L'évolution des partis

 

 Les graphiques suivants font apparaître deux types d'évolution. D'un côté, les partis fortement structurés, présents à la plupart des élections, appuyés sur un électorat fidèle et présentant une courbe relativement continue ; le parti communiste en fournit un exemple ; on le retrouve à chaque scrutin ( à l'exception de deux Présidentielles ). A l'opposé, des courants font des apparitions fulgurantes, mobilisent soudain les foules et dessinent des clochers exceptionnels, souvent sans lendemain ; les gaullistes en sont le prototype.
 Les électeurs du Maine-et-Loire apparaissent désorientés au sortir de la guerre : « A partir de la libération, en effet, toute une catégorie d'électeurs apparemment déracinés s'est spontanément orientée, lors de chaque consultation, vers des formations nouvelles : M.R.P. tout d'abord, R.P.F. et poujadisme ensuite. Les habitants du Maine-et-Loire ont ainsi perdu, à la faveur de la seconde guerre mondiale, la constance qui les caractérisait jusque là en matière politique » Benoît Jeanneau, « Les Elections Législatives de Novembre 1958 en Maine-et-Loire », Revue française de Science politique, n° 3, sept. 1960, p. 562-607.

[ Nous n'avons pas pu présenter les radicaux ou les républicains indépendants, en raison de leurs apparitions trop intermittentes. ]

Commune de Saumur, pourcentage des voix des grands partis de 1945 à 1969

Partis de 1945 à 1969
Agglomération de Saumur, pourcentage des voix des grands partis de 1974 à 2012
Partis de 1974 à 2012

1) Le parti communiste français, les étapes d'un déclin

 De 1920 à 1939, le parti communiste a connu à Saumur une alternance de périodes fastes et de périodes de décadence. Au sortir de la guerre, il est ressuscité, fort de ses lourds sacrifices dans la résistance, de sa participation aux gouvernements du Tripartisme et de la bonne image de l'URSS jusqu'à la Guerre froide.
 En mai 1946, sa section de Saumur est dirigée par deux responsables, Plazols, professeur au collège de Garçons, secrétaire politique, et Georget, secrétaire administratif. D'après l'inspecteur des Renseignements généraux, il compte 250 militants, parmi lesquels on remarque une cohorte d'institutrices habilement endoctrinées à l'Ecole normale. Il est certainement le parti le plus nombreux et le plus dynamique de la ville. Il dispose d'un siège, d'abord 8 rue Saint-Nicolas, puis 56 rue du Portail-Louis.
 Aux élections à la première Constituante le 21 octobre 1945, la liste communiste obtient 15 % des suffrages saumurois. Ce score apparemment élevé doit être relativisé, car le PC est alors au-dessous de la SFIO à Saumur et qu'à l'échelle nationale, il est le premier parti de France avec 28,35 % des suffrages. Dans la ville, il pousse une pointe à 19 % aux Législatives de novembre 1946, mais c'est-là son record ; il se situe habituellement vers 14-15 % des suffrages jusqu'en 1956. Il ne parvient donc jamais à s'implanter en force à Saumur, faute de courroies de transmission.Affichette contre la guerre bactériologique
 Il domine les syndicats d'enseignants. Il contrôle le Conseil Communal des Combattants de la Paix et de la Liberté, mis en place le 19 mai 1949, afin de combattre le plan Marshall ( A.D.M.L., 97 W 27 ). Il anime la lutte contre la guerre du Vietnam par des réunions et des distributions de tracts. En 1952, pour protester contre la guerre bactériologique, il colle à Saumur l'affichette ci-contre, digne d'un film d'horreur.

