Rabelais et Saumur   

 

1) L'évocation de la ville

 François Rabelais connaît bien Saumur, qu'il évoque à plusieurs reprises et en termes parfaitement exacts.
 Il compare les javelots lancés par Pantagruel « aux grosses poutres sus lesquelles sont les ponts de Nantes, Saumur, Bergerac... » ( IV, 34 ).
 Il évoque aussi l'artisanat du cuivre, très actif dans la ville : afin de fabriquer une poêle destinée à cuire la bouillie de Pantagruel, sont mobilisés « tous les pesliers de Saulmur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en Lorraine... » ( II, 4 ).
 En récompense de ses services, frère Jean des Entommeures se voit proposer de devenir abbé de Saint-Florent, mais il répond « que de moines il ne vouloit charge ni gouvernement », selon les saillies anticléricales chères à l'auteur ( I, 52 ).
 Ce dernier a peut-être assisté à la Passion jouée à Saumur en août 1534 ; en tout cas, il en parle à deux reprises, évoquant une fois ses anges et ses chérubins, une autre fois ses diables ( III, 3 et IV, 13 ).
    

2) Le modèle de Picrochole

 

 

 

 

 

Mantelier, t. 2, p. 342 et t. 3, p. 386.

 Dans Gargantua, Picrochole est un petit souverain querelleur et vantard, dont le royaume se situe autour de Lerné. Or, le seigneur de Lerné était un certain Gaucher de Sainte-Marthe. Ce qui nous rapproche de Saumur, car cette famille possédait aussi la seigneurie du Chapeau ( actuellement sur Saint-Lambert des Levées ), s'étendant sur la rive droite et sur les îles en amont des ponts. Louis de Sainte-Marthe y avait construit un château ; Gaucher, son fils, colonise " la voie du Chapeau ", une petite boire qui aboutit dans le bras de la Croix Verte ; il la barre par des rangées de pieux sur lesquels il accroche des pêcheries et il aménage un bief conduisant à un moulin.
 La Communauté des Marchands fréquentants, très attachée à ce bras utilisé pour la descente du fleuve, lui intente un procès en 1528. Cependant, Gaucher est un redoutable procédurier, et protégé en outre par l'abbesse de Fontevraud, dont il est le médecin. L'affaire est plaidée aux Grands Jours de Tours en 1533, mais en 1537, le procès dure toujours, selon les Marchands fréquentants. Tout de même, Gaucher doit finalement s'incliner.
 Ce Gaucher, si hargneux, aurait eu aussi des accrochages avec le père de François, Antoine Rabelais, qui était son voisin sur deux côtés : il possédait la seigneurie du Petit-Chavigny, située à Varennes ; en outre, il percevait des péages sur le vin passant sous les ponts de Saumur.
 On ne devait parler que de ces chamailleries en 1532, quand François Rabelais était revenu au pays natal. D'où l'inspiration...
 Ajoutons enfin que les frères de Sainte-Marthe, de brillants érudits du siècle suivant, admettaient, eux-aussi, que l'écrivain avait pensé à leur encombrant ancêtre.
   

3) Sources

Abel LEFRANC, Oeuvres de François Rabelais, t. 1, 1912, p. LXII-LXVII.
Jacques BOULENGER, « Au pays de Rabelais », Revue des Deux-Mondes, 1921, 15 novembre et 1er décembre.
Georges M. COQUARD, « Rabelais à l'abbaye royale de Fontevraud », S.L.S.A.S., 1980, p. 31-49.