L'apparition des impôts permanents   

   

 Au delà des redevances traditionnelles : les cens payés au propriétaire du sol ou de la maison, les dîmes pour le clergé, les aides féodales aux quatre cas, les devoirs en travail ou en argent, les péages et les minages dûs au seigneur du lieu, les Saumurois n'étaient pas encore accoutumés à verser des sommes régulières à leur souverain. Ils vont devoir s'y habituer au cours de la seconde moitié du XIVe siècle, où se multiplient les nouvelles charges et où s'alourdissent d'anciennes taxes, tout cela en rapport direct avec la guerre.
   

1) Les fouages et tailles

 Versés trimestriellement par chaque feu pour soutenir l'effort militaire, les fouages apparaissent dans le Languedoc à partir de 1349 ; ils sont généralisés en 1356, mais seulement pour un an. Ensuite, ils changent de nom, devenant les tailles royales. Cet impôt est payé vers cette époque par les Saumurois, qui ne sont pas alors sous le régime de l'apanage.
 En mars 1372, apparaît Ernaut Pourceau, nommé pour cinq ans receveur particulier des fouages « en la ville et ressort de Saumur », mais la perception de la taxe est plus ancienne, car le nouveau collecteur doit récupérer des arrérages ( Ordonnances des Rois de France, t. V, p. 603 ).
  

2) La gabelle

 
 
[ Pierre GOURDIN ], La gabelle en Saumurois, S.L.S.A.S., 1997

  Taxe bien connue, frappant le sel du devoir, la gabelle est instituée en décembre 1355 ; la ville de Saumur reçoit une copie spéciale de l'ordonnance, frappée du Grand Sceau ( Ordonnances des rois de France, t. VII, 1732, p. 688 ).
 Le système fort complexe du transport, du stockage du sel, venu habituellement de Noirmoutier, via Nantes, a demandé un certain temps pour se mettre en place. En tout cas, Saumur devient le siège d'un grenier à sel qui était installé au coeur de la vieille ville, dans l'actuelle rue Lecoy. Jehan Chasteigner est le premier grenetier connu ( années 1436-1460 ).
 Avec la gabelle apparaissent les faux-sauniers. Le premier connu est un clerc, Jean Regnart, emprisonné au château de Saumur, d'où il s'évade. En 1399, il obtient une lettre de rémission ( Bernard CHEVALIER, Les pays de la Loire moyenne dans le Trésor des chartes..., 1993, n° 1 826 ).
   

3) Les aides

 A partir de 1355 également, toute vente de marchandise est frappée d'une aide de 8 deniers par livre, ce qui ne représente encore que 3,33 %, mais des " crues " viendront augmenter ce pourcentage. La perception, assez complexe, est confiée à des fermiers nommés par la population, en principe " élus ", c'est du moins le nom qu'on leur donne.
 Saumur devient le siège d'une "élection" entre 1406 et 1411 par démembrement de l'élection d'Angers ; Jehan Johanneau est cité comme élu de 1442 à 1450.
 Le montant total des aides et des tailles perçues dans l'élection de Saumur est connu depuis cette époque. De 7 750 livres en 1451, il passe à plus de 25 000 livres en 1481-1482, soit un triplement des sommes globales. Dans les années suivantes, des remises sont accordées.
   

4) Un receveur royal

 Charles V, dit le Sage, a donc la main un peu lourde, puisqu'il crée trois fortes impositions sur l'espace de quelques années. La résurrection d'un apanage d'Anjou ( en 1360 ) aurait pu permettre des accommodements locaux. Il n'en est rien, ce même Charles V, le 9 juillet 1375, décide que les finances levées dans l'apanage d'Anjou continueront à être perçues par des officiers du Roi, et il commet comme receveur de l'ensemble des revenus le « bourgeois de Saumur » Macé Darne, que nous avons déjà rencontré dans la reconstruction du château ( Ordonnances des Rois de France, t. VI, 1741, p. 129 ). Ce même Macé Darne, décidément personnage très influent, prélevait déjà d'autres taxes, mais cette fois pour le compte des ducs d'Anjou.
    