 Cependant, il ne parvient pas à s'assujettir complètement l'Union des Femmes Françaises, dans laquelle des socialistes conservent des postes dirigeants. Son principal échec est dans l'action syndicale, sur laquelle nous ne reviendrons pas ailleurs, tant elle est peu active à Saumur ( où les grèves ne sont suivies jusqu'à 1968 que dans l'enseignement et dans la SNCF ).  Schématiquement, le monde de la fonction publique relève de la CGT-FO, le monde des vins mousseux de la CFTC, le monde des métaux ( chapelets et médailles ) de la CGT avec 450 syndiqués. Cette dernière a le monopole des locaux de la Bourse du Travail, installée 15 Grande-Rue. Au début de 1951, Clémot, secrétaire du syndicat CGT des Métaux, excédé par les interférences du PC, passe chez les autonomes suivi par toutes ses troupes. Il est imité par le syndicat des ouvriers agricoles ( les champignonnistes ). Réduite à un faible nombre d'adhérents, la CGT déploie une faible activité. Le nouveau syndicat autonome ne se porte guère mieux et tombe à 250 adhérents ( dans la métallurgie en 1953 ).
 D'après les notes d'information des Renseignements généraux ( A.D.M.L., 136 W 30 et 32 ), la section locale du parti, dirigée un temps par Jack Blain ( qui réapparaîtra dans d'autres formations ), n'est guère active dans les années 1952-1954. Elle ne parvient pas à relancer l'Union des Femmes Françaises. Elle est plus heureuse avec le Mouvement de la Paix ; le Conseil Communal de la Paix, animé par la directrice de l'école maternelle de la rue Chanzy, lutte contre la guerre d'Indochine et contre le réarmement allemand ; ses pétitions rencontrent un bon écho et sont signées par d'anciens déportés et par d'autres personnalités de la ville. Cependant, ce conseil local ne fonctionne plus en avril 1954. Le PCF local est mal armé pour affronter les crises de 1956-1958. Il comprend deux cellules, celle des cheminots, fortement encadrée, et la cellule Maurice-Thorez assez diversifiée et peu dynamique ; sa réunion mensuelle de décembre 1952 rassemble 10 militants ; le 28 janvier 1954, une réunion spéciale pour les enseignants n'en regroupe que quatre. Les instances fédérales blâment les dirigeants de Saumur et les pressent de faire leur autocritique. Marcel Hamon, ancien professeur du collège, ancien député redevenu enseignant, vient animer le 21 mars 1953 une réunion des Anciens Combattants de la Résistance française ; il attire 35 auditeurs, mais la création d'une section locale s'avère impossible.
 Un autre écho sur l'ambiance du temps est donné par un ancien professeur d'allemand au collège, Jean-Pierre Hammer, Destination Madagascar, Saumur, Paris, Tananarive. Des coulisses du PC au grand soleil de l'Ile rouge, Karthala, 2005, p. 12-41, un livre de souvenirs assez caustique sur la ville, le collège et le PCF. Selon lui, René Mahias, chef de bureau à la SNCF, a caporalisé la section locale ; il lui explique : « Non, ici le Parti n'existe pratiquement plus. C'est moi le secrétaire de la section. Les cellules, toutes des locales, ne marchent plus. Une fois par an, je place des cartes d'adhérent avec deux ou trois timbres de cotisation chez des communistes âgés et de plus en plus vétérans. Quant aux jeunes, ça ne les intéresse pas... » En 1956, le jeune professeur convainc la cellule Maurice-Thorez de se prononcer contre la guerre d'Algérie, à une époque où le parti ménage le gouvernement de Guy Mollet. Taxé de déviationnisme, il prend ses distances et se défoule plus tard dans ses mémoires...
 Présent à la plupart des élections grâce à des candidats dévoués, bénéficiant de la fidélité d'électeurs inconditionnels, le PC local ne subit pas d'effondrement soudain et survit à plusieurs crises internes et à de nombreux cataclysmes nationaux et mondiaux, grâce à la puissance de l'appareil et à d'anciennes solidarités. L'union de la gauche lui fait perdre des suffrages, mais lui rapporte un siège de conseiller municipal. Le zèle de Roger Tarjon n'y change rien. Les élections présidentielles sont catastrophiques pour le PC ; il tombe au-dessous des trotskystes en 2002 et en 2007. Le Parti de Gauche lui apporte un sang neuf et Jean-Luc Mélenchon remonte à 8,10 % en 2012. Mais aux Législatives suivantes, il chute à 2,19 %.

