Armes de Saumur,
gravées par Degouy

 

Chapitre 8 :

 Les conflits religieux  ( 1508-1589 )

 

  
 Le XVIe siècle à Saumur est singulièrement court. Il s'ouvre sur la construction du dernier fortin surveillant les ponts : l'hôtel de Ville édifié dans les années 1508-1527. Il s'achève en 1589, quand Saumur devient une place donnée en garantie à Henri de Navarre et confiée à la garde de Duplessis-Mornay. La citadelle pourrait constituer le fil directeur de ce chapitre, mais, à la différence des siècles précédents, il ne s'agit plus de se défendre contre les Anglais ; les Français désormais se battent entre eux. Les bouleversements religieux et les guerres qui s'ensuivent constituent le fait majeur de cette période.

 

LA VILLE AU XVIe SIÈCLE

    

1) Une seigneurie de la famille de Guise 

 Avec la fin de l'apanage d'Anjou, Saumur est revenu dans le domaine royal, mais, au cours du siècle, le duché est habituellement confié à un membre de la famille souveraine. François 1er le donne d'abord à sa mère, Louise de Savoie, qui le possède de 1516 à 1531. Plus tard, ce sont les frères cadets des rois qui l'obtiennent. Cependant, même si les gouverneurs disposent d'un réel pouvoir au cours de ce siècle, ces dominations restent lointaines, les titulaires vivant à la cour.
 Plus concrètement, la ville de Saumur redevient une seigneurie : le domaine public et le revenu de certaines taxes, comme les aides, sont promises dès 1539 à François de Lorraine, plus connu sous son titre ultérieur de duc de Guise. Ce dernier verse en 1550 la somme de 30 724 livres pour le paiement de sa seigneurie «(1). Cette brillante et envahissante famille est réputée pour la bonne gestion de son immense domaine. En février 1558, François de Guise convoque à Saumur le ban et l'arrière-ban de ses vassaux ; le lieutenant général et le procureur du roi lui rendent compte que ses sujets ont fidèlement comparu, tout en lui rappelant qu'il est coutumier d'accorder un « soulagement » dans une pareille occasion ê(2). En 1559-1560, des lettres royales renforcent la domination du duc en l'autorisant à pourvoir lui-même aux châtellenies du Saumurois ê(3).
 En février 1563, François " le Balafré " meurt des suites du coup de pistolet de Poltrot de Méré. Sa veuve, Anne d'Este, obtient la survivance du droit de nommer aux emplois publics. Cependant, le 21 juin 1570, Anne d'Este, remariée au duc de Nemours, rétrocède au roi le domaine et les aides de Saumur ; le contexte politique local ne lui est alors nullement défavorable, elle réalise seulement une opération lucrative, puisqu'elle en obtient 64 991 livres.
 Il est malaisé de mesurer l'influence des Guise sur Saumur. Leur domination est-elle purement financière ? Ou bien à l'origine de la présence de quelques ardents ligueurs ? Ces derniers demeureront toutefois minoritaires.
   

2) Lieutenant général et gouverneur

Dossier 1 : Définitions : lieutenant général, gouverneur et lieutenant de Roi

 Par ailleurs, la répartition locale des pouvoirs est assez fluctuante vers le milieu du siècle. La justice est en pleine réorganisation, comme nous l'avons vu dans un dossier précédent. Le lieutenant du juge d'Anjou disparaît ; en 1544 est créée la sénéchaussée de Saumur, mais trois ans plus tard, le titre de Sénéchal est supprimé. Le grand juge local est François Bourneau, qui change sans cesse de titulature ; en 1559, il se dit « lieutenant général civil et criminel de la sénéchaussée de Saumur », et non plus « lieutenant du Sénéchal d'Anjou » ; la judicature saumuroise cherche toujours à s'émanciper. Le dossier 1 précise ces définitions compliquées.
 Les structures évoluent également sur le plan militaire. Alors que le commandement de la garnison était traditionnellement confié à un capitaine, le titre de "gouverneur de Saumur" apparaît en 1547 ê(4), puis à nouveau en 1549 ê(5). Il est porté régulièrement dans la seconde moitié du siècle, alors que le gouvernement particulier du Saumurois n'est pas encore créé. Ce gouverneur est alors assisté par plusieurs capitaines et lieutenants, Saumur étant alors une place considérable.
   

