Armes de Saumur simplifiées et gravées sur bois par Degouy (1784)

 

Chapitre 9 :

 Duplessis-Mornay et la place de sûreté ( 1589-1621 )

 

 

 

 Cinq chapitres seront consacrés au " Grand Siècle de Saumur " ( 1589-1685 ). Une approche thématique permet un exposé simple et clair, mais, au début et à la fin, un découpage chronologique mettra en évidence les dynamiques du temps.

 

DUPLESSIS-MORNAY, GOUVERNEUR

     

1) Duplessis-Mornay, un fidèle d'Henri de Navarre

 

Dossier 1 : Duplessis-Mornay, sources et bibliographie

Dossier 2 : Les quarante premières années de Duplessis-Mornay

Dossier 3 : Portrait de Duplessis-Mornay

 Le 15 avril 1589, Martin Ruzé de Beaulieu installe, au nom d'Henri III, Philippe Duplessis-Mornay dans la charge de gouverneur de Saumur « (1). La cérémonie se déroule devant la porte de la Tonnelle : de Lessart, l'ancien gouverneur, apporte les clefs de la ville, mais, par dépit ou par honte, il les laisse tomber à terre. C'est le secrétaire du roi, Ruzé de Beaulieu, qui les ramasse et les présente au nouveau gouverneur.

 Duplessis-Mornay est alors dans sa quarantième année et a mené jusqu'ici une existence mouvementée, cumulant des activités militaires, diplomatiques et littéraires.
 Il mérite une présentation détaillée, car sa forte personnalité domine la ville pendant 32 ans et lui laisse son empreinte pour un siècle.
Trois dossiers introductifs lui sont consacrés.
   

2) Saumur, capitale d'un nouveau gouvernement militaire

 Duplessis-Mornay ne commande pas seulement la ville de Saumur, il prend la tête d'un gouvernement spécial qui a été détaché de l'Anjou le 24 mai 1589 et qui correspond pour l'essentiel au ressort de la Sénéchaussée de Saumur, avec un agrandissement appréciable sur le pays de Bourgueil « (2). Cette extension le long de la Loire doit s'expliquer par des raisons stratégiques : la place de Saumur est confiée à Henri de Navarre, afin de lui permettre de lutter contre les Ligueurs, implantés dans le Vendômois.
 Outre Saumur, d'autres villes closes sont placées sous la tutelle du gouverneur : Montreuil-Bellay, Doué, le Puy-Notre-Dame, Martigné-Briand, Montsoreau...
 Le gouverneur dispose à cette époque de larges pouvoirs. Lieutenant général du roi, il est assisté par un lieutenant de roi, commandant la ville et le château ; au-dessous, un major dirige la seule garnison de la citadelle et, enfin, plusieurs capitaines sont à la tête des compagnies réparties dans la ville, sur les ponts et sur les autres places.

 La fonction principale du gouverneur est le maintien de l'ordre. N'oublions pas que les guerres civiles sont loin d'être terminées. La Ligue reste active, animée dans l'Ouest par le duc de Mercoeur et, en Anjou, par les Saint-Offange, seigneurs de Rochefort.
 En octobre 1595, les Ligueurs réussissent une opération menée par surprise ; le capitaine des Esves s'empare du château de Tigné, encore protégé par de solides remparts. Duplessis-Mornay doit l'en déloger, et il reçoit une provision de 3 000 écus afin d'organiser le siège de la place. Il obtient des renforts venus d'Angers, de Beaufort et de Baugé ê (3). Il remet sur roues la vieille artillerie du château et fait forger des boulets : les trois gros canons tirent 53 coups et les couleuvrines 28. Ses remparts ébréchés, le capitaine des Esves négocie une reddition, mais il rompt l'accord, quand on lui annonce l'approche de troupes envoyées par Mercoeur. Le siège, puis les négociations reprennent. Mornay préfère se montrer généreux, afin d'éviter des chocs frontaux. Il accorde aux occupants la libre sortie, avec armes et bagages, mais les remparts entourant le château seront démantelés.

