Fortune de guerre ( 1562-1584 )   

   

 Voici une chronique un peu décousue, à l'image des événements fluctuants de ces deux décennies.
   

1) L'occupation militaire

 Après la reconquête catholique de juillet 1562, Montpensier quitte rapidement la ville. Il laisse un nouveau gouverneur, Jean Le Texier, sieur de Saint-Cénard, et surtout une forte garnison de 600 hommes, dont l'entretien est à la charge des habitants, ce qui leur paraît très lourd.
   

2) Les effets de la paix d'Amboise ( 19 mars 1563 )

 L'édit de pacification s'efforce de rétablir la concorde civile. Le lieutenant François Bourneau, qui avait été destitué, retrouve sa charge. Les réformés sont autorisés à pratiquer leur culte dans les faubourgs d'une seule ville par sénéchaussée. Or Saumur est le siège d'une sénéchaussée secondaire. Il est certain que son église réformée est réapparue au grand jour.
 Son existence est renforcée par l'édit de Saint-Germain du 8 août 1570. « Selon et au désir de l'édit du Roy fait sur la pacification des troubles », l'église de Saumur se dote d'un cimetière particulier ; le 19 novembre 1570, Pierre Augirard - sans doute un Ancien -, « au nom... de tous les habitans de ladite ville et forsbourgs estant de la religion réformée » achète pour 12 écus sol un jardin enclos de murs, situé entre la rue Brault et l'entrée des anciennes halles ( actuellement l'impasse Chanzy - A.D.M.L., I 5, fol. 1, copie de 1608 ).

 Tout est-il si calme dans la ville à cette époque ? Des doutes sont permis quand on examine l'itinéraire du long tour de France de 27 mois, effectué en 1564-1566 par Catherine de Médicis et Charles IX ; les princes effectuent, selon des rites pompeux, des entrées solennelles dans les cités fidèles et paisibles ( Jean BOUTIER, Alain DEWERPE, David NORDMAN, Un tour de France royal. Le voyage de Charles IX ( 1564-1566 ), 1984 ). Or leur trajet évite soigneusement Saumur, à l'aller par Fontevraud, Brézé, Doué - au retour par le Verger, Baugé et Bourgueil. Je n'ai pu découvrir ce qui se passait d'anormal dans la ville vers le mois d'octobre 1565. J.- Fr. Bodin ( p. 294 ) affirme que Saumur était occupée par des troupes du prince de Condé, ce qui est inexact. Il pourrait s'agir d'une épidémie, ou plus simplement, d'une faveur accordée, au détriment de Saumur, à Arthus de Maillé-Brézé, qui réserve à la cour une fastueuse réception.
   

3) Saumur sauvegardé, Saint-Florent pillé

 La deuxième guerre civile débute en septembre 1567, et elle touche Saumur et ses environs.
 A cette même époque se tiennent les Grands Jours de Poitou, session extraordinaire de la Justice royale chargée de réprimer l'insécurité et d'accélérer les procédures en cours. Saumur y est cité à plusieurs reprises ( Hugues IMBERT, Les Grands-Jours de Poitou, registres criminels ( 1531, 1567, 1579, 1634 ), Niort, 1879, p. 113-119, B.N.F., Rés. 8-LF 23-123 ).
 Envoyé par les catholiques de la ville, un certain Georgeau, substitut du percepteur général des Aides ( donc un personnage subalterne ) vient s'y plaindre des menaces des protestants, qui prennent les armes. Le 27 octobre 1567, la Cour permet aux habitants de Saumur de collecter les sommes nécessaires à l'entretien de 300 hommes de pied pour garder la ville et le château.
 Le lieutenant général Bourneau, que les catholiques déclarent suspect, est convoqué à Poitiers, où il restera enfermé selon la volonté du roi. Ceux de la religion prétendue réformée qui auraient repris les armes seront jugés par son adjoint, le lieutenant particulier, et le capitaine de Saumur y prêtera la main forte.

 Cependant, l'abbaye de Saint-Florent représente un maillon faible pour le camp catholique ; les habitants de Saint-Hilaire et de Saint-Barthélemy sont réquisitionnés pour « faire guetz et centinelles..., chacun son tour et ordre, et y porter armes... A quoy faire ilz seront contraintz par prinse de corps et ce jusques au nombre de dix par chascun jour et nuict. » ( A.D.M.L., H 1935, 6 novembre 1567 ).

