Les abbés du Bellay ( 1404-1504 )   

     

1) De beaux cas de népotisme

Marc SACHÉ, « Les livres de raisons de Jean V et de Jean VI du Bellay, abbés de Saint-Florent de Saumur », R.A., 1905 (1), p. 231-259 et 465-485

 En 1404, Jean V du Bellay ( ou Jean du Bellay l'Ancien ), cellérier de Saint-Florent le Vieil, est élu abbé à l'unanimité des votants. Sur ses vieux jours, en 1431, il se retire dans le prieuré de Saint-Laurent du Mottay, après avoir résigné ses fonctions en faveur de son neveu, Jean VI ( ou Jean du Bellay le Jeune ). L'investiture du nouvel abbé est accordée par le pape Eugène IV. Jean VI devient ensuite évêque de Fréjus, puis de Poitiers, mais il conserve son abbaye, dans laquelle il réside souvent.
 Même scénario en 1474 : Jean du Bellay le Jeune transmet son abbaye à son neveu Louis, qui profite d'un népotisme encore plus voyant ; dès l'âge de 12 ans, il se voit réserver des bénéfices ecclésiastiques, et il n'est encore que sous-diacre quand il devient prévôt du territoire exempt de Saint-Florent le Vieil, puis abbé de Saint-Florent le Jeune. [ Après avoir fait la guerre, la famille du Bellay est devenue une grande collectionneuse de revenus ecclésiastiques ; un neveu de Louis, Jean, accapare cinq évêchés, devient cardinal et protège son parent, le jeune Joachim du Bellay, lui aussi clerc prébendé. ]
   

2) De bons administrateurs

A.D.M.L., H 1915,
transcription par Roselyne Cosneau, 1988 ( A.D.M.L., n° 8393 )
A.D.M.L., H 1920

 Les deux premiers abbés font tenir deux registres, où sont consignées leurs activités. Le premier est un livre de comptes bourré de détails précis. Il est tenu par une vingtaine de scribes différents, parmi lesquels Raoul Morio, le recteur de Nantilly.
 Le second, réparti sur quatre cahiers, est un livre-journal, transcrivant les décisions des abbés et relatant parfois les événements contemporains.
 Les abbés s'y révèlent excellents gestionnaires des biens de leur domaine. Les bois et les étangs de Verrie sont méthodiquement exploités ; des tanches sont élevées dans l'étang de Marson. Les récoltes de vin - blanc, clairet et vermeil - sont détaillées par clos.
   

3) Un élevage spéculatif

 

 

 

Analyse de ces méthodes par M. LE MENÉ, p. 326-327, 330-333 et 356

 L'élevage spéculatif est conduit rationnellement. Des chevaux d'abord, car ils se vendent à des prix fabuleux : un cheval noir atteint 240 livres tournois, un cheval bai est échangé contre 120 moutons de deux ans.
 Le cheptel bovin naît sur les domaines de Verrie et de Chavais, mais au mois de mai, le troupeau adulte est conduit à l'engrais sur les îles de Loire, où un garde assermenté les surveille et où les bouchers de Saumur et des environs viennent opérer leurs achats, qui sont acquittés plus tard.
 A Villemolle-l'Abbé, le bétail est partagé par moitié avec un métayer ; mais en 1419, il est ravagé par une épizootie et par les loups. L'abbé reconstitue le troupeau par l'apport de cinq animaux ; le cycle de reproduction peut reprendre, mais le métayer est redevable de 11 livres à l'égard de l'abbé.
 Une épizootie en 1419 semble avoir été dévastatrice, car l'année suivante, Jean L'Ancien procède à des achats massifs de bétail : 43 taureaux et boeufs, 41 vaches et génisses, 26 taurillons et veaux, auxquels il faut ajouter 802 moutons. Il complète ensuite par " des chèvres et des biques " ( je n'ai pas trouvé la différence ). Le cheptel est en tout cas reconstitué et se maintient à des effectifs élevés : en 1430, 212 boeufs sont au pacage sur la prairie du Breil.
   

4) Des prêteurs sur gages 

 Gentlemen-farmers, les abbés de Saint-Florent sont aussi des manieurs d'argent. La noblesse d'Anjou et du Maine fait appel à eux pour payer son coûteux équipement militaire ou pour acquitter ses rançons.
 Parmi les emprunteurs apparaissent Yolande d'Aragon, le duc d'Alençon à plusieurs reprises, Jean de Fontaines [ Guérin ], Marie de Maillé et autres... Ces grands seigneurs déposent en gage des objets de prix, de la vaisselle, des joyaux ou des vêtements fourrés. Sur l'espace de cinq années, nos abbés prêtent pour plus de 8 000 écus d'or ( de cinq livres ). Selon les règles de l'Eglise, le prêt est en principe sans intérêt, mais dans les contrats apparaissent « des cousts et mises » qui s'ajoutent au principal. Parmi ces emprunteurs, figure aussi Jean Ronsart, bourgeois de Saumur, qui semble jouer un rôle d'intermédiaire financier.
 Ces activités bancaires cessent avec la Guerre de Cent Ans, et s'inversent sous Louis du Bellay, qui dépose de la vaisselle et une mitre en garantie d'un emprunt. L'état financier de l'abbaye est sûrement moins reluisant à la fin du XVe siècle.
    

