Karolus, monogramme de Charles le Chauve, imité par un scribe de Saint-Florent (A.D.M.L., H 1836)

 

 

Chapitre 7 :

 La structuration des
pouvoirs locaux ( 1364-1544 )

   

1) Une ville relativement épargnée par la guerre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 L'activité marchande

 Passant du récit à l'analyse des structures, nous devons d'abord dresser la toile de fond, qui correspond à une période dramatique. Le grand affrontement militaire des années 1369-1371 a entraîné une forte crise économique. Dans la comptabilité de l'hôpital Saint-Jean d'Angers, les revenus fonciers en argent provenant de la ville de Saumur chutent de 43% entre 1363 et 1373 ; les revenus en nature, provenant surtout des récoltes s'effondrent de 55% &(1).
 En 1449 encore, dans une supplique adressée au Pape, le prieur de Bagneux déclare que son village est en ruines et inhabité &(2). Il faut faire la part de l'exagération rhétorique dans ce témoignage. Il n'empêche que les troupes, même amies, font de gros ravages. En 1441-1442, Charles VII, séjournant à Saumur, reçoit les ambassadeurs du duc de Bretagne, « lesquelz estoient venuz pour traicter de chasser plusieurs pillardz et volleurs qui, soubz tiltre de gens de guerre, ribloient ( volaient ) et faisoient plusieurs maux ès pays » (J. de Bourdigné ).
 De fortes concentrations sont à nouveau opérées dans le Sud-Saumurois à l'époque de la Ligue du Bien Public en 1465, et encore sous Charles VIII dans ses guerres contre les Bretons, à partir de 1486.
 Des compagnies s'incrustent et se transforment en bandes de pillards. C'est pourquoi, le 21 juillet 1488, le sire des Barres, un baron du Bourbonnais, est exécuté à Saumur avec deux de ses compagnons, car il rançonnait les bourgades de la région ; ils furent « décollez diffamablement comme larrons, iniques et mauvais, et traistres au bon roy... » ê(3).
 Il faut, je crois, mettre à part le plat pays méridional, qui a beaucoup souffert des malheurs du temps. A l'inverse, les places fortifiées, Saumur et Saint-Florent, se portent beaucoup mieux, de même que la Vallée. Pour Saint-Lambert des Levées, on dispose des deux premiers registres des baptêmes, couvrant les années 1537-1557, soit le terme de la période que nous étudions ; ils révèlent une population exceptionnellement abondante, d'environ 3 250 habitants, et un nombre élevé des naissances, qui ne tombe au-dessous de 100 que deux années seulement &(4). Une densité aussi fournie résulte forcément d'une longue période favorable.
 Nous reviendrons plus loin sur l'éclatante prospérité de l'abbaye de Saint-Florent. Manifestement, la ville de Saumur se relève vite de crises passagères. Les services de l'Inventaire du Patrimoine comptent encore aujourd'hui une bonne trentaine de puissantes maisons de tuffeau, à haut pignon, qu'on s'accorde à faire remonter au XVe siècle.
L'activité marchande constitue le meilleur indicateur de la prospérité de la ville. Les ponts, désormais en pierre, sont maintenus en assez bon état. Plusieurs débâcles des glaces les ravagent, coûtant des fortunes à l'abbé de Saint-Florent, que le roi René doit même subventionner. Même si des travées de bois remplacent une douzaine d'arches de pierre, la traversée est assurée, vaille que vaille.
   

2) Saumur, centre financier

 

1L'apparition des impôts permanents



1 La monnaie de Saumur

 La naissance d'une administration locale est liée à l'apparition de nouveaux impôts royaux. Les charges nouvelles s'accumulent à une cadence rapide à partir du règne de Charles V. L'énumération de ces taxes variées, même si elle est fastidieuse, est nécessaire, car elle fait de Saumur un centre régional de perception, donc le siège d'une élection et d'un grenier à sel, qui sont ensuite doublés par des tribunaux tranchant sur la délinquance financière.
Un hôtel des monnaies fonctionne aussi à Saumur, ouvert par Charles VII dans les années 1419-1431.
    