5) Un octroi spécial

 Les octrois étaient en principe destinés à l'entretien des routes et des ponts. Mais en raison de la guerre, les ducs ont ajouté un octroi supplémentaire de 3 deniers par livre ( soit 1/80 ème ) sur la valeur des marchandises entrant dans Saumur et sa quinte ( les cinq villages voisins : Saint-Martin de la Place, Saint-Lambert des Levées, Villebernier, Bagneux et Saint-Florent ). Les comptes centralisés par l'omniprésent Macé Darne sont conservés pour l'année 1370 : la ville et sa quinte ont acheté pour 8 000 livres de blé et farine, la base de l'alimentation. Les Saumurois ne semblent pas trop se rationner, puisqu'ils consomment pour 6 800 livres de viande, abattue ou sur pied. A l'inverse, le commerce lointain est interrompu, les achats de textiles, de fourrures ou d'épices sont insignifiants ; les matériaux ( pierres, ardoises, chaux ) n'entrent plus.
   

6) Un nouveau trépas de Loire

 Le commerce s'est raréfié, car le fleuve est coupé en de nombreux points. Nous avons déjà vu la bande anglaise de Cresswell et Calveley solidement retranchée dans l'abbaye de Saint-Maur. En décembre 1370, du Guesclin essaie en vain de la déloger et finit par négocier son retrait contre une somme élevée ; elle part après avoir incendié l'abbaye.
 Le montant versé est amorti par un péage supplémentaire, un "trépas", un droit de passage, frappant les marchandises circulant sur la Loire entre Candes et Champtoceaux. D'après une remarque de Macé Darne, l'argent de ce trépas est consacré en réalité au paiement des travaux du château ; ce que voyant, le roi Charles V suspend sa perception le 4 octobre 1371.
 Finalement, cette taxe exceptionnelle est prise en charge par la Communauté des Marchands fréquentant la rivière de Loire, pour une somme annuelle de 16 000 francs d'or, y compris des frais de réparations. Jehan Savoureau en est le receveur pour Saumur. En contrepartie, les marchands bénéficieront d'une protection spéciale du duc. Cette forme de trépas de Loire cesse d'être perçue en 1389.
  

7) L'appétissement et la cloison

 

 Monique MERLET, Le Péage de la cloison d'Angers, 1967, p. 16-18

 Le vin est par tradition la denrée la plus taxée ; un impôt nouveau le frappe en cette période de pressants besoins financiers. L'appétissement est payé par les aubergistes, son montant correspond en théorie à une réduction de la quantité de breuvage contenu dans les pichets de vin. D'où son nom.
 C'est habituellement à cette taxe que les villes ont recours pour édifier ou renforcer leurs remparts. Angers la percevait sous le nom de cloison, et nous retrouverons un appétissement destiné à financer les travaux de Duplessis-Mornay. Pour l'époque qui nous occupe, cette taxe a sûrement été prélevée à Saumur, mais je ne trouve que quelques bribes à son sujet : le nom de son receveur avant 1364, Thomas Prod'homme ; une assignation de 1370 par Pierre d'Avoir, affectant une partie de sa recette au versement de gages ( A.D.M.L., 3 E 25 ) ; enfin, une vieille formule qui circulait au XVIIIe siècle : « Saumur a construit ses murailles avec le vin de ses coteaux ».
 En réalité, l'impôt change de nom et devient la " cloison de Saumur ". Réapparu en 1399, il frappe désormais les vins circulant sur la Loire. Le 17 juin 1405, le duc d'Anjou prolonge la cloison de Saumur pour huit ans, tout en promettant que ce serait les dernières années. En fait, l'impôt survit jusqu'en 1448, année où le roi René déclare vouloir l'abolir, mais, par procès, il obtient encore un versement en 1462.
 Aussitôt après, Louis XI prend le pouvoir de fait à Saumur ; il maintient la cloison sous son ancienne dénomination d'appétissement et, en 1466, il en confirme le mode de perception : le dixième de chaque pinte de vin vendue au détail dans la ville et dix deniers sur chaque pipe de vin transitant par Saumur. L'impôt est donc lourd sur la consommation locale et faible sur la navigation de Loire.
   

