La chasse aux sorciers   

 

1) Un phénomène des années 1580-1600

 Supposer une montée des pratiques démoniaques dans la seconde moitié du XVIe siècle est une hypothèse insoutenable ; ce qui progresse alors, c'est l'obsession de la sorcellerie dans les esprits les plus éclairés. Y voir une simple régression, une poussée de fanatisme liée aux guerres de religion est sans doute trop réducteur. Au contraire, cette période de réformes religieuses est soucieuse de pureté doctrinale ; elle devient très sourcilleuse sur des pratiques magiques traditionnelles, sur des guérisseurs ruraux, qui auparavant n'excitaient pas de suspicions particulières et étaient tolérés par le clergé.
 L'Anjou ne connaît pas les grandes répressions qu'ont connues la Lorraine ou le Labourd, mais une courte période de poursuites, étrangement préparées par ses meilleurs intellectuels.
   

2) La Démonomanie des sorciers

 
Cité par Xavier Martin, « Aspects de la Sorcellerie en Anjou. 1570-1640 », Histoire des Faits de la Sorcellerie, 1985, p. 71-109 ( la base de ce dossier ).

 D'origine angevine, Jean Bodin publie en 1580 sa célèbre et pesante Démonomanie des sorciers, qui connaît un énorme succès et touche même des milieux modestes.
 Après avoir douté de ces pratiques, le magistrat le plus brillant de la Sénéchaussée de Saumur, Pierre Delommeau, affiche lui aussi des certitudes : « la profession des sorciers est de renier Dieu et toute religion ; et après avoir renoncé à Dieu, de le maudire, blasphémer, dépiter, faire l'hommaige au Diable, l'adorer, sacrifier, le prier et l'invoquer, et ne jurer que par son nom, faire mourir les hommes et bestes par poisons et sortilèges... ».
     

3) Les bûchers de 1593

 Une fois les magistrats convaincus, des poursuites systématiques sont lancées à travers l'Anjou, mais seulement en l'année 1593. Dans son Journal, bien informé sur la justice, Jean Louvet écrit, en se plaçant en juillet de cette année : « du mesme temps, on auroit prins grand nombre de sorciers à Saulmur, lesquelz, par arrest de la cour du parlement de Tours, furent exécuttez et faict mourir » ( R.A., 1854(2), p. 291-292 ).
 Des renseignements nous sont parvenus sur quatre cas. Un premier groupe de trois, Urbain Tassy, René Moussaut et Marie Le Fief, veuve de Pierre Maugin, dite la Counillière, est accusé d'avoir participé à un sabbat qui se tenait dans le bois du Marsoleau, sur les hauteurs de Saint-Florent ( B.N.F., R 7788, Pierre de l'Ancre, L'Incrédulité et mescréance du sortilège plainement convaincu..., 1622, p. 768-769 ).
 Pour « crime de sortilège et vénéfice » ( empoisonnement ), ils sont condamnés à faire amende honorable, en chemise, devant la grande porte de l'église Saint-Pierre, tenant à la main une torche de cire ardente. Ensuite, conduits sur la place de la Bilange, un samedi, jour de marché, ils seront jetés vifs dans un feu ardent et leurs corps « ars et bruslé et réduit en cendre, et jetté au vent ».  Faisant appel devant le Parlement de Paris, alors réfugié à Tours, Marie Le Fief obtient seulement, le 12 octobre de la même année, d'être « pendue et estranglée à une potence », avant d'être brûlée.
 Au même moment, un certain Le Coq est exécuté à Saumur pour avoir préparé des charmes et des poisons contre des enfants. Ici l'accusation de sorcellerie est moins claire, il n'y a pas de référence à un sabbat, et l'on ne sait pas si ses complices furent eux aussi exécutés.
 Alors que dans l'ensemble du royaume, les victimes de cette frénésie inquisitoriale sont à 80 % des femmes, une seule est exécutée à Saumur.
 La répression brutale s'en tient là, encore que l'ardent ligueur qu'est Jean Louvet continue d'accuser l'Académie protestante d'enseigner la magie à la jeunesse. Les pratiques sataniques réapparaissent peu après à Saumur, mais sous une forme folklorique.
    

4) Les diableries des Ardilliers

 

 En 1594 commence la série des miracles des Ardilliers. Cependant, d'autres événements sont occultés. En 1598-1599, Jacques Garnier, appelé le Père Chapouin, un combatif cordelier d'Angers, vient s'empoigner avec le Diable, dans la chapelle des Ardilliers. Il cherche à libérer Marthe Brossier, une possédée du démon qui se livre à des gesticulations théâtrales. Malgré des combats spectaculaires, le Père Chapouin échoue..., alors que Marthe Brossier, examinée à Angers, s'avère être une simulatrice.
 Dans la Confession catholique du sieur de Sancy, le huguenot Agrippa d'Aubigné se moque, d'ailleurs assez lourdement, de ces pratiques présentées comme des mises en scène grotesques ( Oeuvres, la Pléiade, t. 1, 1969, p. 601-603 ).
   

 

 Le calme revient vite aux Ardilliers. Les cas de possession et les bûchers se déplacent ensuite vers Loudun.