3) Une administration municipale

1 Les étapes de l'organisation municipale

 Trois certitudes sur les débuts de la municipalité :
- entre 1364 et 1527, une administration municipale se met en place et est dotée des principaux attributs du pouvoir : une réunion de notables portant le titre d'Assemblée générale des Habitants, un receveur des deniers publics, un procureur et surtout un Hôtel de Ville ;
- ces pouvoirs locaux n'ont pas été accordés d'un seul coup, comme à Angers, qui obtient en 1475 une charte créant la mairie ;
- l'autonomie municipale n'a jamais été complète ; Saumur n'est pas une " commune " ; la libre élection de son maire ne lui est accordée qu'en 1749 - et en apparence seulement - ; elle ne devient effective qu'avec la Révolution, en 1790.
  

4) La justice du roi

 Le corps de ville n'a que des miettes de pouvoir en face des agents royaux. Nous avons déjà rencontré le capitaine de la ville, chef militaire assisté par le capitaine de la Bastille ; les fonctions financières sont monopolisées par les divers officiers des aides et de la gabelle. La justice est au-dessus d'eux, car l'autorité politique est une extension du pouvoir régalien de dire le droit.
 L'ancien grand juge local, le prévôt, est sur le déclin : rebaptisé " juge de la Prévôté " ou " juge-prévôt ", il s'occupe d'affaires financières ou de questions de police quotidienne : il surveille par exemple le prix du pain.
 En Anjou, l'homme fort est toujours le Sénéchal. A l'origine, son rôle était militaire, mais depuis l'apparition des gouverneurs, il se maintient comme juge suprême de la province. Noble, il est le juge spécifique des nobles. Pour le restant, il confie la tâche à des subalternes, car ce grand personnage est souvent non résidant. En particulier, il nomme, en concertation avec le duc, des lieutenants qui le représentent dans les principales villes de la province. Jean Touschard, cité en 1289, est le premier lieutenant du Sénéchal d'Anjou connu à Saumur.
 La charge devient vénale et héréditaire : aux XIVe et XVe siècles, elle est presque constamment aux mains des familles de Chourses et Bourneau, qui sont en même temps seigneurs de Montaglan &(5). Le lieutenant du Sénéchal préside quatre assises solennelles par an ; dans la pratique, il est assisté par des officiers spécialisés : le lieutenant du Juge Ordinaire d'Anjou s'occupe des roturiers et des affaires courantes ( il arrive que cette fonction soit occupée par trois juges ) ; en 1523, est créé dans tout le royaume un office de lieutenant criminel, qui est chargé d'instruire les affaires pénales ; le lieutenant particulier arbitre au civil les conflits privés.
    

5) 1544, érection de la Sénéchaussée de Saumur

1 Carte de la sénéchaussée de Saumur ( 75 ko )

 En mai 1544, par l'Edit de Saint-Germain en Laye, François 1er crée " l'office de Sénéchal de Robe Longue à Saumur... pour exercer Justice en toutes causes civiles et criminelles ". L'acte est important, car il concrétise les anciennes subdivisions de la Sénéchaussée d'Angers et il délimite pour deux siècles et demi le ressort judiciaire de Saumur, qui est très étendu et pousse de longues excroissances vers le sud.
 Le 29 mai 1544, à Paris, le roi délivre des provisions de Sénéchal de Saumur en faveur de Conrad Delommeau, sieur de Pompierre, licencié ès lois ê(6). Ce dernier est entouré de six conseillers, mais il ne jouit pas longtemps de sa charge, car, dès janvier 1547, l'édit de Villers-Cotterêts supprime son titre, par suite de protestations venues d'Angers. Delommeau est toutefois remboursé de 2 500 écus.
 Après des péripéties dramatiques dans les années 1572-1577, le titre de Sénéchal de Saumur est rétabli en faveur de Jean 1er Bonneau, qui est également lieutenant général ( cette formule est à prendre dans son sens étymologique : tenant lieu de roi à Saumur ). Fort de ces deux titres associés, recevant des gages annuels de 420 livres, le sénéchal est le plus puissant officier de la région &(7).
   