5) Des bâtisseurs

 L'établissement de nouvelles fortifications et de fossés autour de l'abbaye a été étudiée plus haut ( poterne à deux tours avec pont-levis, murs couronnés de Entrée de la Petite Maison de l'Abbé, carte postale vers 1920mâchicoulis de pierre et de hourds en bois ). En outre les abbés construisent un logis fortifié à l'intérieur même de l'enceinte et, en dehors de celle-là, " la petite maison de l'Abbé ", un petit manoir seigneurial, où ils préfèrent résider à l'écart de la vie monacale. Les deux tourelles d'entrée de ce logis subsistent toujours aujourd'hui, rue de la Sénatorerie, sur l'un des accès à la Communauté Jeanne-Delanoue.

 Les abbés de la famille du Bellay font exécuter d'énormes travaux dans l'ancien monastère ; la voûte du réfectoire est reconstruite sur le modèle de la voûte du chapitre. L'église abbatiale est l'objet d'un grand chantier. Jean VI reconstruit le choeur presque en entier et le flanque de nouvelles chapelles rayonnantes ; le marché, signé en 1437, précise que l'abbaye fournira le logis à 30 compagnons ; les travaux ne sont achevés qu'en 1465. Après consultation de spécialistes et de vieux maçons du Saumurois, Louis du Bellay remplace les voûtes en lambris de la nef par de nouvelles voûtes d'ogives, dont la charge est contenue à l'extérieur par de grands arcs boutants.
 L'abbaye est pratiquement remise à neuf, et elle est rentrée en possession du corps de Saint-Florent, ramené de Roye et placé dans de splendides châsses offertes par Louis XI.
 Non loin, l'ancien prieuré de Verrie est devenu la résidence d'été des abbés et il est fortifié en 1435.
    

6) Des grands seigneurs

 Jean V est modeste dans sa mise ; il demande à son homme de confiance de lui fournir chaque année quatre robes, quatre paires de chausses ainsi qu'une barrette, et un manteau à chevaucher tous les deux ans.
 En même temps, les abbés du Bellay reçoivent princièrement des invités de marque. En 1425, ils hébergent l'épouse d'Artus de Bretagne, le connétable de Richemont. Charles VII, le duc de Bretagne et les grands personnages de la cour viennent lui rendre visite ; « ils dansèrent et chantèrent dans le cloître, se réjouirent grandement », écrit Guillaume Gruel.
 Peu après, en 1429, le duc d'Alençon, son épouse et sa mère, Marie de Bretagne, font un long séjour dans l'abbaye. La visite de Jeanne d'Arc à cette famille est certaine. Quel était d'ailleurs le statut du duc d'Alençon ? N'ayant pas fini d'acquitter la rançon due aux Anglais, il n'a pas le droit de les combattre ; ne pouvant rembourser ses dettes envers l'abbé de Saint-Florent, il devait se constituer en otage au domicile de ce dernier, un "otage" bien traité, puisqu'il passe ses journées à chasser la caille aux alentours.
 Un seigneur de Bohême, en route vers Saint-Jacques de Compostelle, le baron Jaroslav-Lev de Rozmital, fait un long périple à travers la France, qu'il raconte dans des récits publiés en tchèque, en latin et en allemand. En mai 1466, il visite l'abbaye fortifiée, dont il estime les revenus à 22 000 couronnes. Jean du Bellay le Jeune, évêque de Poitiers, lui offre un grand repas, « d'une telle abondance de mets variés que nulle part ailleurs nous n'avons aperçu rien de pareil ». L'abbé lui fait visiter les lieux ; le baron admire l'abondance des reliques ; il apprécie l'ordre parfait des provisions de bouche entassées dans des locaux adéquats ; il est impressionné par la cave, où d'énormes busses stockent du vin vieux de quarante ans et dans laquelle un pressoir déverse directement le moût de la vigne située au-dessus ( Des böhmischen Herrn Leo's von Rozmital Ritter-, Hof-, und Pilger-Reise durch die Abendlande, 1465-1467, Stuttgart, 1844, p. 52, 161-162 ).
  

7) Des hommes de goût

 Les abbés du Bellay emploient des artistes en permanence. L'ymagier Jean Poncet sculpte le tombeau de Jean V. Jean VI commande un manuscrit enluminé sur le thème de La Cité de Dieu, manuscrit aujourd'hui au Jean-Paul Getty Museum à Malibu. Certaines miniatures sont l'oeuvre de Colin d'Amiens, un artiste aujourd'hui très apprécié.
Fondations du tombeau de Jean VI Pour le tombeau de Jean VI, Louis fait appel à un artiste inconnu, qui pourrait appartenir à l'atelier de Michel Colombe, alors fixé à Tours et en relations avec l'abbaye. Jean-François Bodin était béat d'admiration devant « ce monument, le plus grand et le plus beau morceau de sculpture de l'Anjou » ( éd. de 1845, p. 273-274 ). Ce tombeau n'a pas été détruit par les Huguenots ou par la Révolution, comme on l'écrit par facilité ; il a été anéanti lors de la destruction de l'abbatiale. Il en reste les soubassements, à l'entrée du choeur ( à gauche ), et un fragment de jugement dernier ( Henri ENGUEHARD, « Le tombeau de Jean VI du Bellay », A.S.A. d'Angers, 1983-1984, p. 273-278 ).
    

8) Et Dieu dans tout ça ?

 Les abbés du Bellay mènent une vie digne, semblent d'une réelle piété et fondent de nombreuses messes. Mais il est évident qu'ils sont loin d'être mystiques ; leur existence n'est pas celle de moines coupés du monde, ce sont des hommes de pouvoir et d'action. Ils annoncent la lignée des brillants prélats qui seront abbés de Saint-Florent, tout en menant une belle carrière politique, comme le cardinal de Tournon ou le cardinal Mazarin.