 Pendant que le gouverneur et la majorité de ses hommes assiègent Tigné, des comploteurs cherchent à s'emparer de la citadelle de Saumur, mettant à profit le décès du capitaine Bernapré, qui en avait la garde.

 Ces épisodes trahissent l'isolement et la faiblesse de Duplessis-Mornay. La petite noblesse locale, comme la noblesse dirigeante, après avoir manifesté des sympathies pour la Réforme, sont redevenues très catholiques et bien souvent ligueuses. C'était là une autre manière de contester l'autorité royale ( voir, Laurent BOURQUIN, Les nobles, la ville et le roi. L'autorité nobiliaire en Anjou pendant les guerres de Religion ( 1560-1598 ), Belin, 2001, surtout p. 204-210 ). Au lieu de soutenir son gouverneur dans ses opérations de maintien de l'ordre, la petite noblesse locale l'abandonne et le laisse isolé, avec de faibles forces et un armement désuet.

  En octobre 1597, alors que Duplessis-Mornay lutte contre le duc de Mercoeur, le dernier grand chef ligueur, un certain Georges de Vaudrey, marquis de Saint-Phalle, l'injurie dans une rue d'Angers et l'aurait probablement assassiné sans la prompte intervention de ses gardes. Le gouverneur de Saumur a constamment été convaincu que son agresseur n'était qu'un exécutant et qu'il était inspiré par le maréchal Charles de Cossé-Brissac, qui entretenait des rapports ambigus avec les chefs ligueurs.

 Ces machinations sans cesse renaissantes, la fidélité incertaine de la noblesse locale, grande et petite, expliquent la méfiance continuelle de Duplessis-Mornay. Quand il st loin de Saumur, ses lettres recommandent à son épouse de faire bonne garde. L'agitation n'est pas seulement politique ; à la suite de ces trop longues guerres civiles, des brigands armés continuent à rançonner les campagnes. En 1606, le Saumurois est écumé par la bande de Guillery, un gentilhomme breton, ancien ligueur, devenu bandit de grand chemin.
   

3) Le statut particulier de Saumur

Dossier 4 : Le statut de la place

 Dans les dernières années du XVIe siècle, Saumur s'impose comme la capitale politique du protestantisme français. Une garnison de 364 hommes répartis sur six compagnies y est entretenue aux frais du roi. La ville est citée en tête dans la liste des places de sûreté accordées pour huit ans par les articles secrets de l'Edit de Nantes & (4). Mais la rédaction volontairement confuse de cet édit rend son statut toujours précaire ( dossier 4 ).

 

 
DES FORTIFICATIONS IMPRESSIONNANTES

   

4) Les nouveaux travaux de fortification urbaine

Dossier 5 : Plan des nouvelles fortifications

 

 

 

Voir aussi les documents rassemblés par Claire Giraud-Labalte, L'ensemble fortifié de Saumur, 2 vol. multigraphiés, 1987

 

 

 

Dossier 6 : Recherches sur Bartholomeo

 Devant la menace des troupes ligueuses implantées dans le Vendômois, Duplessis-Mornay redoute une attaque contre Saumur « (5). Dès 1589, il commence à renforcer la place, selon la consigne donnée par Henri de Navarre. Il commence par consolider la vieille bastille et les ponts-levis implantés sur le bras de la Croix Verte, car la menace vient surtout du nord. Il protège le faubourg « en le barriquant légèrement », selon Charlotte Arbaleste, en l'entourant d'une barricade légère, puis de buttes de terre.
 Par la suite, d'importants travaux de fortification ( Dossier 5 ) ajoutent trois nouvelles enceintes au château et à la ville. Saumur redevient un grand chantier au cours de campagnes qui couvrent surtout les années 1590-1598 et 1615-1616.
- En 1592 débute l'édification d'une nouvelle enceinte entourant le faubourg des Bilanges ê (6). Le chantier, très actif en 1595 ê (7), cesse deux ans plus tard, certains chefs ligueurs cessant le combat et Mercoeur engageant des négociations. Le receveur spécial, Thomas Jaunay, arrête sa comptabilité en avril 1597.
- Pendant ce temps, d'importants travaux sont opérés au château, aménagement des bastions d'abord et restauration des logis ensuite - voir dossier sur les transformations du château.
- 1615-1616 : Condé, allié à des chefs turbulents du parti protestant, a repris les armes. Condamné par Duplessis-Mornay, il cherche à s'emparer de Saumur. En toute hâte, une nouvelle enceinte est édifiée autour du faubourg de la Croix-Verte.