 Lors de la Troisième Guerre ( à partir d'août 1568 ), une forte armée protestante commandée par François d'Andelot, le frère de Coligny, est rassemblée aux environs de Beaufort ; elle cherche à franchir la Loire à Saumur, mais le gouverneur a reçu des renforts d'infanterie et de cavalerie amenés par le capitaine La Rivière. Des combats se déroulent sur la levée et, finalement, la solide garnison de la Croix Verte les repousse ( Agrippa d'Aubigné, Histoire universelle, éd. de Ruble, t. 3, 1889, p. 38-39 ).
 L'armée huguenote franchit la Loire avec peine aux Rosiers. Installée dans les environs de Montreuil, elle harcèle Saint-Florent, qui est défendu par le capitaine de La Haye. L'abbaye est prise à la fin de l'année 1568 et encore une fois pillée. Une nouvelle tapisserie est dérobée. En raison de sa ruine, le monastère voit ses taxes réduites par le roi à 3 000 livres ( A.D.M.L., H 1 935, 2 566 et 2 742 ). Le chambrier déclare aussi que de nombreux titres ont été détruits ( ce qui semble exagéré ).
 Selon un martyrologe franciscain, le moine Guillaume Conétivy est tué par les huguenots à Saumur le 19 décembre 1568 ( Dom Fr. CHAMARD, Les vies des Saints Personnages de l'Anjou, t. 2, 1863, p. 380 ) ; je suppose que c'est aux portes de la ville.

 La place de Saumur est constamment renforcée. Le 12 août 1569, le gouverneur de l'Anjou ordonne de lever dans l'élection de Saumur un corps de « troys cens pionniers, les plus forts et adroicts qu'on pourra trouver », afin de les faire travailler à défendre la ville ( A.D.M.L., 3 E 25 ). Afin de payer leur solde, tous les taillables de l'élection doivent verser dans les deux mois un supplément d'un sol par livre.

 Saumur jouit d'une paix relative de 1569 jusqu'à 1572 ( la Saint-Barthélemy, traitée à part ). François Bourneau est réintégré dans sa charge de lieutenant général. Jean de Léaumont, sieur de Puygaillard, nouveau gouverneur de l'Anjou, fait régner l'ordre par des interventions brutales. Il dispose à Saumur de huit archers de maréchaussée, comme l'atteste une montre ( une revue ) de 1571 ( Rôle de la montre du 1er janvier 1571, Eric PERRIN, L'origine du parchemin et le Procès des Notaires Royaux, 2002, p. 85 ).

 La guerre coûte cher, et le plat pays, ainsi que la ville par voie de conséquence, sont ruinés. Le roi accorde à Saumur l'exemption de taille pour 1569, et, dans une supplique, les habitants demandent le renouvellement de cette exemption pour 1570 ( B.N.F., ms. fr. 15 551, fol. 190 ).
   

4) Saumur place de sûreté en 1575

 
 
 
 
 
 



 Après la mort de Charles IX, François d'Alençon, frère cadet du nouveau roi Henri III, passe son temps à compliquer la tâche de son aîné ; il prend la tête du parti des Malcontents ; lui-même sans idées religieuses bien arrêtées, il s'allie aux chefs huguenots et prend les armes à leur côté. Dans son Conseil apparaissent des catholiques et des protestants. On y remarque notamment Jean Bonneau de la Maisonneuve, le très intrigant lieutenant général de Saumur, qui porte le titre de maître des requêtes ; on y remarque aussi un futur saumurois, qui débute sa carrière, Philippe Duplessis-Mornay, qui représente les intérêts des réformés et qui est gentilhomme de sa chambre.

 Le 21 novembre 1575, François d'Alençon signe avec son frère aîné la trêve de Champigny : leurs combats fratricides cesseront pendant sept mois et « pour les seuretez des réformés et catholiques associez », le roi leur accorde provisoirement les places d'Angoulême, Niort, Saumur, Bourges, etc. ( Agrippa d'Aubigné, op. cit., t. 4, p. 377 ). Le duc reçoit Saumur des mains de sa mère au mois de décembre ( Lettres de Catherine de Médicis, t. 5, p. 161 ).
 La ville est considérée comme une place importante ; les gouverneurs s'y succèdent alors à une cadence accélérée. Mais la formule peut prêter à confusion : Saumur est place de sûreté non pour les huguenots, mais pour le duc d'Alençon ; ce dernier s'est seulement montré accommodant pour la religion de ses alliés ; il est prouvé que l'église réformée de Saumur est alors en pleine renaissance.

