Jeanne d'Arc à Saint-Florent   

    

1) Deux témoignages

 Jeanne d'Arc a séjourné trois ou quatre jours à l'abbaye de Saint-Florent. Elle est venue visiter Jeanne d'Orléans, la fille de Charles d'Orléans, le poète prisonnier et le cousin germain du dauphin. Jeanne est l'épouse du duc Jean II d'Alençon, qui a pris le commandement d'une armée ; elle réside à Saint-Florent en compagnie de sa belle-mère.
 Perceval de Cagny, qui était maître de l'hôtel du duc et son historiographe, parle de Jeanne d'Arc en ces termes : « ...à l'occasion de l'amitié et bon vouloir qu'elle avoit au duc d'Orléens et aussi que ce estoit partie de sa charge, elle se fist très acointe [ attachée ] du duc d'Alençon qui avoit espousé sa fille.
 Et ne fut gaires après sa venue à Chinon qu'elle ala veoir la duchesse d'Alençon en l'abbaye de Saint-Flourent près Saumur, là où elle estoit logiée. Dieu sçait la joye que la mère dudit d'Alençon, lui et ladite fille d'Orléans, sa femme, lui firent par iij ou iiij jours qu'elle fut audit lieu. » ( Chroniques de Perceval de Cagny, éd. H. MORANVILLÉ, 1902, p. 148 )

 Le 3 mai 1456, au cours du procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, le duc d'Alençon vient témoigner et confirme la rencontre de son épouse avec "Jeannette", mais sans en rappeler le lieu. Au cours de l'assaut donné à la place de Jargeau, Jeanne le rassure : « Ah ! gentil duc, as-tu peur ? Ne sais-tu pas que j'ai promis à ton épouse de te ramener sain et sauf ? » ( éd. J. QUICHERAT, t. 3, p. 96 ).
 C'est tout, mais ces deux brefs témoignages qui se répondent et qui sont autonomes suffisent pour établir le fait. Ils sont trop décousus pour permettre une datation précise. Des recoupements font apparaître un "créneau" libre dans l'emploi du temps de Jeanne entre le 22 mai et le 2 juin 1429, période au cours de laquelle elle aurait pu venir à l'abbaye de Saint-Florent ( Ch.-Henri DEBOUT, Jeanne d'Arc. Grande histoire illustrée, 1905, p. 545-546, suivi par P. GOURDIN, S.L.S.A.S., 1981, p. 29, et 1982, p. 35-42 ).
   

2) A l'abbaye seulement

 
Le plus aventureux est le Colonel PICARD, Jeanne d'Arc à Saumur et les Angevins ses compagnons d'armes, Girouard et Richou [ vers 1925 ]

 Les documents sont vagues, mais ils n'autorisent pas à écrire tout et n'importe quoi. Les imaginations se sont déchaînées particulièrement en 1929, à l'occasion du 5 ème centenaire de la venue de la sainte, tout récemment canonisée. L'un raconte une entrevue entre Jeanne et Yolande d'Aragon dans la Maison de la Reine de Sicile, un autre place l'épisode au château. Tel autre l'envoie en pèlerinage à Notre-Dame de Nantilly. Deux plaques commémoratives sont posées, l'une sur l'église Saint-Barthélemy et la suivante sur la place Jeanne d'Arc :

Plaque commémorative de 1929 sur la place Jeanne d'Arc

 A l'occasion de ce cinquième centenaire, des manifestations grandioses sont lancées : une série de conférences, un numéro spécial du bulletin de la S.L.S.A.S. ( n° 52 ) ; le 15 juillet 1929 est marqué par un tournoi sur la carrière du Carrousel et par un grandiose défilé en ville avec des figurants vraisemblables. Treize cartes postales éditées par Blanchaud représentent ces festivités. Cliquez ici pour les voir en animation Flash ; éventuellement, autoriser le contenu bloqué.

 Par ailleurs, des inscriptions, au demeurant suspectes et sollicitées, ont permis de suggérer une excursion de Jeanne d'Arc jusqu'à l'abbaye de Saint-Maur.
 Tout cela est oeuvre d'imagination et, de plus, peu vraisemblable. En cette période de forte insécurité, l'entrée d'un personnage important dans une ville close est une affaire qui se prépare à grands renforts d'argousins. Une entrée dans Saumur est donc improbable. Les menaces sont alors si fortes que l'abbé de Saint-Florent, Jean V du Bellay l'Ancien, venait d'interdire à ses moines de demeurer la nuit dans leur maison de ville, leur demandant de rentrer chaque soir se réfugier derrière les murailles du moutier, alors en cours de renforcement.
   

3) Le logis de Jeanne

 Cette décision du chapitre donne à penser que Jeanne fut hébergée dans le logis abbatial fortifié, un donjon récemment construit à l'intérieur de l'enceinte. La plaque apposée sur la place Jeanne d'Arc n'en est finalement pas très loin.
 Le lieu normal d'hébergement, l'hôtellerie, située hors les murs, n'était sans doute pas assez sûre. Quant à la Petite Maison de l'Abbé, actuellement à l'entrée de la communauté de Jeanne Delanoue, elle n'est pas encore construite.
   

4) Questions en suspens

 Comment comprendre qu'une gamine de 17 ans déclare assurer personnellement la protection d'un chef militaire relativement expérimenté et qui est le commandant réel de son armée ? Pourquoi se déplace-t-elle pour le dire à son épouse, en ajoutant que la défense de la famille d'Orléans fait partie de sa mission ? Pourquoi Jeanne se réfère-t-elle souvent au "sang royal" ? Ces attitudes posent de réelles interrogations, sans qu'on puisse pour autant s'aventurer dans l'hypothèse d'une naissance princière de l'héroïne, faute de preuves à l'appui.
 En outre, l'abbé de Saint-Florent fait tenir par ses scribes deux registres soigneusement remplis ( A.D.M.L., H 1915 et 1920 ) : un livre de comptes et un livre-journal, qui consigne en partie les événements contemporains. Ce registre parle à deux reprises de Jeanne d'Arc, mais dans les pages qu'il consacre au printemps 1429, il n'est nulle part fait mention de sa venue ou de la présence de la famille d'Alençon...
  Cette période est décidément pleine d'anomalies.