8) Les traites

 Les traites sont des droits de circulation frappant une marchandise qui franchit une barrière douanière ; ces taxes peuvent jouer un rôle protectionniste, quand elles freinent l'entrée de produits étrangers, par exemple, des textiles. En tout cas, elles apparaissent dans la région au cours du premier quart du XVe siècle, et c'est encore le vin qui est le plus touché.
   

9) Les rançons

 Un devoir féodal oblige les vassaux à payer la rançon de leur seigneur quand il est fait prisonnier. Ainsi, quand Jean le Bon est capturé à Poitiers en 1356, tous les sujets du royaume ont dû se cotiser pour réunir sa rançon qui s'élevait à trois millions d'écus d'or. Un receveur spécial a séjourné en Anjou pendant trois ans afin de percevoir la quote-part locale.
 Les historiens oublient trop souvent cette charge très lourde qui a pris une grande extension au cours de la Guerre de Cent Ans. Les seigneurs français, trop sûrs de leur valeur, rêvant d'exploits individuels et méprisant leur propre piétaille, se révèlent incapables d'appliquer une tactique collective dans les combats. Ils sont régulièrement battus par des Anglais trois fois moins nombreux et sont capturés en grand nombre.
 La famille du Bellay en fournit un bel exemple. L'abbé de Saint-Florent, Jean V du Bellay l'Ancien fait noter les exploits de son neveu, Jean, en particulier lors de la bataille de Baugé. En 1422, ce seigneur est capturé devant Le Mans ; il est libéré contre quatorze gentilshommes anglais, plus trente marcs d'or. Jean du Bellay se montre fier de la valeur exceptionnelle qu'on accorde à un membre de sa famille. Il se porte garant d'un emprunt contracté par l'épouse du captif auprès de Madame de La Haye.
 La capture d'un important personnage est devenue une entreprise lucrative. C'est une occasion de prêts pour l'abbé de Saint-Florent comme pour la Communauté des Marchands. Azincourt (1415) n'est pas seulement une défaite humiliante, c'est aussi une fortune qui part vers l'Angleterre. Dans cette bataille, la famille du Bellay a eu un tué et un prisonnier ( A.D.M.L., H 1920 ).
  René d'Anjou est lui aussi capturé en 1431 ; son rachat coûte à ses sujets la somme colossale de 400 000 ducats, et une aide spéciale est levée en Anjou en 1437. Coûteux personnage...
   

10) Un personnel surabondant

Eugène LELONG, « Les officiers du roi à Saumur à la fin du XVIe siècle », tiré à part des Mémoires de la Société nationale d'agriculture, sciences et arts d'Angers, 1888.

 La perception de l'ensemble de ces nouveaux impôts fait éclore des services nouveaux, qui regorgent de personnel. Par exemple, vers la fin du XVIe siècle, le Grenier à sel de Saumur compte deux grenetiers, deux contrôleurs, un mesureur, un greffier et quatre sergents ordinaires ; le service du mesurage, qui distribue le sel aux habitants de la ville : deux receveurs, deux contrôleurs, un greffier, trois mesureurs et huit manouvriers qui remplissent les récipients. Le siège de l'Election est tout aussi peuplé, 24 officiers et agents y occupent des charges.
 Les services se gonflent encore quand ils sont renforcés par des tribunaux chargés de régler le contentieux ou de punir les fraudeurs. La Cour des Aides, le Tribunal des Gabelles grouillent de robins : président, assesseurs, conseillers, procureurs, greffiers, sergents, etc...