 La trêve n'a même pas tenu sept mois. Après de nouveaux combats, François d'Alençon et les protestants arrachent, le 6 mai 1576, l'édit de Beaulieu, qui leur est très favorable ; les huguenots obtiennent huit places de sûreté, mais Saumur, détenu par Monsieur, le frère cadet du roi, n'en fait pas partie.
   

5) L'abbaye de Saint-Florent à nouveau pillée

 L'abbaye de Saint-Florent n'est pas associée à Saumur dans ces tractations et elle n'est pas du tout en sûreté. Dès la reprise des combats, elle est assiégée par une troupe de 2 000 hommes, associant des Protestants et des Malcontents ( A.D.M.L., H 2795 et Journal de Louvet, R.A., 1854 (2), p. 25 ).

 La ville d'Angers tente de l'assister en lui envoyant de la poudre ( A.M. d'Angers, BB 34, fol. 268 ) ; il est à noter que Saumur, propriété des Malcontents, ne fait rien. Finalement, la petite garnison de l'abbaye se rend en mars 1576, après de lourdes pertes.
 Devenu duc d'Anjou, François d'Alençon nomme comme gouverneur de la province un redoutable aventurier, Louis de Clermont, sieur de Bussy d'Amboise, qui dépuille la région à la tête d'une bande de coupe-jarrets. La ville de Saumur lui refuse l'entrée, quand elle le peut, mais Bussy se venge en rançonnant l'abbaye de Saint-Florent.
 Il dispose d'ailleurs d'un complice dans la ville : Claude Colaisseau, le lieutenant criminel, et lui-même criminel, lui sert d'entremetteur dans ses amours avec la dame de Montsoreau, et il est assassiné en même temps que son maître au château de la Coutancière, à Brain-sur-Allonnes [ Attention, Alexandre Dumas fabule complètement ].
   

6) Les vicissitudes de l'église réformée

 Les renseignements sur l'église protestante de Saumur au cours de cette époque sont rares et plutôt contradictoires.

 Des éléments font penser à son déclin. En 1570, André Vincelot, qui avait été baptisé dans " l'église prétendue réformée ", est présenté à nouveau sur les fonts baptismaux catholiques de Saint-Lambert. La Saint-Barthélemy a sûrement entraîné une dissolution temporaire de l'église de Saumur. Les notables de la ville, qui avaient sympathisé avec le nouvel Evangile, redeviennent catholiques - peut-être aussi par souci de sauvegarder leurs charges. Enfin, même si l'église conserve son lieu de prêche et acquiert un cimetière, elle ne possède pas de temple particulier et n'est pas reconnue officiellement dans les édits royaux.

 En sens contraire, l'alliance du nouveau duc d'Anjou avec les huguenots l'a sûrement favorisée. Quand Henri de Navarre s'évade du Louvre en 1576, c'est à Saumur et dans ses environs qu'il se réfugie du 25 février jusqu'au 30 avril, séjour entrecoupé par quelques passages dans les villes voisines ( dates d'après les Itinéraires d'Henri IV, dressés par J.-C. Cuignet ). Il est bien précisé qu'un culte réformé est célébré dans la ville, mais qu'il ne le fréquente pas ( Agrippa d'Aubigné, op. cit., t. 5, p. 16 ).

 Enfin, on lit dans le registre des pasteurs de Genève, à la date du 6 juillet 1576 : « M. de Spina a pris congé de notre compagnie, avec grands remerciements, pour s'en aller en son église de Saumur, qui le rappelait » ( passage souligné par nous - L. HOGU, op. cit., p. 52, note ). Cependant, Jean de l'Espine quitte la ville dès 1578, où il devient ministre à Angers.
 Après cette date, l'église de Saumur entre en sommeil. Si une structure existe encore, elle est sûrement interdite en 1585. Plus rien n'existe quatre ans plus tard, quand s'installe Duplessis-Mornay.