2) Les mutations du parti socialiste

 Le parti socialiste SFIO est puissant au sortir de la guerre. Il domine le Comité de Libération de l'arrondissement. Sa section locale, animée par Marie-Ange Réhel, professeur au collège de Garçons, est assez active et dispose d'une permanence, 27 Grande-Rue. Elle compte en théorie un effectif de 139 adhérents ( Isabelle Couturier, La S.F.I.O. dans le Maine-et-Loire, 1945-1969, mémoire de maîtrise, Angers, 1998-1999 ). Aux élections à la première et à la deuxième Constituante, la S.F.I.O. obtient 19 et 18 % des suffrages exprimés ( son meilleur résultat s'élevait à 6,82 % avant la guerre ). A l'évidence, elle récupère un bon nombre de suffrages radicaux. Jean Marboutin est constamment réélu au Conseil municipal, où il est écouté ; il anime une association de sinistrés et préside à la renaissance de la loge maçonnique. Cependant, la SFIO manque de relais sociaux et syndicaux. Son véritable leader régional est le docteur Lucien Boissin, solidement implanté à Longué.
 Pilier du Tripartisme, puis de la Troisième Force, la SFIO est entraînée dans le déclin de la IVe République et n'a plus guère d'activité locale dans les années 1953-1954, où elle ne compte plus que trois ou quatre adhérents. Elle tombe à 11 % des suffrages aux Législatives du 2 janvier 1956. Elle n'a même pas de candidat sur Saumur-Sud aux élections des députés en mars 1967. Aux Présidentielles de juin 1969, les 5 % de Gaston Defferre sonnent le glas de la vieille SFIO.
 Cette déconfiture laisse le champ libre aux forces qui travaillent à la construction d'un nouveau parti. La Convention des Institutions Républicaines, mouvement né dans le sillage de la candidature de François Mitterrand en 1965, se structure lentement dans les années 1966-1968 ; à Saumur, elle démarre avec quatre membres au cours d'une réunion constitutive tenue le 19 décembre 1968. Après d'âpres discussions, le " Nouveau Parti socialiste " se constitue à Angers le 4 mai 1969.
 La section socialiste du Saumurois réunit 46 adhérents en mars 1975, 88 en décembre 1976 ( 27 ouvriers, 56 employés et fonctionnaires, 5 indépendants ). Les effectifs varient en raison d'un taux de renouvellement assez rapide et de la constitution temporaire de sections à Montreuil et à Doué ; les nombres réels sont de 66 cartes en juin 1977, 26 en juillet 1980, 57 en mars 1982.
 La section se prononce constamment en faveur de l'Union de la Gauche, donc pour une alliance avec le PCF. Mais de part et d'autre, le coeur n'y est pas et les relations sont constamment difficiles. En permanence, deux militants assez isolés se prononcent contre cette orientation. Participant à tous les grands mouvements de l'époque, les socialistes saumurois adhèrent au Comité contre la guerre du Vietnam, ils participent au Comité de soutien Fontevraud-Larzac et se font matraquer par les CRS sur le square Verdun le 23 juin 1973. A dominante rocardienne, la section est réservée devant les manoeuvres d'appareil de François Mitterrand : le 12 janvier 1981, elle lui accorde 4 suffrages en faveur de sa candidature aux Présidentielles, mais 8 votes blancs et nuls manifestent de la réserve.

 Le schéma ci-dessus témoigne de la remontée électorale des socialistes. Au premier tour des Législatives de mars 1973, ses candidats remontent à 18 % dans l'agglomération. Avec les 34 % de François Mitterrand au premier tour des Présidentielles de 1988, le PS devient le premier parti de la ville. Ses dirigeants locaux estiment que le renfort d'un ténor national leur permettrait un succès qui semble possible ; en 1994, ils contactent Martine Aubry, qu'on dit en quête d'un parachutage ; cette dernière ne répond pas, mais elle s'implante alors à la Mairie de Lille.
 Couvrant un éventail étendu, le PS saumurois rassemble des suffrages d'anciens électeurs communistes et centristes, il a de bonnes relations avec les radicaux de gauche, auxquels il abandonne parfois le leadership. Cependant, il ne remporte longtemps que des succès mineurs, car il est en permanence rongé de l'intérieur par de désolantes guerres de courants, qui camouflent souvent des ambitions individuelles. Coups bas, manoeuvres d'appareil usent vite les nerfs des responsables. Ces conflits deviennent particulièrement vifs à l'occasion des Municipales de 1989, de 1995 et de 2014 ( voir le dossier municipal ). Malgré tout, cette diversité conflictuelle n'empêche pas les succès.

3) Les radicaux, un parti éclaté

  Les classements officiels du ministère de l'Intérieur ne croient pas à l'existence d'un centrisme ; ils placent toujours les élus au centre gauche ou au centre droit. Ces deux tendances représentent sans doute le véritable tempérament politique des Saumurois, qui y reviennent toujours après de rares périodes d'exaltation.
 L'influent parti radical et radical socialiste de l'avant guerre, bien prononcé à gauche au temps de Robert Amy, s'écroule aux élections municipales d'avril-mai 1945 et ne s'en remet pas. Ses adhérents se dispersent ; certains rejoignent les rangs du RPF et le parti disparaît momentanément. Selon un rapport du sous-préfet ( A.D.M.L., 97 W 27 ), une dizaine d'anciens adhérents se réunissent au cours d'un déjeuner le 16 mars 1952, dans le but de reconstituer le comité radical. La présidence d'honneur est attribuée à Théophile Pelon, conseiller général, qui avait appartenu à la fois au parti radical et au RPF. Le présidence effective passe à Maître William Bertrand, ancien ministre et bâtonnier de l'ordre des avocats de Saumur. Cependant, les radicaux présentent rarement des candidats et n'appellent pas leurs électeurs à voter pour la gauche, leur laissant le libre choix.
 Grâce au prestige de Pierre Mendès-France, le parti radical obtient même 9 % des suffrages aux Législatives du 2 janvier 1956. Puis il se disperse dans des organisations diverses, difficiles à suivre et impossibles à figurer sur les graphiques, le RGR ( Rassemblement des Gauches Républicaines ), les Radicaux de Gauche, le parti radical valoisien, membre de l'UDI ; le Mouvement des Radicaux de Gauche, peu structuré, obtient des succès locaux grâce à l'appui des socialistes.