 Au total, ce microcosme, mi-financier, mi-juridique, regroupe une centaine de postes, qui sont rétribués de trois manières différentes : les offices, achetés, de plus en plus souvent héréditaires, peuvent rapporter jusqu'à 400 livres par an ; les receveurs sont des fermiers rémunérés au pourcentage des sommes perçues ; enfin, au bas de l'échelle viennent les agents salariés. Dans la réalité, le personnel est moins nombreux, car, les charges n'étant pas trop astreignantes, il est possible de cumuler des postes dans les divers services.
    

11) Doléances et jacqueries

 

 

 

 

 

 

 
 
Henri BELLUGOU, Le Roi René et la réforme fiscale dans le Duché d'Anjou au milieu du XVe siècle, 1962.

 La liste de ces nouvelles charges, apparues coup sur coup en fort peu de temps, est tout même bien fournie. Il n'est guère besoin de compulser des documents pour savoir ce qu'en pense le bon peuple, d'autant plus qu'il est le seul à payer. La noblesse est dispensée de tout paiement, car elle verse " l'impôt du sang ", ce qui est bien réel à l'époque. Les clercs sont seulement soumis à quelques aides. On peut aussi avancer que les services de recouvrement, pléthoriques, bien rétribués et souvent brutaux, ne doivent pas être franchement populaires.
 De violentes réactions locales contre ces impôts éclatent dans de nombreuses villes, comme Paris et Rouen, ou comme la célèbre Tricotterie d'Angers. Dans la ville de Saumur, aucune émeute n'est signalée. Faut-il y voir une confirmation de sa relative prospérité ?
 A l'inverse, en 1449, une véritable jacquerie éclate dans la Vallée, en particulier à Saint-Lambert et à Villebernier : ces paroisses se révoltent contre la taille et contre les aides sur les vins, car la célèbre charte d'Henri II Plantagenêt les avait formellement dispensées de toute taxe. Les sergents venus en inspection sont molestés, le tocsin résonne. Finalement, les meneurs sont emprisonnés, leurs biens saisis ; l'affaire se noie dans un interminable procès, mais les Vallerots doivent désormais payer des impôts.
 Au début de la crise, en 1450, René d'Anjou adresse à Charles VII une remontrance rédigée en termes énergiques. « Desplaisant de tout son cuer des charges et oppressions de ses subgietz, voulant travailler de tout son pouvoir à leur soulaigement », le duc demande des allégements, constatant que la taille présente une crue de 10 % pour cette année 1450 ( Paul MARCHEGAY, Archives d'Anjou, T. 2, 1853, p. 305 et sq. ). A six reprises, René d'Anjou s'est élevé contre la charge des impôts. Plutôt démagogue, notre bon roi, car, en réalité, il se plaint surtout de ne pouvoir conserver qu'une part réduite des impôts royaux et il n'hésite pas à multiplier les dépenses somptuaires !
   

12) Petite conclusion anachronique 

 [ Comparer ces taxes à nos impôts actuels est une entreprise trop hasardeuse. Les conclusions sont déjà connues : transposé en monnaie actuelle, le montant total des sommes exigées apparaîtrait peu élevé. Mais le contexte est radicalement différent : les premiers impôts médiévaux frappent des populations à la limite de la survie, leur augmentation peut engendrer de redoutables famines. Nos impôts modernes frappent surtout des gens favorisés qui peuvent payer sans tomber dans la misère. Et surtout, contrairement à l'Etat moderne, les pouvoirs laïques médiévaux de haut rang ne restituent rien de concret, ni assistance, ni soins médicaux, ni enseignement, ni justice gratuite. Ils n'assurent pas même la sécurité de leurs sujets : l'approche de troupes royales est même considérée comme un danger menaçant. Il est impossible d'oublier cet arrière-plan devant le faste des résidences princières ou la prodigalité des fêtes du roi René. ]