 Vers 1620, sans cesse renforcée, la place de Saumur est d'une puissance impressionnante, dont on n'a plus guère l'idée aujourd'hui. Cette défense tous azimuts a-t-elle été organisée suivant un plan d'ensemble et par qui ?
 Afin de conseiller le gouverneur, Henri IV lui avait envoyé l'un de ses ingénieurs militaires, désigné par Duplessis-Mornay sous le nom de Bartholomeo, un personnage peu connu, qui a pu tracer des plans préparatoires, mais qu'on ne voit pas sur le terrain ( dossier 6 ).
 En dernière analyse, je crois que la paternité des travaux peut être attribuée à Duplessis-Mornay lui-même, qui s'est constamment intéressé à ces questions :
- Dans sa jeunesse, il avait étudié les places fortes de l'Italie du Nord et rédigé à leur sujet un mémoire aujourd'hui perdu.
- Selon le témoignage d'Agrippa d'Aubigné, Henri de Navarre l'avait choisi en 1588 pour diriger le siège de Beauvoir ( dans le Marais Breton ). A cette occasion, Duplessis-Mornay avait inventé une machine articulée et fait creuser des réseaux de tranchées d'approche.
   

5) Des comptes inextricables 

 Ces longs travaux exigeant une abondante main d'oeuvre ont coûté très cher. Des comptabilités abondantes sont conservées, mais elles sont difficiles à lire et même incompréhensibles, sans doute volontairement, car on y découvre des dépenses sans rapport avec les fortifications, notamment pour payer les soldats ê (8). Pour le château, elles mélangent l'empierrement des bastions avec l'aménagement des appartements & (9).
  Une partie est payée par la cassette royale sous le contrôle des trésoriers de Tours. En octobre 1613, Duplessis-Mornay estime qu'il a avancé une somme totale de 128 409 livres ê (10). D'autres estimations aboutissent à des montants comparables, avec quelques variantes.
 Les versements royaux sont irréguliers : 7 770 écus sont ordonnancés dès le 28 juin 1590, 9 900 livres en 1613, d'autres paiements s'échelonnent jusqu'à 1619. Mais après sa destitution, Duplessis-Mornay affirme que le total est loin d'être atteint.
 Ce financement royal ne représente qu'une partie des dépenses, car les habitants sont mis à contribution, Henri IV leur ayant accordé une exemption de taille ê (11). En mars 1591, les habitants des paroisses du voisinage doivent fournir une corvée, qui est partiellement rétribuée.
 Le 23 décembre 1593, le roi abandonne au gouverneur un dixième sur l'ensemble des péages prélevés sur le trafic de Loire. S'y ajoute la traditionnelle cloison ´ (12) frappant les marchandises passant par le tablier de Saumur : 10 sols, puis 15 sols, sur chaque pipe de vin et 3 sols par minot de sel. Cette taxe est perçue jusqu'au 18 juin 1621, malgré les protestations de la communauté des marchands fréquentant. Il apparaît même une aide frappant le tabac, alors objet d'une consommation effrénée, tout en étant considéré comme un produit de luxe.
 Ces financements divers sont longs à rentrer. En 1615, la communauté des habitants doit en urgence contracter un emprunt ê (13).
   

