loin d'être une ville homogène.

 

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