L'état du clergé    

   

 Les historiens retraçant les origines de la Réforme ont tendance à noircir leur description de l'état de l'Eglise, et surtout du clergé, ce qui présente la commodité de rendre évidente l'expansion rapide du nouvel évangile. Essayons de nous en tenir à une documentation contemporaine et d'origine ecclésiastique.
   

1) Le bon entretien des lieux du culte

 Les visites épiscopales dressent un état impartial des lieux. En juillet 1500, Richard, vicaire général, inspecte les trois églises de la ville. En septembre 1573, donc en pleine crise religieuse, Adam de la Barre, archidiacre d'Outre-Loire, visite Nantilly en présence des notables catholiques de Saumur ( A.D.M.L., G 2324 ).
 Leurs rapports se félicitent du bon entretien des édifices et de la présence des objets indispensables au culte ; l'église Saint-Nicolas des Bilanges a été totalement remaniée au XVe siècle et en 1500, cinq nouveaux autels y sont consacrés.
 

2) L'incurie des chapelains

 Dans tous les cas, les visiteurs s'en prennent aux chapelains, à ceux de Nantilly comme de Saint-Pierre, et leur adressent « une admonestation charitable - monuimus tamen caritative », en les priant de remplir exactement les devoirs de leur fondation. On sait que les chapelles, créées par des confréries ou de riches donateurs, correspondent à la célébration de quelques offices réguliers. En contrepartie, le chapelain reçoit souvent un logis - situé près de la rue de la Gueule du Loup ou dans la rue Haute-Saint-Pierre - et en outre une petite pension qui lui permet de vivre chichement. Aussi les chapelains cherchent-ils à cumuler les fondations, ou bien ils se transforment en précepteurs. Comme les nominations sont souvent à la présentation des fondateurs, les chapelles sont accaparées par les membres de quelques familles influentes qui deviennent clercs avant tout pour occuper un bénéfice patrimonial...
 Les registres capitulaires signalent des sanctions pour absentéisme ; à l'inverse, un chapelain obtient un congé de trois mois, afin d'aller apprendre à lire et à écrire. En 1516, un autre chapelain de Nantilly se rend chaque jour à Villebernier pour y étudier « le sexe des blancs d'oeufs » ( ??? ) ; le chapitre lui interdit ces visites, car une peste horrible et contagieuse règne dans le village ( A.D.M.L., G 2504 ). Inutile d'énumérer plus avant les excentricités et les querelles mesquines de ces petites communautés turbulentes.
   

3) Poursuite des conflits entre paroisses

 



 

 L'antique querelle entre Nantilly et les deux autres églises a déjà été longuement racontée au chapitre précédent : Une étrange structure paroissiale. Elle rebondit de plus belle. En 1527, les procureurs de Saint-Pierre sont obligés de déclarer qu'ils n'ont ni fonts baptismaux ni cimetière ( A.D.M.L., H 2 279 ). Ils récupèrent ces deux attributs paroissiaux en 1547-1549 ( A.D.M.L., G 2709 ).
 Cependant, une nouvelle interdiction survient en 1573. Il s'agit en apparence de contrecarrer un recteur passé à l'ennemi : il ne réside plus dans son presbytère de Nantilly, il l'a même loué à des « gens mécaniques », qui l'habitent avec femme et enfants ( A.D.M.L., G 2324 ). Au contraire, il a choisi de résider auprès de l'église Saint-Pierre et il est représenté à Nantilly par un vicaire totalement ignare.
 La naissance de la nouvelle paroisse de Saint-Doucelin ( ou Saint-Florent ) du Château vient encore compliquer cette structure.

 Ce fastidieux conflit entre Notre-Dame de Nantilly et Saint-Pierre va se poursuivre jusqu'à la Révolution, marqué par d'interminables procédures, autant devant les juridictions ecclésiastiques que les tribunaux civils. Voici par exemple le titre d'un factum adressé au Parlement de Paris entre 1721 et 1728. Il défend le recteur et les chapelains de Nantilly, « intimez », c'est-à-dire assignés en appel par les chapelains « de l'Eglise ou Chapelle » de Saint-Pierre.

Factum imprimé à Paris chez Paul du Mesnil, s.d. [ entre 1721 et 1728 }
   

4) Décadence de l'abbaye de Saint-Florent

 Le dernier abbé régulier, Jacques Leroy était entré en conflit avec ses moines. Le système de la commende, mis en place à partir de 1537, aggrave encore les problèmes : désormais, le roi nomme les abbés. Saint-Florent devient une "abbaye royale", titre nettement plus justifié que pour Fontevraud. Les nouveaux abbés ne sont pas tenus à résider ; le roi place à la tête de Saint-Florent des évêques, qui ne s'intéressent qu'aux rentrées financières, à une exception près. Ils exigent une part supérieure au tiers du revenu, portion qui en principe leur revient. Finalement, à deux reprises, en 1558 et en 1586, les moines engagent des poursuites contre leur abbé, affirmant qu'ils n'ont plus de quoi vivre ( A.D.M.L., H 1 933 ).