6) Duplessis de la Maison de Ville au Château

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 7 : Les transformations du château

 Où habitait Duplessis-Mornay après sa nomination à la tête du gouvernement de Saumur ? Au n° 45 de la Grande-Rue, un élégant hôtel particulier daté de 1584 est traditionnellement considéré comme sa "maison de ville". Ce bâtiment est bien petit pour recevoir la nombreuse suite du gouverneur et elle est dépourvue de protections défensives. Cette attribution résulte d'une confusion de J.-Fr. Bodin ê (14), sur le terme "maison de ville" et sur la famille du Plessis, confusion sans cesse recopiée sans vérification & (15).
 En réalité, le nouveau gouverneur s'est installé dans l'Hôtel de Ville ( appelé aussi Maison de Ville ), qui constitue un enclos solidement armé et occupé par la nouvelle garnison ( les assemblées d'habitants sont déplacées au Palais Royal ). D'après l'inventaire de l'armement de novembre 1589, Duplessis-Mornay y a sa chambre et, le 19 août 1591, devant Maître Dovalle, il achète deux corps de logis situés à l'arrière de la " Maison de Ville " et donnant sur la rue Saint-Jean. Ces bâtiments, selon Charlotte Arbaleste ê (16), reçoivent le synode de 1596, qui s'est tenu « en la sale de nostre logis de la maison de ville, que nous retenons tousjours pour loger noz amys ». Le président De Thou y est hébergé en 1598, et, par la suite, ces locaux, agrandis, reçoivent le collège et l'Académie.

 Entre temps, Duplessis-Mornay et son épouse ont découvert un complot fomenté par le " capitaine Pol ", un officier d'origine italienne appartenant à l'ancienne garnison ; les conspirateurs auraient projeté d'enlever le gouverneur, afin de l'échanger contre la remise de la citadelle. Ce type de coup fourré, fréquent à l'époque, est tout à fait vraisemblable.
 En tout cas, afin d'assurer leur sécurité, Mornay et les siens partent s'installer au château en avril 1596. La construction des bastions est alors en cours, mais les logis « tout en ruines » demandent de longs aménagements. A partir de 1609, le gouverneur y installe une galerie de portraits et peut recevoir princièrement ses hôtes ( Dossier 7 ). Tous les personnages importants de l'époque y viennent en visite, même le Père Cotton, le confesseur jésuite du roi.

 

DUPLESSIS-MORNAY ET LES ROIS

 

7) Une rupture progressive avec Henri IV

 Henri IV abjure le protestantisme en juillet 1593. Pareille décision ne peut qu'attrister Duplessis-Mornay, mais ce dernier s'y attendait : rédigeant des proclamations pour Henri de Navarre, il avait cru habile de laisser entrevoir ce possible retour au catholicisme. En politique averti, il était bien obligé d'admettre que, si les protestants avaient gagné militairement les guerres de religion, ils avaient en même temps perdu la bataille du nombre dans le pays.
 Le roi lui adresse des lettres chaleureuses, lui demande à plusieurs reprises de venir le voir. Selon Hugues Daussy, au lendemain de la mort de François d'O en 1594, il veut donner la charge essentielle de la surintendance des finances à Duplessis-Mornay, qui la refuse ( Hugues DAUSSY, « Duplessis-Mornay et Henri IV. Chronique d'une relation entre foi et fidélité », S.L.S.A.S., 2007, p. 61 ). Sully, qui n'a pas la conscience aussi intransigeante, s'empare volontiers de la charge.
 Duplessis-Mornay, ami lointain et parfois écouté, se fait l'avocat des protestants et il obtient des garanties généreuses dans l'Edit de Nantes. Mais son rêve de concile national a échoué, son espoir d'une église gallicane, unifiée et coupée de Rome, s'effondre, car Henri IV tient à conserver de bonnes relations avec le Pape afin d'obtenir l'annulation de son mariage avec la reine Margot. C'est même Duplessis-Mornay qui négocie alors le statut de l'ancienne épouse ( qui le remercie en le faisant abbé commendataire de Clairac ! ). Le roi lui adresse constamment des lettres amicales : « Je vous ai plus aimé que gentilhomme de mon royaume »...Dessin par Gravelot, gravure par Le Vasseur

