Naissance d'une église réformée   

  

1) Les premiers centres réformés dans l'Ouest

Didier POTON, « Le protestantisme dans les pays de la Loire à l'époque moderne », 303, n° 58.

 Dès 1523, l'évêque d'Angers ordonne à ses clercs de brûler les ouvrages de Luther qu'ils pourraient posséder. En 1534, Jean Calvin rencontre des notables de Poitiers. L'année suivante, de premiers groupes réformés sont signalés à Nantes.
 Pour l'heure, ce sont les élites intellectuelles des villes qui adhèrent à ces thèses. Des inquiétudes avant tout religieuses, la question du salut, semblent être à la base de leur démarche. Jusqu'ici, rien n'est signalé à Saumur. Les nouvelles idées n'y sont professées que dans la seconde moitié du siècle. D'où viennent-elles ? Qui touchent-elles ?
   

2) Un prédicateur itinérant, René Poyet, 1552

Enfant naturel d'après [Jean CRESPIN et Eustache VIGNON], Histoire des Martyrs..., 1618, fol. 234, v° - suivis par C. Port, Desmé de Chavigny et B. Mayaud ; Didier Poton le dit neveu du chancelier et le fils de Pierre Poyet des Granges, qui fut maire d'Angers à plusieurs reprises.

 Le premier calviniste attesté à Saumur vient de Genève. Il est le fils naturel de Guillaume Poyet, un avocat du roi d'Angers devenu chancelier de France et décédé en 1547.
 Renonçant à toutes les facilités de ses origines familiales, René Poyet part pour la Genève de Calvin, afin de s'instruire dans la nouvelle doctrine. Travaillant comme cordonnier, il revient prêcher la nouvelle foi dans son pays natal. Arrêté, il est condamné et brûlé vif à Saumur, très vraisemblablement sur la place de la Bilange. Peut-être lui a-t-on coupé la langue au préalable, afin de le punir par où il avait fauté et afin de l'empêcher de haranguer les spectateurs. Ce dernier fait est attesté à Angers, mais non à Saumur. On n'en sait pas davantage, mais sa prédication et sa mort courageuse ont dû rencontrer un fort écho.
   

3) Les inquiétudes de l'abbesse de Fontevraud, 1555-1556

 Louise de Bourbon, abbesse de Fontevraud, atteste des progrès foudroyants de " l'hérésie " dans deux lettres privées qu'elle adresse à sa soeur Antoinette de Bourbon et au fils de cette dernière, le duc François de Guise, seigneur de Saumur ( Mémoires-journaux du duc de Guise, coll. Michaud et Poujoulat, t. VI, 1854, p. 254 ( 2 décembre 1555 ) et p. 232 ( 17 février 1556, n.s. ).
 Elle y rappelle d'abord que le protestantisme est d'apparition toute récente dans Saumur, qui « pour un temps a esté la ville de la province la plus nette de toutes fausses doctrines et hérésies ». Mais à l'inverse, elle « est à présent la plus affectée et un second Genève » ( cette dernière formule est prophétique ).
 L'abbesse, qui entend régenter la région, invite les Guise à « faire quelque chose de bon contre ces meschans hérétiques, dont ce pays est tellement gasté que les bons chrestiens en souffrent beaucoup ».
 Dans sa première lettre de décembre, l'abbesse demande « que Monsieur de Guyse parle au Roy affin qu'il parle aux officiers de Saumur de faire mieux leurs devoirs ». Ces devoirs sont clairs depuis que Henri II, après avoir tergiversé, a choisi la répression : les hérétiques sont considérés comme des rebelles contre le roi et doivent être châtiés comme tels.
 L'abbesse sait aussi que les magistrats de Saumur sympathisent avec la Réforme - on le verra en 1562. Constatant qu'ils ne font rien, dans sa nouvelle lettre de février, elle demande au duc, son neveu, d'agir personnellement, « de mettre la main à sa ville de Saumur », d'user « de puissance et de justice ».
   

4) Une nouvelle répression

 RÉGNIER DE LA PLANCHE, Histoire de l'Estat de France..., Panthéon littéraire, t. 13, 1836, p. 389 et 398.

 Régnier de la Planche, se plaçant en 1560, affirme que « le pays d'Anjou estoit fort advancé à l'Evangile, et principalement la noblesse », ce qui nous apporte peu, puisqu'il n'y a guère de nobles à Saumur. Mais il ajoute que les Guise et les Montpensier ripostaient en répartissant leurs forces, notamment dans les villes de Blois, Tours, Saumur et Angers.
 La région a subi une répression plus dure qu'ailleurs sous la pression du clan des Guise. Trois inquisiteurs parcourent la région ; des suspects s'enfuient. Dans une liste de protestants réfugiés à Genève dans les années 1549-1560, F. Geisendorf a relevé cinq noms de Saumur.
 Cette répression a retardé la constitution d'une église locale, alors que dans les environs, Angers a son prêche en 1558 et Chinon en 1559.
    