 Pourtant l'abbaye est encore puissante et riche dans la première moitié du XVIe siècle, mais ses revenus sont dilapidés dans toutes les directions. Les plus beaux prieurés du Saumurois sont accaparés par les grandes familles locales. Ainsi, en 1550, Guillaume Aubry est à Nantilly, Jean Lebeuf à Saint-Nicolas d'Offard, Raoul Nyotte à Saint-Vincent ( A.D.M.L., H 1953 ). Guillaume Ronsard est le fermier du prieuré de Saint-Lambert.
 L'important prieuré Saint-Florent du Château illustre bien cette décadence. Il est abandonné par ses derniers moines en 1333 ; le titre de prieur et la gestion du domaine sont transférés au chambrier de l'abbaye. Le logis, proche de la porte occidentale du château, est mis en location. Le titre de prieur s'éclipse au XVIe siècle ( mais il fait une courte réapparition au siècle suivant associé au prieuré de Nantilly ). A partir de 1509, le chambrier cesse de gérer lui-même le domaine ; il le loue à un fermier, habituellement pour 200 livres par an ( A.D.M.L., H 2755 ).
 Les abbayes royales deviennent aussi un asile pour les soldats invalides. En 1493, Charles VIII impose comme frère lai un ancien archer « tellement blecé et mutillé qu'il en est impotent » ( A.D.M.L., H 1 884 ). Désormais, Saint-Florent accueille en permanence un soldat réformé, mais comme les habitudes de vie de ce dernier ne le prédisposent guère à la vie monastique, les religieux l'hébergent hors du couvent en lui versant une petite pension d'une cinquantaine de livres.

 Sur l'existence de la poignée de moines qui vit au monastère sous la direction du Tiers Prieur, peu d'éléments nous sont parvenus. S'appuyant sur un rapport des Archives nationales, P. Imbart de la Tour ( Les origines de la Réforme, t. 2, rééd. 1944, p. 299 ) classe Saint-Florent parmi les abbayes dont les moines pillent les environs, vendent les biens de la communauté et vivent en concubinage. Je trouve effectivement en 1543 un sacriste qui a détourné deux encensoirs d'argent ( A.D.M.L., H 2 861 ).
 Les religieux se montrent également très brutaux dans la défense de leurs revenus sur les ponts, allant jusqu'à couper à la hache le câble retenant un moulin-bateau, alors que des meuniers sont à bord.

 En tout cas, comme on le verra plus loin, Saint-Florent s'est attiré la vive hostilité des premiers réformés locaux et a entraîné leur action la plus violente, sans doute pour des motifs à la fois moraux et financiers.
    

5) L'absence de réforme catholique

 Il est donc certain que, même si les scandales éclatants sont rares, le clergé saumurois est loin de vivre en conformité avec ses devoirs. Et si encore il se réformait devant la montée des dissidences ! Dans la région, seul Fontevraud, après une crise très grave, se transforme radicalement dans les années 1504-1507.
 A Saumur, le clergé ne change rien à ses habitudes. Vers 1580, plusieurs des chapelles de Saint-Pierre, « estant à la présentation de personnes laïques et mesme de ceulx de la religion prétandue réformée » sont confiées à des domestiques ignorants ou à des enfants de fermiers ( A.D.M.L., G 2 516 ).
 Dans une supplique à l'évêque d'Angers, des paroissiens demandent que les fondations soient desservies. Le chapitre de Saint-Pierre tente de timides essais de réforme : en janvier 1575, il confie à deux chapelains la charge d'épier les vie et moeurs de leurs confrères et de contrôler leur participation aux offices. En janvier 1579, ils constatent que Poncelet, malgré des remontrances écrites et orales, continue de commettre « des crimes scandaleux... avecques une chambrière, laquelle il entretient ordinairement en sa maison » et qui de son fait « est accouchée d'ung enfant au grand scandale desdits chapelains et secrétain et aussi du peuple » ( A.D.M.L., G 2505, fol. 21 et 28 à 30 ). Le chapelain promet de chasser sa chambrière et de ne plus la fréquenter ; il est frappé d'une suspension a divinis et d'une perte de huit jours de ses gages. Nouveau chapitre le 10 juillet 1579 : la chambrière vit toujours chez le chapelain, « le bruyst est commun qu'elle est à présent grosse de son faict » ; Poncelet réplique « qu'il ne chasseroit poinct sadite chambrière et qu'il ne s'en pouvoit passer, et que plustost il prendroit suspense de sa chapelle et s'en yroit hors du pays ». Ce qu'il finit par faire.

 Plus grave, le recteur Pierre Beaussier, curé de 1587 à 1625, est un cas spectaculaire de hargne et de rapacité. Il est en conflit avec tout le monde, avec les deux autres paroisses, ce qui est permanent - et aussi avec le prieur de Nantilly, Mathurin Morin, ce qui est structurel. Surtout, il tente de récupérer les offrandes faites à la chapelle des Ardilliers et il se lance dans des procès retentissants qui se prolongent sur 25 années.
 A Saint-Florent, quelques projets de réforme de l'abbaye sont bien esquissés, mais sans aboutir ( A.D.M.L., H 1 886 ). Dom Huynes raconte que vers 1599, les moines refusent de se lever pour chanter matines.

 L'évêque d'Angers, Gabriel Bouvery, s'efforce de mettre en oeuvre les décisions du Concile de Trente ; cependant, il est sans grande autorité. Le premier canon appliqué à Saumur, et seulement en 1601, concerne le baptême : les enfants auront désormais un seul parrain et une seule marraine ( auparavant, il y avait un parrain supplémentaire pour les garçons et une marraine supplémentaire pour les filles ).