 La gravure ci-contre est une curiosité du XVIIIe siècle ( Dessin par Gravelot, gravure par Le Vasseur ). En théorie, elle figure Duplessis-Mornay, habillé comme un muguet de cour, s'opposant aux amours d'Henri IV - lourde tâche - et le séparant de Gabrielle d'Estrées. Cette fantaisie ne présente pas la moindre valeur historique...

 Cependant, le « Pape des Huguenots » ne peut comprendre l'évolution religieuse du roi, à l'évidence énigmatique de la part d'un homme qui a changé de confession à six reprises. En réalité, comme l'ont noté ses récents biographes & (17), Henri IV demeure de sensibilité calviniste, mais il estime qu'il est l'élu du Seigneur, il prend goût aux fastes de la Contre-Réforme et, pragmatique, il constate que le catholicisme est la religion de l'absolutisme.
 Le Traité de l'Eucharistie publié par Duplessis-Mornay en 1598 constitue pour ce dernier un suicide politique. Les vives attaques contre la papauté irritent le souverain, qui lui tend un véritable traquenard lors de la Conférence de Fontainebleau ( 1600 ). Leurs relations sont ensuite lointaines, Duplessis se rendant une seule fois à la cour, mais continuant à lui adresser des lettres portant avant tout sur la diplomatie. En qualité de gouverneur, il a le privilège de pouvoir correspondre directement avec le roi et d'utiliser le chiffrage d'Etat. Les noms propres y sont souvent codés sous des nombres pouvant aller de 1 à 100. D'autres mots sont l'objet de camouflages compliqués, par exemple, l'Anjou qui apparaît sous les formes « 11.39.4a » et « 45.81.a9.43 ».

 La 18 ème tentative d'assassinat du roi Henri a réussi. Ce décès brutal suscite chez Duplessis-Mornay, outre une émotion profonde, une violente colère qui l'amène à développer d'une façon véhémente des thèmes diffus dans les milieux réformés. Pour lui, le crime est l'aboutissement d'une vaste conspiration animée par les Jésuites, agents inconditionnels de la Papauté. Il prend aussitôt la défense du Théâtre de l'Antéchrist, rédigé par le pasteur Nicolas Vignier et qu'il vient de faire imprimer à Saumur chez Thomas Portau. En 1611, il publie chez le même éditeur Le Mystère d'Iniquité, une oeuvre rédigée en 1607-1608, où il compare lui-aussi le Pape à l'Antéchrist et où il décrit l'église de Rome comme une entreprise criminelle & (18). Il dédie l'édition française à Louis XIII, afin de l'éclairer sur les assassins de son père...
   

 Dans les années 1610, Duplessis-Mornay se trouve dans une situation constamment inconfortable. La reine mère et le jeune roi sont des catholiques militants, de fervents pèlerins des Ardilliers et des protecteurs des ordres religieux qui s'implantent à Saumur. En face d'eux, le pape des Huguenots défend les garanties accordées aux protestants, qui sont souvent grignotées.
 En même temps, inconditionnel de l'absolutisme royal, il s'efforce de contenir ses coreligionnaires, inquiets et de plus en plus turbulents. Lors de l'assemblée politique tenue dans l'Hôtel de Ville de Saumur de mai à septembre 1611, Mornay, qui préside, parvient à contenir les extrémistes, à calmer Sully fraîchement disgracié et à réaffirmer son autorité sur la société protestante. Aux dires de Richelieu, il s'était préparé à un coup de force : « le gouverneur, qui étoit président, fit cacher des mousquetaires au-dessus de sa chambre, où l'on étoit, pour mettre main basse, si le petit nombre ne s'accordoit au plus grand » ê (19).
 Duplessis-Mornay parvient aussi à maintenir l'autonomie du gouvernement de Saumur, face à celui d'Angers, qui prétendait s'en faire un subordonné.