4) Les modérés, le choix habituel des Saumurois

  La tendance modérée, se plaçant au centre droit, a connu son heure de gloire à Saumur avec le MRP ( le Mouvement Républicain Populaire ). Ce parti tout jeune, créé en novembre 1944, essaime rapidement, en particulier à Saumur, sous la présidence d'Emmanuel Clairefond ; disposant d'une permanence, sa section tient des réunions mensuelles annoncées dans la presse et de fréquentes conférences publiques animées par des ténors angevins. Son programme social soutenant toutes les réformes structurelles de la Libération lui vaut l'appui de la CFTC, le plus puissant syndicat de la ville. Sans être un parti confessionnel, ses racines démocrates-chrétiennes lui procurent le soutien ouvert du clergé, d'autant plus que le MRP est favorable aux subventions pour les écoles privées, le grand débat du temps. Ce parti manifeste une conception fort élastique de la laïcité ; ainsi, le Conseil municipal de Saumur accorde un secours d'études de 15 000 F à un étudiant du Grand Séminaire d'Angers ; attaquée par le préfet, cette délibération est cassée par l'assemblée plénière du Conseil d'Etat du 13 mars 1953, en tant que subvention indirecte à un culte... Le MRP a l'avantage d'être un mouvement neuf qui rajeunit l'image de la vie politique, alors que les partis d'avant guerre ont pris un coup de vieux. Son programme pourrait le situer au centre gauche, mais les pesanteurs de son électorat et ses alliances le ramènent au centre droit dès 1945, du moins à Saumur. La ville devient l'un de ses fiefs et il y dépasse constamment ses résultats nationaux.
 Il se situe à 37 % des suffrages aux Législatives d'octobre 45, à 36 % aux Législatives suivantes ( mais son électorat peut lui être infidèle : au référendum de mai 46, il répond NON, alors que le MRP recommandait le OUI ). Ce parti culmine à 45 % aux Législatives de novembre 46. Il tient la mairie jusqu'en 1959 - avec un bref entracte. Deux de ses membres exercent des mandats nationaux ( Emmanuel Clairefond et Fernand Angibault ). Il entretient de bonnes relations avec la gauche classique, qu'il côtoie au gouvernement. Son principal rival local est le RPF, qui lui enlève des adhérents et qui lui dispute la primauté. Sur le général de Gaulle, le MRP a des positions nuancées ; sous son impulsion, le Conseil municipal lui dédie la rue Nationale le 17 octobre 1946, mais il est aussi l'un des artisans du départ du général en janvier 1946. Sur son tract électoral d'octobre 47, il précise : « Nous voulons de Gaulle en dehors et au-dessus des partis » ( A.D.M.L., 97 W 118 ), pensant manifestement que le général est définitivement à la retraite.
 En décembre 1953, André Carré, chef de cave à Saint-Hilaire-Saint-Florent, prend la présidence du groupe local, qui perd de son dynamisme, mais qui demeure le premier parti de la ville avec 23 % aux Législatives de janvier 1956.
 Avec le retour du général de Gaulle, le MRP s'effrite ; ses électeurs se déplacent en nombre vers des candidats gaullistes, alors que ses dirigeants prennent leurs distances avec le général. Au rérérendum d'octobre 1962 sur l'élection du président de la République au suffrage universel, l'ancien député Charles Barangé se prononce pour le NON : « je ne me résignerai jamais à admettre que la France est composée d'un seul homme, intelligent, capable, voire prestigieux, de quelques courtisans [...] et de quarante millions de sujets, de l'opinion desquels on se passera royalement lorsqu'ils auront élu un Président, guide et souverain. » ( Courrier de l'Ouest, 27 octobre 1962 ). Jean Lecanuet se porte candidat contre de Gaulle aux Présidentielles de décembre 1965 et il obtient 20 % des suffrages à Saumur ; au duel du second tour, ses électeurs se reportent autant sur Mitterrand que sur le général. Les militants du MRP se fondent ensuite dans le Centre démocrate en 1966, puis dans Progrès et Démocratie moderne. Un courant modéré et allergique au gaullisme se dessine fort bien ; il apparaît dans les 27 % de suffrages qui se portent sur Alain Poher au premier tour des Présidentielles de juin 1969. Il se retrouve sur Jean Bégault, maire de Doué, qui était le suppléant d'Edgard Pisani aux Législatives de 1968 et qui l'emporte sur le gaulliste Robert Hauret en 1973, avec le renfort d'électeurs de gauche. Par la suite, le courant se brouille quelque peu. On le retrouve affaibli et peu structuré dans les suffrages qui se portent sur le MODEM, sur François Bayrou ou sur l'UDI, et qui souvent ferraille avec les gaullistes, ainsi qu'on le verra plus bas.

