Yolande d'Aragon et Saumur   

   

1) Proscrire "Yolande d'Anjou"

 En droit français, depuis le Moyen Age, les femmes conservent à vie leur nom de naissance ; le mariage ne leur apporte qu'un nom d'usage. Ce qui est encore plus vrai pour les grandes dames : Catherine de Médicis ou Anne d'Autriche n'ont pas été rebaptisées.
 "Violenta" d'Aragon, qui épouse le duc Louis II d'Anjou en 1400, n'a pas lieu d'être renommée, comme on l'a trop fait à Saumur ; elle doit rester Yolande d'Aragon. Les seules et authentiques Yolande d'Anjou sont sa fille et, la plus connue, sa petite-fille, fille du roi René, épouse de Ferry de Vaudémont et duchesse de Lorraine.
   

2) Une maîtresse femme

Jehanne d'Orliac, Yolande d'Anjou. La Reine des quatre royaumes, Plon, 1933, est de rédaction romanesque

 La personnalité de Yolande d'Aragon n'est en définitive connue que sur quelques traits essentiels. Jean de Bourdigné célèbre sa très grande beauté, mais il rédige un siècle plus tard et il est un galant homme. A l'inverse, son petit-fils, le futur Louis XI, l'a décrite dans une formule qui semble authentique : « Coeur d'homme en corps de femme ». Elle a effectivement défendu sa famille, ses domaines et sa cause avec une intelligence et une virilité exceptionnelles. Quelle cause ? En faire comme les historiens du siècle dernier une étrangère qui a épousé la nation française et qui est devenue "patriote", c'est commettre un anachronisme.
 En réalité, le royaume du temps est partagé entre des clans, et Yolande est entrée dans un clan qui n'a plus de chef incontesté : le roi Charles VI est dément, la reine Isabeau de Bavière aventuriste, le dauphin Charles névrosé, et son propre époux ne s'intéresse guère qu'à ses affaires d'Italie et la laisse veuve à 37 ans.
 Seul personnage fort de l'entourage royal, Yolande joue un rôle de régente pendant une quarantaine d'années, négociant de beaux mariages et plaçant ses favoris à la tête des affaires. Son action politique repose sur une union étroite entre ses provinces de Maine-Anjou et de Lorraine, sur la recherche de l'alliance bretonne, souvent défaillante, et sur l'appoint des revenus provençaux. Ce faisant, elle défend, bec et ongles, l'héritage de ses fils, Louis III et René d'Anjou, ainsi que la légitimité de son gendre, Charles VII, l'époux de sa fille, Marie d'Anjou.
   

3) Sa présence à Saumur

 Dès son mariage en 1400, Yolande d'Aragon s'installe dans la région. En 1401, elle hérite de Saumur et de son ressort et fait de fréquents séjours au château, par exemple de 1401 à 1404, en 1418, 1425, 1427, 1431, 1440.
 Elle y passe ses vieux jours et décède à Saumur le 14 novembre 1442. Au château, selon certains chroniqueurs ; selon les frères de Sainte-Marthe, dans la maison du sire de Tucé, qu'on va s'efforcer de localiser.
  

4) Le sire de Tucé

D'après G. du Fresne de Beaucourt, Vallet de Viriville, Carré de Busserolle et P. Murray Kendall

 J'ai retrouvé ce sire de Tucé. C'est Hardouin de Champagne, chef de bandes royales, gouverneur de Tours en 1431, trésorier d'Anjou en 1445 et grand chambellan de Sicile. Homme de confiance de Yolande, il est aussi chargé de surveiller les agissements du dauphin Louis [ XI ], qui passe sa jeunesse à comploter.
 En 1437, Hardouin de Champagne épouse Jeanne, héritière de Tucé, un lieu-dit situé à Lavardin, dans la Sarthe. Cette dernière tient un rôle à la cour, où elle est habituellement appelée la " dame de Saint-Michel " : elle est première dame d'honneur de la jeune dauphine, Marguerite d'Ecosse. Après la mort de cette dernière, elle devient la gouvernante de ses deux soeurs cadettes, qui l'ont accompagnée en France et qui vivent habituellement à la cour de Razilly, près de Chinon.
 Très proches de Yolande, Hardouin et Jeanne de Tucé résident certainement dans son entourage immédiat. La meilleure hypothèse est de fixer leur logis au château, sans doute dans le bâtiment s'étirant le long de la basse cour. Auquel cas, les deux versions des chroniqueurs sont convergentes sur le fond. 
     

5) La Maison de la Reine de Sicile

 L'autre hypothèse nous porte vers la Maison de la Reine de Sicile, qui serait en réalité le logis où est décédée la reine de Sicile. Il est certain que ce petit château n'a jamais appartenu aux ducs d'Anjou et que Yolande ne s'y est pas retirée. A-t-il pu être la maison du sire de Tucé ? Je trouve des arguments de sens contraire : peu après le décès de Yolande, la maison appartient à un seigneur, membre de l'ordre du Croissant, qui fait sculpter le blason de cette compagnie sur les nouvelles baies ouvertes sur la rue principale. Or, Tucé ne figure pas sur les listes des membres de cet ordre.
 A l'inverse, Bernard de Haumont ( p. 66 ) apporte un indice favorable : en 1448, les habitants de Saumur offrent des présents aux filles du roi d'Ecosse et ils vont les porter dans leur maison située sur les ponts. Le principal logis seigneurial de l'île est la Maison de la Reine de Sicile, et il serait logique qu'elles y habitent avec leur gouvernante, Jeanne de Tucé.
 Tel est l'état du dossier...