 

SAUMUR PRIS ENTRE DEUX FEUX

     

9) Une garnison réduite 

 Cependant, si les traitements des pasteurs et des professeurs de l'Académie sont assez régulièrement versés, les sommes promises pour les fortifications et l'entretien de la garnison se raréfient. On est loin des 364 hommes de 1598. Une montre - une inspection des troupes - tenue le 20 novembre 1615 révèle que la compagnie du château s'élève à 66 hommes, mais qu'il y a alors 100 hommes à la Croix Verte, commandés par Villarnoul, le gendre de Duplessis.
 Ce total correspond à une période de crise. Le 19 novembre 1618, un rôle n'énumère plus que 84 soldats, parmi lesquels 71 sont fixés sur place et y vivent avec leur épouse ê (20).
   

10) Saumur menacé par les activistes des deux camps ( 1615-1620 )

 En août 1615, Henri II, prince de Condé, catholique soutenu par d'anciens ligueurs et aussi par des chefs huguenots, a pris la tête d'une nouvelle révolte et cherche à s'emparer de Saumur par la force, après avoir tenté d'attirer le gouverneur dans son camp. Duplessis-Mornay s'oppose vigoureusement à ces manoeuvres, il obtient des renforts et fait, en toute hâte élever les fortifications de la Croix Verte, qui cette fois sont tout autant anti-huguenotes qu'anti-catholiques.
 Maîtres du Poitou, les révoltés prélèvent pour leur compte les impôts royaux. Le 29 octobre 1615, le gouverneur de Saumur fait imprimer en affiche une proclamation qui sera lue aux messes paroissiales et criée dans les carrefours au son de la trompe & (21). Les habitants devront refuser de verser les tailles aux révoltés ; les nobles et le prévôt des maréchaux devront se porter au secours des paroisses rançonnées. En février 1616, il convoque les chefs de famille de l'église réformée de Saumur pour les exhorter à l'obéissance : « nous ne pouvons avoir cause ny prétexte de lever les armes ».

 En 1619-1620, Duplessis-Mornay se trouve confronté à " la guerre de la mère et du fils ". Marie de Médicis cherche d'abord à l'amadouer en lui rendant visite à Saumur. Sans aucun succès. Elle relance ensuite ses tentatives de séduction sur les trois filles du gouverneur, en les recevant amicalement au château de Brissac et au logis Barrault à Angers & (22). Enfin, elle cherche à s'emparer de Saumur par la force ou par la ruse. Duplessis-Mornay ordonne des perquisitions dans certaines maisons catholiques ; il renforce sa petite troupe jusqu'à atteindre un effectif de 300 hommes. Il ravitaille les troupes royales et leur envoie par la Loire ses deux meilleurs canons.
 La reine mère, intrigante et sotte, est battue à la " drôlerie des Ponts-de-Cé ", un combat tactiquement ridicule, mais néanmoins très sanglant.
    