3) La reprise commerciale 

 Sur la vie économique, nos renseignements sont parcellaires et contradictoires.
 Il est sûr qu'à cette époque, la navigation sur la Loire comme sur le Thouet prend son grand essor. Les papiers de la Communauté des Marchands Fréquentants l'attestent, mais à Saumur, on n'est renseigné que sur les perpétuelles querelles entre mariniers, meuniers et pêcheurs, sur les conflits de seigneurie entre le capitaine de la Bastille et les abbayes de Saint-Florent et de Fontevraud et, enfin, sur les plaintes des habitants à propos de l'état dégradé des ponts de bois ( les récriminations les plus vives s'élèvent en 1582 ê(6) ).
 La place de Saumur est plutôt épargnée par les combats des guerres de religion et elle en tire même une importance stratégique de premier plan. En sens contraire, Saint-Florent et les campagnes voisines souffrent beaucoup, et la prospérité de la ville s'en ressent nécessairement. L'existence attestée de quatre jeux de paume ne constitue pas une preuve bien significative de la richesse de la cité.
   

4) Une Renaissance culturelle timide

Dossier 2 : L'architecture du XVIe siècle

 

 

 

Le premier texte imprimé à Saumur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 3 : Rabelais et Saumur

 

Dossier 4 : La chasse aux sorciers

 Les goûts saumurois en matière artistique sont demeurés traditionnels ; l'engouement pour le style antique et pour les nouveautés italiennes ne fait qu'effleurer la ville, où les décors renaissants sont rares. On construit peu au cours de ces temps troublés [ ce qui nous évite de dresser un nouveau plan en 1589 ].
 De bons érudits, imprégnés de culture antique voient le jour à Saumur. L'apothicaire Pierre Naudin est un botaniste réputé. Pierre Guy, un père cordelier de Saumur, licencié en théologie, traduit pour un éditeur parisien le " Traité des misères et calamités de la vie humaine " de Jean Faber. D'autres quittent rapidement la ville ; Nicolas Dumont s'installe à Paris, où il compose des hymnes en latin à la gloire d'Henri III ; Claude Ménard n'a passé que son enfance à Saumur, il vit ensuite à Angers, où il compose une multitude de traités savants.
 La ville de Saumur possède aujourd'hui dix ouvrages considérés comme des incunables ´(7), neuf à la Bibliothèque-Médiathèque, un autre au Musée d'Art décoratif du Château. Ces livres proviennent des abbayes de la région, mais aucun n'est d'origine locale. Au contraire, l'imprimerie n'atteint Saumur qu'un bon siècle après l'invention de Gutenberg «(8).
 Un libraire est signalé lors du pillage de l'abbaye de Saint-Florent en 1562, mais les témoins ne le connaissent pas et il semble venir d'Angers. En 1587, paraissent « Les Coustumes du pays et Duché Danjou corrigez de nouveau... A Saumur, pour Guillaume Martinet, Libraire, tenant sa boutique devant sainct Pierre ». On découvre là le premier marchand de livres de la ville, qui apparaît déjà comme parrain en 1580 ( GG 1 ). Mais il n'est pas du tout sûr que l'ouvrage qu'il édite et vend ait été imprimé à Saumur.
 C'est seulement deux ans plus tard que Henri de Navarre fait publier la brochure ci-contre. Bien qu'aucun nom ne soit porté, il paraît certain cette fois que les presses sont saumuroises et qu'il s'agisse du premier texte imprimé dans la ville. Et les publications vont se multiplier aussitôt.
 Le premier collège royal de Saumur a été fondé sous le règne d'Henri III. Son principal était Antoine Dupiney ê(9), qui dédie une curieuse épitaphe en vers latins à la mémoire de son épouse, Françoise Delommeau, morte à 42 ans ; Dupiney trouve bon d'y préciser qu'elle fut mère de six très beaux enfants et qu'elle avait appris le latin à l'école ê(10). Ce collège, fondé avec l'aide des pouvoirs publics, est implanté dans l'enceinte du Boile et a connu un certain éclat ; dans la dernière décennie du siècle, il comporte un internat, dont le prix annuel se monte seulement à 100 livres, alors que les célèbres collèges parisiens du temps en réclament 240. Cependant ce collège royal est en pleine déconfiture dans les premières annéest du XVIIe siècle.
 Finalement, en compensation de cette Renaissance un peu terne, Saumur est en droit de revendiquer comme l'un des siens un immense écrivain qui a passé sa jeunesse à ses portes : Antoine Rabelais fut sénéchal de Lerné et son fils François connaît fort bien Saumur et ses environs ( Dossier 3).
 Tous comptes faits, cette culture des élites, qu'on nous présente comme l'esprit du temps, ne touche qu'une mince frange de la population, dans un pays où 5 % au plus des habitants sait lire. Et même ces humanistes cultivés, imprégnés de culture antique, à l'esprit ouvert sur de larges horizons, vont souvent tomber dans le fanatisme borné des guerres de religion. Cette période, une des plus violentes de l'histoire de France, est plus proche du temps des croisades que des Temps modernes.
 N'oublions pas encore que c'est à la fin du XVIe siècle que les déviants sont le plus activement persécutés, que la chasse aux sorcières bat son plein à Saumur en 1593 ( Dossier 4 ).