5) Triomphes et effondrements des courants gaullistes

  Les partisans inconditionnels du général de Gaulle ou ceux qui se déclarent ses héritiers connaissent des périodes de forte influence et aussi des traversées du désert. Ils sont nettement marqués à droite et leur croyance en l'homme providentiel témoigne de la survie des vieilles traditions bonapartistes locales ( il n'existe pas d'organisation gaulliste de gauche à Saumur ).
 Ils apparaissent dès que le général a ses premiers heurts avec le tripartisme. Un rapport des Renseignements généraux du 11 décembre 1945 signale l'existence d'un groupement de corps francs gaullistes à Saumur, fort de 15 membres. L'organisation est dirigée par Edouard Prudhommeau, le capitaine des pompiers, et a l'appui d'un groupe d'anciens déportés emmené par Alexandre Bourge. Le corps franc dispose d'armes héritées de la Résistance, mais pour l'heure, il se contente de couvrir la ville de grosses inscriptions : « de Gaulle au pouvoir » ( A.D.M.L., 30 W 37 ). Le commissaire de police suit de près ses activités et, le 26 janvier 1946, il confirme que le groupe dispose d'armes individuelles et ajoute que ses membres ne se sont pas fait remarquer par une résistance active, mais qu'ils se sont sutout manifestés depuis la Libération ( A.D.M.L., 97 W 27 ).
 Les inconditionnels du général se lancent aussi dans le champ politique. L'Union gaulliste, lancée par René Capitant, reçoit 10 % des suffrages saumurois aux Législatives d'octobre 1945 et le " Rassemblement républicain gaulliste " 9 % aux élections de la seconde Constituante en juin 1946. Cependant, l'hostilité vigoureuse du général à l'égard de la Constitution de la IVe République a sûrement pesé sur les rares participants au référendum du 13 octobre 46 ; les Saumurois y répondent NON à 55 %, allant ainsi contre le courant national qui répond OUI à 53 % ; c'est la première divergence de Saumur avec les décisions du pays. D'après les Renseignements généraux, qui surveillent les gaullistes autant que les communistes, ce premier parti s'effondre rapidement, car le général ne le soutient pas.
 Depuis l'appel de Bayeux et la fondation du RPF le 14 avril 1947, les gaullistes se mobilisent à nouveau et tiennent de nombreuses réunions publiques, au cours desquelles ils fustigent le régime des partis. Le groupe de Saumur du RPF est déclaré le 18 août 1947 ( A.D.M.L., 97 W 27 ) ; il s'installe 89 rue d'Orléans et est animé par André Moreau, ancien résistant et ancien directeur du camp de Montreuil. Il se donne pour chef de file le contre-amiral André Commentry, qui s'est retiré dans sa ville natale l'année précédente. Il tient à l'écart Alexandre Bourge et les membres de l'Union gaulliste. Cependant, il s'accroît très vite, d'autant plus qu'aucune cotisation n'est exigée. Pierre Raimbault, conseiller municipal, adhère à titre personnel, mais ne parvient pas à entraîner tout le groupe des " Résistants du Saumurois ". Un autre renfort de poids est signalé : selon un rapport confidentiel du commissaire de police ( A.D.M.L., 303 W 274 ), le général Durosoy, commandant l'EAABC, a réuni le 8 avril ses officiers et sous-officiers ; au cours d'une conférence qui a duré une heure environ, il « a invité ses auditeurs à suivre les directives du général de Gaulle, dont il a commenté les récents discours et à se tenir à sa disposition si besoin était ». Egalement, un ancien adjudant recrute avec succès dans les milieux militaires.
 De nombreux radicaux rejoignent les rangs gaullistes, d'autant plus facilement que la double appartenance est admise. Aux élections municipales d'octobre 1947, la curieuse liste de Commentry présente en alternance un gaulliste et un radical ( voir ces élections ).
 Le RPF affirme sa prédominance aux Législatives du 17 juin 1951, une élection aux modalités particulièrement sophistiquées : un système d'apparentements au niveau départemental favorise la Troisième Force ; les électeurs peuvent ajouter des signes préférentiels sur les listes de candidats. Emmanuel Clairefond confirme ainsi sa popularité à Saumur en obtenant 159 signes préférentiels, alors que l'amiral Commentry n'en reçoit que 41. Mais au final, avec 31 % des suffrages, le RPF arrive au-dessus du MRP ( 29 % ) et à l'échelle départementale, l'amiral Commentry est élu député ( pas Clairefond, qui deviendra conseiller de la République ).
 Grandeur et décadence : le RPF se divise assez vite et perd ses militants ; son congrès départemental de mars 1953 ne réunit qu'une soixantaine de présents ( A.D.M.L., 136 W 31 ). De Gaulle le dissout en 1955. Les rescapés, devenus les Républicains sociaux ( ARAS ), font un tout petit score à Saumur aux Législatives du 2 janvier 1956 ( 7 % ). Nul n'imagine alors que le général va revenir au pouvoir à la faveur des événements d'Algérie ( voir crise de 1958 ).
 Dans le sillage du général, les gaullistes renaissent aux Législatives de novembre 1958. Lucien Gautier s'installe à la mairie en mars 1959 ( sans être un homme d'appareil ).Le général de Gaulle entrant dans la Mairie, photo Perrusson Les Législatives de novembre 1962 amplifient ce succès. Saumur accepte l'évolution semi-présidentielle de la Ve République avec 68 % de OUI au référendum du 28 octobre 1962 ( la moyenne nationale est de 62 % ). Au cours d'un long périple dans le Maine-et-Loire et en Mayenne, le général passe par Saumur le 21 mai 1965 ; il y prononce quelques phrases banales ; à droite, on le voit entrer dans l'Hôtel de Ville, en compagnie de Lucien Gautier.
 La ville reste un fief gaulliste, alors que l'autorité du général s'effrite. Aux Présidentielles de décembre 1965, de Gaulle obtient 49,57 % des suffrages au premier tour et 64 % au second ( à l'échelle nationale 44 % et 55 % ). Les élections législatives de mars 67 et de juin 68 confirment ces résultats. Au référendum du 27 avril 1969, quand la France répond NON à de Gaulle à 53 %, Saumur reste dans le camp des OUI à 52 %. Elle confirme ce choix en choisissant Pompidou à 51 %, puis à 60 %, à l'élection présidentielle suivante.