6) L'administration ducale

 Les ducs apanagés ont le privilège de nommer les agents royaux. A qui obéissent ces derniers une fois mis en place ? Ils semblent tiraillés entre les deux pouvoirs. En tout cas, quand Louis XI reprend le contrôle de l'Anjou, il procède à une évidente épuration. Les deux plus haut personnages de la ville, tous deux proches du roi René, sont remplacés : Guy de Laval, qui a accumulé les titres et qui est seigneur de Pocé, perd son titre de capitaine de Saumur et Abel Cailleteau sa charge de lieutenant du Sénéchal d'Anjou &(8).
 Renforçant cette dualité des pouvoirs, les ducs ont mis en place leur propre administration. Pierre d'Avoir, sieur de Château-Fromond, lieutenant du duc, et Macé Darne, son maître des oeuvres jouent un rôle de premier plan en Anjou, et surtout à Saumur, dans le dernier tiers du XIVe siècle. Au siècle suivant, les ducs sont représentés par des procureurs, qui gèrent leurs intérêts financiers. A Saumur, Guillaume Hubert [ de Lasse ], puis Jean Pelet sont puissants et entrent parfois en conflit avec les gens du roi.
   

7) Eclosion d'une vie associative locale

1Les premières associations de métiers

 

 


1Les premières confréries

 Même si les franchises municipales sont restreintes et les droits des sujets souvent bafoués, en même temps, l'époque voit naître une intense vie associative.
 D'abord sur le plan professionnel : les deux plus puissantes communautés de métiers de la ville apparaissent au XIVe siècle, regroupant, chacune de leur côté les marchands et les bouchers. Ensuite se structurent des professions au statut inégal, successivement, les cordonniers, les orfèvres et les barbiers-chirurgiens, ce qui nous conduit jusqu'à 1586.
 Sur le plan religieux, douze confréries sont attestées à Saumur au XVe siècle, quatre rattachées à Nantilly, quatre à Saint-Pierre, trois à Saint-Nicolas et une enfin au couvent des Cordeliers. Elles sont peut-être plus nombreuses, mais quelques unes seulement sont bien connues &(9).
   

8) La vie religieuse

1Une étrange structure paroissiale

1Les nouveaux pèlerinages(132 ko)

 Excessivement répétitive est l'étude de la structure paroissiale, où les mêmes conflits séculaires rebondissent. Les deux églises " fillettes " de Nantilly tentent avec quelques succès de s'émanciper et parviennent à une certaine autonomie.
 Plus intéressantes que ces interminables querelles de sacristie, les nouvelles formes de piété méritent des dossiers complémentaires : la floraison des confréries et l'apparition de nouveaux pèlerinages.
   

9) L'abbaye de Saint-Florent ( 1336-1537 )

 

 

 

 
 
 
 
 


1 Les abbés du Bellay ( 1404-1504 )

 

 