 

SAUMUR AUX MAINS DES HUGUENOTS

   

5) Les déchirements religieux

 

 

 

 

Dossier 5 : L'état du clergé

 

 

Dossier 6 : Naissance d'une église réformée

 A l'inverse des faits artistiques, les événements religieux sont fournis et fertiles en rebondissements. Mais la grande cassure n'apparaît qu'au milieu du siècle.
 Auparavant, la ferveur prolonge celle du XVe siècle. La piété demeure traditionnelle, avec des confréries actives et sans signes visibles des inquiétudes mystiques qui touchent les élites culturelles du pays &(11). Le récent pèlerinage vers Notre-Dame des Ardilliers est de plus en plus fréquenté, de jour comme de nuit, sur un terrain marécageux nullement aménagé. Les pèlerins affluent « de tout le païs d'Anjou et autres païs lointains ». Cette situation entraîne la construction, de 1534 à 1553, d'une première chapelle due à l'initiative d'administrateurs locaux.
 Relisons l'ordonnance du lieutenant de Saumur autorisant la construction de cette chapelle ê(12). Elle comporte une vive attaque contre le prieur-curé de Saumur, accusé de ne s'intéresser qu'à la vente des chandelles et de négliger l'aménagement des lieux. Ces critiques contre le clergé, tant séculier que régulier, réapparaissent souvent à l'époque. Il reste à en vérifier le bien-fondé ( Dossier 5 ).
 En tout cas, la volonté de bouleverser de fond en comble la structure ecclésiastique est sur place le mobile le plus évident de l'adhésion des notables saumurois à la Réforme. Le premier prédicateur apparu à Saumur, René Poyet, est brûlé vif en 1552 et une première église protestante est dressée entre le 14 janvier et le 16 février 1562 &(13). Elle se réunit dans les anciennes halles proches du Chardonnet ; son pasteur est Jean de l'Espine, un ancien moine augustin ; toutefois, ce dernier quitte très tôt la ville, car l'année 1562 est chargée en événements ( Dossier 6 ).
    

6) La surprise huguenote et la crise iconoclaste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 7 : La crise iconoclaste

 

 