5) Le prêche public, janvier 1562

 Il faut attendre de nouveaux rois et un changement de climat politique. Au cours de l'année 1561, Catherine de Médicis et le chancelier Michel de l'Hospital imposent une amnistie pour les prisonniers accusés d'hérésie et limitent les poursuites pour fait de religion. Profitant de cette tolérance nouvelle, les partisans saumurois de la Réforme s'organisent au grand jour, sachant qu'ils comptent des appuis parmi les notables locaux.
 Le « 14 janvier 1561 » ( donc avant Pâques ; il faut transposer en 1562, selon notre calendrier, ce qu'a oublié Desmé de Chavigny - voir note critique sur les travaux de cet auteur ), une délibération du Conseil de Ville accorde aux réformés un lieu où ils pourront tenir leurs prêches ( A.N., TT 266, p. 406 ). Il s'agit des vieilles halles du faubourg des Bilanges, construites par Henri II Plantagenêt et utilisées par saint Louis. Elles sont délabrées, mais elles accueillent toujours les foires et elles présentent l'avantage d'être à l'écart des habitations.
 Un siècle plus tard, des factums défendant les réformés évoquent des prêches qui se seraient tenus en 1561 dans un jeu de paume, sans préciser lequel. Ce n'est pas forcément le grand jeu de paume proche de la place de la Bilange, qui plus tard, en 1589, sert de temple pour les soldats de Duplessis-Mornay.
 La remise des halles en janvier 1562 peut s'interpréter comme un geste bienveillant de la part des autorités saumuroises, mais c'est peut-être aussi un acte de précaution, car on pouvait craindre que les calvinistes, alors conquérants, s'emparent d'une église paroissiale, comme ils venaient de le faire en divers lieux.
   

6) L'église dressée

 La concordance est frappante : quelques jours après cette décision municipale, l'édit de Saint-Germain, promulgué le 17 janvier, mais préparé depuis le début du mois, tolère le culte réformé, s'il est célébré de jour et à l'extérieur des enceintes urbaines. La communauté protestante peut alors passer du simple prêche à l'église structurée comportant un consistoire et, au moins, un ministre. Faute de document explicite, il est logique de fixer cette mise en place vers la fin du mois de janvier 1562, et en tout cas avant le 16 février, comme nous le prouverons plus bas. ( S. Mours adopte aussi cette date de 1562, Société de l'Histoire du Protestantisme français, 1957, p. 129 ).
 Jacques Maillard, le vicaire général de l'abbé de Saint-Florent, écrit le 20 janvier : « Nous sommes environnez d'Huguenots, de façon que les gens d'Eglise de ce pays en sont fort troublez. Nous commençons par deçà à entrer en dispute avec eux ».
 La salle des halles reste véritablement un prêche. En effet, même si de nombreux imprimeurs deviennent protestants, l'écrit n'est pas le vecteur principal des idées nouvelles, car moins de 5 % de la population sait lire. La prédication est la base de la diffusion du nouvel Evangile et, en avril, la communauté peut entendre le principal auxiliaire de Calvin à Genève, Théodore de Bèze, qui parcourt le pays après avoir participé au colloque de Poissy. Comme l'écrit Maillard, l'assemblée peut se transformer en «dispute», c'est-à-dire, selon la langue du temps, en discussion publique sur un point de doctrine.
      

7) Jean de l'Espine, premier pasteur

 
 
 
 
 
 
 
 

 Jean de l'Espine ( appelé aussi " de Spina " ), théologien réputé, était le prieur des Augustins d'Angers, un ordre qui a procuré de nombreux cadres à la Réforme. Selon un récit traditionnel, il se serait converti en essayant de ramener à la foi catholique le prédicant Jean Rabec, qui fut brûlé vif à Angers en 1556.
 En réalité, selon Louis Hogu ( Jean de l'Espine, moraliste et théologien ( 1505 ? - 1597 ), 1913 ), il est en correspondance avec Calvin dès 1550 et en accord avec les thèses réformatrices, mais il demeure pour l'instant dans son cloître. Sa rupture avec l'Eglise catholique est rendue publique seulement en septembre 1561. Il prêche alors aux halles d'Angers et il devient pasteur de la nouvelle église de Saumur, mais pour fort peu de temps, sans doute de sa fondation à mai 1562.
 Cependant, prédicateur réputé, Jean de l'Espine est réclamé par de nombreuses communautés, en particulier par celle du Mans, qui arrête le « lundi 16 février 1561 », à rectifier en 1562, année où le 16 février tombe un lundi :
 « Monsieur de Veignolles s'est chargé d'aller sabmedi prochain à Saumur prier au nom de nostre église monsieur de Spina pour assister à nostre dicte Cène.
 Monsieur Taron est chargé de minutter deux lectres pour ceux de l'église de Saumur et pour mon dict sieur de Spina. » ( ANJUBAULT et CHARDON, Recueil de pièces inédites pour servir à l'Histoire de la Réforme et de la Ligue dans le Maine, 1867, p. 71 ).
 On a bien remarqué que les Manceaux parlent de "l'église de Saumur" ; cette démarche est la meilleure preuve de son existence avant le 16 février et de la présence de Jean de l'Espine. Ce dernier, très sollicité, participe à l'érection de nombreuses églises, il est en quelque sorte un pasteur itinérant. Il quitte Saumur peu après le mois de mai, mais il s'y réinstallera à deux reprises.
     

8) Jean Hainault, second pasteur ?

 
 
 

 Le successeur de Jean de l'Espine pourrait être Jean Hainault ( appelé aussi Jean de Haynault et Jean de Hesnault ). Ce ministre a publié plusieurs ouvrages et, d'abord, en 1557, L'Estat de l'Eglise avec le discours des temps..., alors qu'il était ministre à Fernex ( B.N.F., H 8 519 ).
 Ce livre est réédité, sans nom d'auteur, en 1562 et 1564, mais le Père Lelong, bibliothécaire du roi, note à son sujet :
 « On attribue à Jean de Hainault, ministre de Saumur, cette Histoire qui fut publiée par les soins de Jean Crespin. » ( Bibliothèque historique de la France, t. 1, n° 5 797 ). C'est la seule indication qui nous soit parvenue sur la présence de ce pasteur à Saumur.
 De toutes façons, la nouvelle église va bientôt s'éteindre, après le coup d'éclat de sa fureur iconoclaste.