 Le courant gaulliste subit ensuite un déclin. Il perd la mairie en 1971. Aux Législatives assez confuses de mars 1973, à Saumur-Sud, le député sortant Robert Hauret arrive en tête au premier tour, mais est battu au second par le réformateur Jean Bégault, qui se déclare alors opposant. Aux Présidentielles de mai 1974, Jacques Chaban-Delmas, héritier du général, obtient au premier tour le faible résultat de 13 %.

 Après ce sérieux fléchissement, le gaullisme revient en force à Saumur avec Jacques Chirac et son lieutenant saumurois Jean-Paul Hugot ( voir développements dans le dossier municipal ). Désormais, la section locale du RPR est restructurée, elle annonce 250 adhérents sur Saumur et un budget annuel de 55 000 F ( Nouvelle République du 26 décembre 1984 ). Sa permanence passe de la rue des Payens à la Maison des Anges de la rue Fourier. Forte de militants dévoués et de colleurs d'affiches musclés, elle remporte des succès électoraux. Mais ses frictions avec les modérés méritent quelques développements.

6) Rivalités entre chiraquiens et modérés

 Les membres des diverses structures de l'UDF se plaignent d'être marginalisés. « Malheureusement à Saumur, le RPR n'est pas un parti, mais une tribu. Et quand on n'appartient pas à la tribu, on est exclu » ( Christian Brûlard, La Nouvelle République, 30 mai 1995 ).
 Chaque scrutin est l'occasion de heurts et parfois de surprises. Au premier tour des Législatives de mars 1993, au nord et au sud, deux candidats RPR ( sans étiquette ) sont lancés contre les députés sortants, membres de l'UDF. Aux Présidentielles d'avril-mai 1995, les modérés de Saumur votent pour Edouard Balladur, qui précède Jacques Chirac de plus d'un point dans la ville ; à l'évidence, quelques uns d'entre eux préfèrent Jospin au second tour.
 Aux Législatives de mai-juin 1997, déclenchées par la dissolution prononcée par Jacques Chirac, à Saumur-Sud, Louis Robineau, UDF et démocrate-chrétien soutenu par François Bayrou, se déclare l'héritier de Jean Bégault ( dont il a été le suppléant et dont la fille devient sa suppléante ) ; il mène une campagne active sous l'inusable slogan : « Parler vrai, agir juste ! » Le RPR présente Jean-Pierre Pohu, maire de Doué, officiellement soutenu par Jean-Paul Hugot. Au soir du premier tour, la préfecture annonce que Louis Robineau vient en tête de la droite avec 63 voix d'avance. Il est vrai qu'à Saumur, le candidat centriste a obtenu 207 voix de plus que celui du RPR. Mais peu après, la préfecture corrige ses calculs en accordant 12 voix de plus à J.-P. Pohu. Néanmoins, Louis Robineau maintient sa candidature, en expliquant qu'il ne voit aucun danger du côté de la gauche. Celle-ci est représentée par Jean-Michel Marchand, investi par Anjou-Ecologie-Autogestion et par le parti socialiste. Si son résultat dans la ville de Saumur est élevé ( 27,9 % des suffrages exprimés ; il arrive en tête ), il n'est qu'à 20,35 % dans l'ensemble de la circonscription. Louis Robineau espère probablement recevoir des suffrages d'une gauche qui n'a plus de chances apparentes. C'est le contraire qui se produit : le 1er juin, Jean-Michel Marchand l'emporte avec 36,57 % des voix ( Pohu, 34,32 %, et Louis Robineau, 29,11 % ). Pour la ville de Saumur, les résultats sont plus spectaculaires : Marchand 43,6 %, Pohu 30,7 %; Robineau 25,7 %. Ce dernier est clairement sanctionné pour son maintien ; les élus centristes de la ville l'ont publiquement lâché.