Dossier 8 : L'ascension des Bourneau

 Par le massacre de Wassy, le 1er mars 1562, le duc François de Guise déclenche la première guerre de Religion et prend aussitôt le contrôle de Paris &(14). Louis de Bourbon, prince de Condé, réplique par une mobilisation armée des Huguenots. En Anjou, de nombreux seigneurs ruraux révèlent alors leur adhésion à la Réforme, ils prennent les armes, engagent chacun une petite troupe ( une quarantaine de soldats tout au plus ) et se proclament capitaines. Condé leur promet une solde de 30 écus par mois.
 Le premier objectif de ces bandes huguenotes est de contrôler les villes des bords de Loire. Saumur, avec sa ligne de ponts, présente un vif intérêt, d'autant plus que les principaux officiers du roi s'y déclarent proches des nouvelles doctrines. Cependant, « la surprise d'Angers » se produit en premier ; les capitaines protestants prennent le contrôle de la ville, à l'exception du château. Mais le 6 mai, à la tête d'une petite troupe catholique, le redoutable Puygaillard les chasse «(15).
 Les compagnies huguenotes convergent alors vers Saumur, dont elles se rendent maîtresses le 10 mai 1562. Apparemment sans combat : Mathurin Jarzé de Millé, gouverneur de la ville pour le roi, abandonne son poste et se retire sur ses terres, tout en emportant une belle tapisserie de l'abbaye de Saint-Florent, afin de la sauvegarder, affirme-t-il ê(16).
 Un nouveau gouverneur est installé, un protestant bien sûr : Jacques de Beauvau, appelé " le capitaine Tigné ", car il est seigneur de ce village ; il est d'ancienne noblesse et le plus ardent des chefs de bande ; les catholiques le surnomment " le capitaine La Teigne". Le 15 mai, Mongriffon, « cappitaine de la huguenotterye », s'installe dans l'abbaye de Saint-Florent à la tête d'une garnison de 30 à 40 hommes. Cependant, le gros des troupes loge dans Saumur, chez l'habitant.
 Désormais totalement maîtres de la ville, des forces armées comme du pouvoir judiciaire, les réformés s'en prennent aussitôt aux églises, aux reliques, aux statues, aux richesses du clergé, et cela, à grand renfort de blasphèmes ; l'action est violente, mais elle ne vise que des objets symboliques, et non pas les personnes, à l'exception de quelques injures et menaces.
 Cette frénésie iconoclaste, très significative, est connue dans ses moindres détails, car une information secrète conduite en janvier-février 1563 a interrogé 106 témoins ê(17). Cette enquête est fort exactement résumée par Dom Huynes, le premier historien de l'abbaye ê(18). Des témoignages sont publiés &(19). Ces documents détaillés permettent de reconstituer l'exaltation des iconoclastes et la composition de la première église protestante, au moins dans sa fraction la plus active ( Dossier 7 ).
 L'homme-clé de toutes ces actions est le lieutenant du sénéchal d'Anjou, xFrançois Bourneau, qui a fait baptiser ses enfants « à la huguenote » et dont la famille est très représentative des dynasties de robins de la ville.
 Cependant, Louis II de Bourbon, duc de Montpensier, à la tête d'une véritable armée catholique, s'approche de Saumur et y entre le 10 juillet 1562. Les capitaines protestants ont abandonné la ville, apparemment sans combat, mais en emportant toute l'artillerie. Les Saumurois les plus compromis se réfugient à Loudun ê(20). D'autres sont massacrés à Concourson ê(21). Les moines de Saint-Florent, qui s'étaient retirés à Angers, reviennent dans leur abbaye saccagée.

 

UN POINT STRATÉGIQUE CONVOITÉ

     

7) L'âge des capitaines (1562-1584)

 

 

 

Dossier 9 : Fortune de guerre (1562-1584)

 

 

 Dossier 10 : La Saint-Barthélemy à Saumur

 Le duc de Montpensier s'était créé une réputation de férocité, en particulier en noyant dans le sang l'église réformée d'Angers. Pour Saumur, les chroniqueurs n'évoquent rien de tel. La « femme de l'élu Bourneau » a été enfermée au château de Montreuil-Bellay, mais elle est libérée au bout de quelques jours. Les iconoclastes les plus actifs sont poursuivis par une enquête judiciaire normale, et non pas massacrés. Une Saumuroise, "Geneviève Taro", qui a porté plainte, peut récupérer des biens meubles qui lui avaient été dérobés ê(22).
 Le vicaire de l'Abbé de Saint-Florent procède lui-aussi à une purge ; il révoque René Hervé, prieur de Saint-Nicolas d'Offard, car ce dernier « est tombé dans le crime de l'hérésie et a porté les armes contre notre roi » ê(23).
 Les guerres civiles deviennent ensuite très confuses : marches, contremarches, trêves. Avec beaucoup de peine, je me suis efforcé de les reconstituer ( Dossier 9 ).
 Il en ressort que la ville de Saumur est plutôt épargnée, car des gouverneurs pour le roi la tiennent solidement, et elle n'est jamais prise. Ces gouverneurs ( voir la table chronologique ) appliquent en général les édits de pacification et laissent renaître une église réformée discrète, qui continue à se réunir à côté du Chardonnet.
 Dans ce contexte de relative tolérance, la Saint-Barthélemy - à Saumur le 28 août 1572 - est un accident, un accident grave, mais qui a été organisé depuis Paris et qui ne semble pas s'être accompagné de troubles civils prolongés.
 A l'inverse de la ville, l'abbaye de Saint-Florent est moins bien défendue ; au cours de l'ensemble de la période, elle est pillée à quatre reprises. Et les campagnes voisines, souvent parcourues par des bandes armées sont elles aussi ravagées. Des hameaux disparaissent définitivement, surtout dans la région de Montreuil.
 Les pires cruautés sont continuelles. La relecture des mémorialistes du temps me convainc que les fanatismes religieux exacerbés ont fait de cette période l'une des plus sinistres de l'histoire de France.
   