 En 1336, le pape Benoît XII réforme l'ordre des Bénédictins : il oblige notamment chaque monastère à organiser des études de bon niveau. L'abbé de Saint-Florent, Hélie de Saint-Yrieix, nommé par le Pape, fait partie des enquêteurs chargés de réformer la nouvelle province de Tours. Cependant, la Benedictina s'avère être un échec.
 A l'inverse, Saint-Florent semble plutôt bien se porter. En 1351, une bulle pontificale accorde à l'abbé le droit de porter la mitre, l'anneau et les autres insignes pontificaux ( A.D.M.L., H 1837, XXXIV ). Devenu l'égal d'un évêque, l'abbé de Saint-Florent affirme ne pas devoir obéissance à l'évêque d'Angers, mais « seulement honneur et révérence » ( A.D.M.L., H 1904 et 1907 ). Il repousse la demande de l'archidiacre d'Outre-Loire, qui prétend avoir le droit de garder le cheval que monte l'abbé lors de sa première entrée dans son abbaye. Il ferme les portes du monastère au nez de l'archevêque de Tours, qui tente d'exercer un droit de visite.
 Guillaume de Chanac, qui possède une riche bibliothèque, est un abbé énergique et est promu cardinal. Un peu après, l'abbaye passe sous la tutelle des trois abbés du Bellay, qui la gouvernent avec éclat pendant un siècle.
 Abbaye et abbés sont en général prospères «(10). Les bâtiments sont fortifiés et en grande partie reconstruits. Cette façade brillante cache un malaise profond. La vie religieuse et le respect de la règle sont en plein relâchement ; certains moines dorment sur des paillasses, alors que d'autres ont droit à des couettes. Un bréviaire et un cérémonial provenant de Saint-Florent témoignent d'un grand luxe ( B.M.S., ms 16 et 14).
 L'abbaye perd de nombreux prieurés. Certains ont disparu ou pris leur indépendance par suite des guerres. Les prieurés du Saumurois ferment progressivement, faute de moines pour les occuper. L'important prieuré du Château est abandonné et rattaché en 1333 à l'office de chambrier de l'abbaye ; au moins, ses importants revenus retournent-ils au monastère, mais sa chapelle, dédiée à Saint-Doucelin, devient l'église paroissiale de Saint-Florent du Château. Plus grave, le prieuré d'Offard passe sous le patronage de la famille Lebeuf, qui y place des membres de sa lignée.
 Les revenus de l'abbaye attirent les arrivistes. De 1310 à 1518, seulement cinq élections d'abbés sur quatorze se déroulent conformément aux règles &(11). Certains abbés sont imposés par bulle pontificale ; d'autres sont cooptés par un parent qui résigne en leur faveur. La situation fait scandale au début du XVIe siècle. En 1504, le roi Louis XII cherche à imposer le moine Pierre d'Ars, frère d'un de ses capitaines, qu'il entend ainsi récompenser. Les religieux résistent et organisent une élection régulière : leur candidat, Jean de Mathefelon, obtient 84 suffrages contre 9 seulement à Pierre d'Ars. Ils relèvent leur pont-levis face à ce dernier qui cherche à s'installer par la force, appuyé par Jean de Chambes, baron de Montsoreau, et par François Bourneau, le lieutenant général. Après un procès, l'abbé des moines l'emporte, mais il doit verser une pension à Pierre d'Ars &(12).
 Les moines de Saint-Florent semblent même échapper au Concordat de Bologne de 1516 ´(13). En effet, deux ans plus tard, ils élisent librement Jacques Le Roy, mais c'est un choix malencontreux. Ce dernier offre à l'abbatiale une magnifique tapisserie relatant la vie de Saint-Florent, mais il vit à la cour, en qualité d'aumônier du Dauphin. Les moines finissent par lui intenter un procès et l'amènent à démissionner ê(14).
 En 1537, François 1er nomme un de ses favoris, le cardinal François de Tournon, qui est le premier abbé commendataire de Saint-Florent et qui mène une belle carrière politique, sans s'occuper de son abbaye.
   

10) Les premières écoles

 
 
 
 

 L'abbé de Saint-Florent, curé primitif de Saumur et des paroisses environnantes, a le monopole de l'enseignement et le droit de délivrer - contre argent - une licence d'enseigner.
 Par les procédures qu'il déclenche, on apprend que dans la période 1454-1480, plusieurs écoles existent à Villebernier, l'une reconnue par Saint-Florent et une classe élémentaire tenue par Jean Tartrou, écrivain, demeurant au faubourg Notre-Dame de Saumur.
 Dans la ville même, fonctionnent dès 1371 plusieurs écoles, sous le contrôle de Jean Durand, ancien curé de Dénezé, « qui dictas scolas regeret per se vel per aliud - qui dirigera ces écoles par lui-même ou par quelqu'un d'autre » ( A.D.M.L., H 1909 ).
 L'existence d'au moins une école est attestée en 1498 dans le testament d'un chapelain de Saint-Pierre ( A.D.M.L., G 2573 ) ; ce dernier fonde pour les enfants de l'école de Saumur une rente annuelle de dix sous, afin de les approvisionner en cerises durant la saison.
 Cette touchante attention est notre seul témoignage pour l'époque. Il faut cependant rester sans illusion sur le niveau d'instruction de l'époque. Seuls les clercs sont instruits. Et encore pas tous : en 1603 ( A.D.M.L., G 2325 ), un chapelain de Nantilly est autorisé à s'absenter trois mois, afin d'apprendre à lire...
   

 

1Plan de Saumur vers 1508 ( 39 ko )   1Même plan au format zoom ( 97 ko )