 A l'issue de cette curieuse triangulaire, une circonscription modérée se donne un député de gauche. Expliquer cette alchimie électorale de second tour n'est pas simple ; la méfiance envers le président Chirac s'est amplifiée ( c'est un fait national ). Mais Jean-Michel Marchand reçoit 1 500 voix supplémentaires à Saumur ; les suffrages des communistes, des écologistes, d'abstentionnistes du premier tour ne suffisent pas encore pour faire ce total... Si l'on examine de près les résultats du bureau de l'école Jules-Ferry, il apparaît que plus de la moitié des électeurs du Front national ont voté pour la gauche au second tour ( afin de sanctionner des notables établis ? ). Confirmation par les votes du Vaudelnay, le principal fief lepéniste de la région : le report des voix vers la gauche au second tour y est incontestable.
 Du côté du RPR, le « maintien illégitime » de L. Robineau est violemment critiqué. Le conflit rebondit aux Législatives de juin 2002, qui suivent la réélection triomphale de Jacques Chirac. A Saumur-Sud, Michel Piron, maire de Thouarcé et président de l'association des maires du département, d'orientation modérée, obtient du Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin l'investiture de la nouvelle UMP ( alors Union pour la Majorité Présidentielle ). Jean-Paul Hugot se porte candidat, sans avoir obtenu l'estampille officielle ; dans la ville de Saumur, dont il n'est plus maire, il devance nettement Piron au premier tour ( 30,8 % des suffrages contre 20,38 ). Cependant, l'ensemble de la circonscription, à dominante rurale, donne un net avantage au maire de Thouarcé, en faveur duquel J.-P. Hugot doit se désister. Il apparaît néanmoins que dans la ville de Saumur, les électeurs de ce dernier sont loin de tous se reporter sur Piron ; beaucoup s'abstiennent. Dans ce duel frontal, Jean-Michel Marchand perd son siège de député, bien qu'il soit majoritaire dans sa ville au premier et au second tour.
 Nouveau rebondissement aux cantonales de mars 2004. Jean-Paul Hugot, candidat sur Saumur-Sud, réussit un premier tour prometteur, mais est distancé au second par le candidat de gauche, Jackie Goulet. Il suffit d'examiner les votes de Chacé et de Distré pour voir que les électeurs modérés n'ont pas voté pour Hugot. Sur ce nouvel échec, bien que resté puissant dans le centre-ville, J.-P. Hugot abandonne la vie politique et démissionne du Conseil municipal de Saumur.

 Où placer Nicolas Sarkozy et sa nouvelle UMP dans le cadre de ces conflits ? Par les hommes, les programmes et les méthodes, il appartient plutôt à la filière gaulliste. Les modérés se resserrent derrière François Bayrou, qui réussit à Saumur un bon score de 20,69 % aux Présidentielles de 2007, mais qui s'effondre à 10,79 % en 2012. Dans tous les cas, les Sarkozystes tiennent le haut du pavé. Nicolas Sarkozy vient à Saumur et à Distré, le 5 juin 2008, pour des visites centrées sur la réforme de l'éducation ; les porteurs d'une carte de l'UMP ont pu l'approcher ; les autres n'ont vu qu'un impressionnant déploiement policier, comme cette patrouille sur le Thouet.

 