8) Saumur, ville royale (1584-1585)

 

 

 

 

 

 

Dossier 11 : Biographie de Jean 1er Bonneau

 En 1584, à la mort de François d'Alençon, dernier frère du roi, c'est Henri de Navarre, le chef des Huguenots qui devient l'héritier légitime de la couronne. Perspective intolérable pour les ultra-catholiques de la Ligue, qui déclenchent la huitième guerre de Religion au printemps 1585. Le pays est à présent divisé en trois clans :
les Huguenots, désormais très affaiblis en Anjou ;
 les Ligueurs, dont le gouverneur pour l'Anjou est le duc de Montpensier, qui trouve de nombreux appuis dans la région et un puissant écho auprès des milieux populaires et des ordres religieux ;
les Royaux, catholiques modérés, qui s'efforcent de suivre la politique louvoyante d'Henri III. Leur chef local est le nouveau duc d'Anjou, Henri de Joyeuse, comte du Bouchage, qui est appuyé par l'évêque et qui contrôle au départ Angers et Saumur.
 A cette époque, deux personnages dominent Saumur :

+ Jean 1er Bonneau de la Maisonneuvex  est lieutenant général du Sénéchal d'Anjou; il est le chef de la justice, assure la police et contrôle les autres officiers royaux de la sénéchaussée. Il est catholique, mais il devient maître des requêtes du duc d'Alençon, dont on n'oublie pas qu'il était allié aux calvinistes et que parmi ses conseillers apparaît Duplessis-Mornay.
 Le lieutenant général mène brillamment sa carrière : en octobre 1577, le titre de Sénéchal est rétabli en sa faveur ( et il passera à ses héritiers ). En 1587, il est anobli pour ses mérites personnels. Jean Bonneau de la Maisonneuve pourrait disposer d'une grande autorité, mais il se discrédite par des opérations financières douteuses et s'attire l'hostilité des autres membres de la magistrature.

+ En ces temps de guerres, c'est le gouverneur qui prend le dessus. Florent Guyot, sieur de Lessart, est un fidèle d'Henri III. Le roi lui a promis 10 000 écus pour renforcer la ville, il organise aussitôt de grands travaux : les ponts-levis encadrant la bastille de la Croix-Verte, renforcés contre les Anglais, sont à nouveau restaurés et tenus constamment relevés ; un autre pont-levis est aménagé en arrière sur le bras de la Boire-Torse. Les défenses du château sont restaurées et, depuis 1585, le libre accès à la basse cour est interdit ; les paroissiens du Boile ne peuvent plus fréquenter l'église Saint-Doucelin.
 Aussi, lorsque les troupes ligueuses se lancent dans une première tentative pour prendre la place, elles sont repoussées.
 Cependant, le roi change de politique. Devant les succès écrasant de la Ligue dans la France du Nord, il signe le traité de Nemours, le 7 juillet 1585, dans lequel il s'aligne sur les positions des catholiques extrémistes. La liberté de conscience est supprimée, les calvinistes doivent choisir entre l'abjuration ou l'exil ; dans l'immédiat, ceux qui résistent voient leurs biens saisis ou vendus. De nombreuses églises réformées disparaissent alors au nord de la Loire, et certainement celle de Saumur.
 En voici la preuve, jusqu'ici inédite ê(24). Dès le 18 juillet 1585, le roi envoie deux lettres closes aux Saumurois. Dans la première, il loue les officiers et les habitants pour leur fidélité et il leur rappelle que, d'après l'Edit de Pacification, leur ville est catholique. La seconde lettre, adressée à Lessart, est plus ambiguë, à l'image du roi : il lui sait bon gré de « la conservation de ma ville de Saumur en mon obéyssant pendant ces derniers événemens », mais espérant « qu'il ne sera plus essayé de faire aucune entreprinse sur vostre place », il fait l'éloge de son cousin Montpensier. Il rappelle sa déclaration « qu'il n'y aura plus en mon royaume exercice d'aultre relligion que de la mienne, catholique, appostolique et romaine ». Ce rappel spécifique permet d'avancer qu'une église réformée vivotait encore à Saumur, mais qu'elle s'éteint à cette époque. Cependant, le roi demande aussi au gouverneur de faire vivre les habitants « en bonne unyon et concorde » ; ce pourrait être une invitation à fermer les yeux. Et, montrant que sa confiance dans la Sainte Ligue est limitée, il conclut en ordonnant au gouverneur de ne « laisser entrer aulcunes force et gens de guerre, si vous n'en avez expresse charge et commandement de moy ».
   