11) L'automne du patriarche

 Le 16 mai 1620, Duplessis-Mornay est frappé par une attaque d'apoplexie, dont il sort probablement diminué. Il est alors âgé de 70 ans ; bien qu'il possède des lunettes, il voit mal et doit dicter tout son courrier. Toujours est-il qu'il est dépassé en face des graves turbulences qui secouent la ville à l'hiver 1620-1621.
 Ces événements sont liés à la prise d'armes ordonnée par l'assemblée générale des Eglises réunie à La Rochelle en décembre 1620. Mornay condamne cette rébellion, mais il est aussi humilié par les mesures de précaution prises par le roi : par exemple, en mars 1621, la recette de l'élection est transférée hors de Saumur.
 La population catholique de la ville, sans doute stimulée par des agents venus de l'extérieur, s'agite, de même qu'à Tours. Duplessis-Mornay " la fait désarmer " ( je suppose que c'est la partie catholique de la milice bourgeoise ). D'après Jean Louvet, certains s'enfuient vers Angers, où affluent des bateaux chargés de meubles. Les tensions sont vives : un juge et un substitut catholiques poursuivent, et même emprisonnent, des réformés au motif qu'ils ont consommé de la viande en temps de carême ê (23).
 En outre, des étudiants protestants s'agitent aussi et se prennent de querelle avec des sergents. Duplessis-Mornay tente avec peine de ramener le calme, en inspirant une brochure, où il est dit « homme très politicque, fidelle à son Roy, vigilant et soigneux de conserver et nourrir la paix » ê (24).

 

LA CHUTE DE DUPLESSIS-MORNAY
 

12) La destitution

 

 

 

 

 

Dossier 8 : Sur la destitution de Duplessis-Mornay

 Devant la révolte qui prend de l'extension dans le Centre-Ouest et dans le Sud-Ouest, le jeune Louis XIII ( 19 ans ) se montre d'humeur belliqueuse. Accompagné de Luynes, promu connétable, il prend le 25 avril 1621 la tête de ses troupes. Le 11 mai, venu de Tours par bateau, il entre dans Saumur, mais son installation est conduite comme une opération militaire. La veille, six compagnies de sa garde ont occupé la Croix Verte.
 Duplessis-Mornay vient l'accueillir à sa descente de bateau, aux Ardilliers, où le roi fait d'abord ses dévotions. Il ne peut lui présenter les clefs, selon la tradition, car elles lui ont été arrachées une heure plus tôt. Ensuite, le roi, embarrassé, lui annonce qu'il ne logera pas dans la Maison du Roi, pourtant préparée, mais au château, que le gouverneur doit abandonner & (25).
 Le 15 mai, au cours de deux réunions du Conseil ê (26), le roi constate qu'il ne peut laisser la place à une garnison protestante, et il suspend Mornay pour une durée de trois mois. Il le remplace par le comte de Sault, petit-fils du maréchal de Lesdiguières et lui-même encore protestant. On peut épiloguer à l'infini sur les conditions de la déchéance de Duplessis-Mornay ( dossier 8 ).
 Ce dernier espère encore retrouver son gouvernement ou, du moins, le transmettre à son gendre Villarnoul. Il en reçoit du roi la promesse écrite, il multiplie les lettres solennelles de protestation, tout en continuant à se tenir informé des affaires de Saumur ê (27).
    

13) La mort en disgrâce

Château de la Forêt-sur-Sèvre, reconstruit en entier au XIXe siècle

Château actuel de La Forêt-sur-Sèvre (XIXe siècle)
cl. Georges Griffon

 Il s'installe dans sa baronnie de La Forêt-sur-Sèvre, près de Cerizay. Il obtient des compensations appréciables. Son rang militaire était celui de capitaine de cinquante hommes, il est promu maréchal de camp ( on dirait aujourd'hui général de brigade ). Pour la perte de son gouvernement et pour ses dépenses de fortification, il reçoit une indemnité d'environ 100 000 livres, dont il abandonne le tiers à Villarnoul. Comme les vieux paysans, il s'est toute sa vie débattu avec des problèmes financiers, mais il meurt riche.
 Assisté par son fidèle secrétaire Jean Daillé, il classe ses abondantes archives, préparant ainsi l'édition de ce qu'on appelle ses Mémoires.
 Touché par de nouvelles attaques d'apoplexie, il décède le 11 novembre 1623, selon les rites du bien-mourir réformé.
 Il est alors bien oublié dans son parti. Et un catholique saumurois resté anonyme salue sa disparition par une parodie indigne & (28).