7) L'affirmation épisodique des extrêmes

  Les forces qui se placent en dehors du fonctionnement régulier des institutions établies font pendant longtemps des apparitions ponctuelles, mais remarquées, et parviennent à s'enraciner depuis une vingtaine d'années.
 Elles se placent surtout à l'extrême droite et pourraient invoquer une forte tradition d'avant-guerre ( voir le vol d'armes à l'Ecole de cavalerie et la puissance du Parti social français ). Cependant, les traditions bonapartistes locales sont surtout canalisées par les gaullistes.
 Le poujadisme, solidement structuré autour de Montreuil-Bellay fait une percée fracassante en réunissant 14 % des voix aux Législatives du 2 janvier 1956. Bien que son mouvement soit en pleine décomposition, Pierre Poujade, lui-même, se porte candidat sur Saumur-Sud aux Législatives de novembre 1958 ; il obtient dans la ville 9 % des suffrages et se retire en invitant à reporter ses voix au second tour sur l'UNR Robert Hauret ; Roselyne Bachelot, La petite fille de la Ve. Souvenirs, Flammarion, 2015, p. 55-56, explique que c'est une démarche de son père qui avait convaincu Poujade. Malgré ces insuccès, ce dernier se présente à nouveau en novembre 1962 et tombe à 7 %.
 Les partisans jusqu'au-boutistes de l'Algérie française et les sympathisants de l'OAS prennent le relais ( voir l'étude sur mai 1958 et ses suites ). Leur antenne locale est le Front national de l'Algérie française, fondé par Jean-Marie Le Pen en 1960 et dirigé à Saumur par 7 civils et 5 officiers d'active. Aux Présidentielles de décembre 1965, Jean-Louis Tixier-Vignancour, héritier direct de ces extrémistes, obtient 6 % des suffrages à Saumur.
 Son ancien chef de campagne et successeur, Jean-Marie Le Pen, tombe au-dessous de 1 % aux Présidentielles de mai 1974, mais opère une remontée retentissante en atteignant 10 % aux Présidentielles de juin 1988 et encore un peu plus en 1995. Il s'inscrit désormais dans le paysage politique local : 11,73 % en 2002, 8,07 en 2007. Alors que le mouvement semble s'essouffler, Marine Le Pen le relance, sous une forme moins extrémiste et avec des partisans mobilisés : 14,91 % aux Présidentielles de 2012, puis 22 % aux Européennes de 2014. Le Front national est à Saumur un peu au-dessous de ses résultats nationaux et nettement au-dessous de son niveau dans les campagnes du Sud-Saumurois. Il convient aussi de tenir compte de l'aspect protestataire exceptionnel de ces suffrages. Un niveau plus réfléchi est donné par les Municipales de 2014 : plus de 11 % au premier tour et 8 % au second, ce dernier résultat pouvant correspondre aux votes d'adhésion et à la puissance réelle du Front à Saumur, ce qui lui vaut tout de même une conseillère municipale. Ce mélange d'europhobie, de défiance à l'égard de la classe politique, de sentiment de déclassement et d'abandon doit être pris très au sérieux par les responsables. Il est particulièrement fort dans les quartiers populaires : il atteint 15 % des suffrages dans les bureaux des Violettes et de Jules-Ferry au premier tour des Municipales de 2014.

 L'extrême gauche ne parvient pas à canaliser ces désespoirs, alors que c'est-là sa fonction tribunicienne. En août 1946, Marcel Baufrère, ancien déporté, était revenu dans sa ville natale pour y lancer un groupe de trotskystes lambertistes ( PCI ) ; il trouve peu d'écho et est violemment pris à partie par des membres du PCF ( A.D.M.L., 97 W 27 ). Les résultats électoraux commencent petitement pour l'extrême gauche : 1 % pour Alain Krivine en 1969, ensuite 2 % pour Arlette Laguillier en 1974 et en 1981, puis 2,3 en 1988. L'extrême gauche sort ensuite de la marginalité : Lutte Ouvrière monte à 5,41 en 1995, 5,81 en 2002, auxquels il convient d'ajouter les 3,83 % réunis par Olivier Besancenot. Les résultats sont plus modestes aux scrutins suivants, alors que se structure localement une organisation trotskyste. Cette dernière, outre une abondante production de communiqués, réussit un coup d'éclat aux Municipales de 2008 : elle parvient à monter une liste familiale dans Saumur-centre, à réunir plus de 8 % des suffrages et à faire chuter... la gauche. Tous comptes faits, l'ensemble de ces tendances extrêmes peut compter sur un noyau de quelque 250 inconditionnels.

8) L'apparition intermittente de l'écologie politique

 Bien servie par les médias et par des climatologues carriéristes, l'écologie politique dispose de forts atouts. Cependant, représentée par des organisations capricieuses et sans structure locale, elle connaît des succès sans lendemain.
 René Dumont obtient 1 % des suffrages aux Présidentielles de 1974, Brice Lalonde atteint 3,55 % en 1981. Après des fortunes diverses, les écologistes, sur divers candidats, regroupent 13 % des suffrages au premier tour des Législatives de mars 1993. C'est leur période faste : Jean-Michel Marchand est élu député en 1997, mais il quitte les Verts. En 2002, Noël Mamère est à 5,47 % et les résultats suivants tombent toujours au-dessous de 2 %.

 Au total, les tendances politiques se situant en dehors des grands courants traditionnels peinent à s'implanter durablement. Les règles constitutionnelles de la Ve République favorisent les grands partis et, même s'ils sont occasionnellement protestataires, les Saumurois ne s'attachent pas aux extrémistes.

 

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