9) Entre Ligueurs et Huguenots (1586-1588)

 Lessart applique strictement cet ordre. Dès que les combats reprennent dans la région, il mobilise les hommes valides de la ville, qui forment un corps de 500 arquebusiers, dont 50 montent la garde toutes les nuits. Il exige des renforts des villes et des campagnes voisines : la dame de Boumois, par exemple, doit 80 journées de service par an, les 40 jours classiques d'ost et de chevauchée et en outre « quarante jours de garde au boille du chasteau de Saumur en temps de besoing et imminent péril » ê(25). Il rassemble ainsi 2000 fantassins et 300 cavaliers ê(26). Il fait contrôler les passages sur les rivières voisines, les bacs que Saint-Florent possède dans Saumur sont saisis ê(27). Les seules faiblesses de la place sont la vétusté de ses remparts et la médiocrité de son artillerie.
 Elle résiste en tout cas aux nouvelles attaques, d'abord celles des Ligueurs, très puissants le long de la Loire. En septembre 1587, un parti de Huguenots tente de faire main basse sur la ville. De Montsoreau à Dampierre, « ilz ont faict un nombre infini de maulx, comme violements de femmes et filles, brulements de maisons, ont rompu et pillé et saccagé les églises, tous les bleds et aultres meubles comme linges et habillemens », ce qui explique les meurtrières encore visibles dans les villages de la Côte ê(28).
 La place sert ensuite de base de départ au duc de Joyeuse partant à la conquête du Poitou. Mais elle ne s'ouvre à personne d'autre : une armée protestante, pour franchir la Loire, doit construire un pont de bateaux à Montsoreau.
 Après sa victoire de Coutras, Henri de Navarre se rend maître du Sud-Ouest et remonte vers le nord. En septembre 1588, il prend Doué, puis Brissac, visant manifestement Saumur, afin de passer dans la France septentrionale.
  

10) Saumur remis à Duplessis-Mornay 

 Le 23 décembre 1588, en faisant assassiner le duc Henri de Guise, Henri III rompt avec la Ligue et tente aussitôt de se rapprocher de son beau-frère Henri de Navarre. Il lui envoie Pierre de Buhy, qui se trouve être le frère de Duplessis-Mornay, négociateur habituel du chef des Huguenots. Duplessis est aussitôt envoyé à Tours, afin de discuter des clauses de la nouvelle entente. Le traité est signé le 3 avril 1589 : Henri de Navarre, allié pour un an au roi de France, luttera avec lui contre les troupes ligueuses du duc de Mayenne implantées dans le Vendômois.
 Dans ce but, il a réclamé la remise d'une place royale permettant de franchir le fleuve et suffisamment forte pour servir de base arrière. Henri de Navarre et Duplessis-Mornay ont depuis quelque temps jeté leur dévolu sur Saumur, pour eux véritable porte du Midi permettant les meilleures liaisons vers le Poitou.
 Henri III marchande longuement, il propose d'abord Beaugency, Mornay réclame alors Blois &(29). Le roi offre Les Ponts-de-Cé, mais, selon d'Aubigné, « il fut refusé tout à plat de ce petit chastelet incapable d'endurer un seul canon et qui, à une lieue et demie, devoit craindre Angers, qui en estoit garni. Il falut donc traiter avec le gouverneur de Saumur, qui, à meilleur marché que l'autre, vendit au roi sa maison » ê(30). En effet, une négociation secrète avait été engagée avec les gouverneurs en place. Aux Ponts-de-Cé, Alexandre de Cosseins, neveu et héritier de Puygaillard, farouchement antihuguenot, refusait de remettre la place, alors qu'à Saumur, le sieur de Lessart se satisfait d'un appréciable dédommagement de 4 000 écus. L'affaire est donc conclue et, on l'a vu, ses motifs sont essentiellement stratégiques.Henri de Navarre par Goltzius


 Le roi décide que le commandement de Saumur serait donné à Duplessis-Mornay, car il a confiance en lui pour bien traiter ses sujets catholiques. Le 15 avril 1589, Martin Ruzé de Beaulieu, secrétaire d'Etat, au nom d'Henri III, remet à Duplessis les clefs de la place, le consacrant comme « gouverneur et lieutenant général en la ville, château et sénéchaussée de Saumur ». Dès le lendemain, le 16, le futur Henri IV fait son entrée dans la ville, escorté par 300 salades ( hommes d'armes casqués ) et 700 arquebusiers à cheval, mais, prudemment, il se replie sur Gonnord. Il revient ensuite s'installer dans Saumur du 18 au 28 avril.