Le statut de la place   

  

1) Un gage personnel pour un an

 Henri III avait confié Saumur à Henri de Navarre pour un an, afin de permettre à ce dernier d'établir une tête de pont sur la Loire. Henri III assassiné, la ville reste aux mains du nouveau roi Henri IV, mais comme possession personnelle, non comme une garantie accordée au parti protestant.
 Cependant, Saumur conserve une garnison nombreuse, répartie en trois compagnies, une à la Croix Verte et les deux autres au château. En 1591, on y signale six compagnies. Trois ans plus tard, Duplessis-Mornay dispose même d'une petite troupe mobile de 50 hommes ( 30 arquebusiers, 20 salades ), qu'il promet d'envoyer au secours de places amies menacées.
 Cependant, le roi ne verse pas régulièrement les sommes promises ; en 1595, une taille spéciale d'un montant de 3 390 écus est prélevée sur toute l'élection, afin de subvenir à l'entretien de ces troupes, qui sont soldées avec d'énormes retards. La taille est perçue par René Delommeau, qui avait dû avancer l'argent ( arrêt du Conseil du 28 novembre 1595 ).
   

2) Un statut religieux changeant

 Quand Duplessis-Mornay et sa garnison protestante s'installent, l'église réformée de Saumur n'existe plus, et elle n'est pas autorisée à renaître. Pendant quatre mois, le gouverneur et ses hommes pourront tenir un culte qui restera privé, ceci afin de ne pas provoquer une population presque unanimement catholique. Cet accord sous-entend qu'un culte public protestant pourra s'établir par la suite.
 En 1590, Duplessis-Mornay achète à son compte, moyennant une rente annuelle de 18 livres, un terrain allongé s'étendant de la porte du Bourg jusqu'à la tour du Bourg ( sur l'actuelle rue du Prêche ). Son épouse y construit à ses frais le temple, qui est achevé au début de 1593.
 L'église réformée de Saumur est alors constituée et reconnue, mais son lieu de culte demeure privé. C'est seulement en 1601 que Duplessis-Mornay fait donation du terrain et du temple aux anciens de l'église ( le 20 juin 1601, devant le notaire Prestre - A.M.S., 1 B 36 ). Cette affaire de date peut paraître subalterne, mais elle donnera lieu à contestation. En effet, l'Edit de Nantes, en son article 9, autorise le culte réformé dans les lieux où il est exercé publiquement en 1596-1597. D'où, au siècle suivant, l'échange d'arguties sur le statut religieux de Saumur.
    

3) Saumur dans les négociations de l'Edit de Nantes

Etude détaillée des négociations dans Patry, p. 337-371.

 Dans les longues négociations qui préparent cet Edit de Nantes, Duplessis-Mornay et Saumur jouent un rôle permanent. Deux assemblées générales des églises, tenues à Saumur en février-mars 1595 et de mars à mai 1597, posent les revendications des réformés. Constamment en liaison avec Duplessis-Mornay, des négociateurs itinérants font le trajet de Châtellerault à Nantes, retouchant les textes à chaque étape. Henri IV et sa suite sont à Saumur le 5 mars 1598 ; selon l'habitude, le souverain couche à la Maison du Roi ; son principal plénipotentiaire, le président de Thou raconte dans ses mémoires qu'il a été logé « dans la maison de ville..., dans un appartement d'en haut que du Plessis-Mornay, gouverneur de la ville et du château, avoit fait lambrisser de bois de sapin » ( Michaud et Poujoulat, t. XI, p. 369 ). Les textes, mis au point à Angers, sont promulgués à Nantes, seulement le 29 avril.
    

4) Saumur dans les articles de l'Edit de Nantes

 

Cf. les trois ouvrages de Janine Garrisson consacrés à l'Edit de Nantes, le dernier (1997) avec des remarques ingénieuses de Michel Rocard.

 Dans la seconde série d'articles secrets signés en mai 1598, 180 000 livres sont accordées chaque année pour l'entretien de garnisons installées dans des places de sûreté pour une durée de 8 ans.
 Saumur est placé en tête de cette liste et, avec 364 hommes, représente de loin la première garnison du royaume ( si toutefois elle a atteint cet effectif ). Il n'y a pas de place de sûreté au nord de la Loire. Sur le plan ci-dessous, Saumur apparaît bien comme une tête de pont reliant les deux France et comme le sommet d'une pyramide dominant un grand Sud-Ouest à forte empreinte huguenote. On repère aussi son artère centrale, jalonnée par les points forts de Thouars et de Niort et prolongés vers le sud par Saint-Jean d'Angély, Pons et Castillon.

D'après les publications de Janine Garrisson et de Didier Poton

 Quelques seigneuries huguenotes conservent un statut particulier et une minuscule garnison sous le nom de " places de mariage " ; Saumur en a trois sous sa tutelle.

 La ville est également citée dans une autre série d'articles : l'assemblée des églises, qui siégeait à Châtellerault, pourra s'installer à Saumur et y maintenir dix membres tout le temps où le Parlement de Paris examinera les textes de l'Edit.
   

5) La capitale du protestantisme français

 Tous ces éléments font de Saumur la capitale de fait du protestantisme français. Pratiquement chaque année s'y tient, soit une assemblée générale ( politique ), soit un synode ( religieux ) national ou provincial.
 Comment expliquer cette primauté ? Duplessis-Mornay est alors à l'apogée de son ascendant sur la société politico-religieuse protestante ; la place de Saumur est idéalement située et dispose de nouvelles fortifications impressionnantes. Les aspects confessionnels ne jouent guère, l'église réformée de Saumur est encore assez peu nombreuse ( un millier de membres ) et l'Académie n'est encore qu'un projet.
 Un important correctif doit tout de même être ajouté : des places comme Nîmes, Montauban ou La Rochelle ne sont pas subventionnées par l'Edit de Nantes ; elles se défendent elles-mêmes et négocient des accords directs avec le roi. Elles vivent en quasi-autonomie par rapport au pouvoir central et disposent évidemment de forces plus fournies. Mais elles appartiennent alors à une France périphérique.
    

9) Le poids de la garnison

 Tous les soldats de Saumur ne sont pas encasernés, une partie loge chez les habitants, tenus d'héberger les gens de guerre. Cependant, le chapitre de Nantilly est exempté de cette obligation le 26 avril 1589 par Henri de Navarre, soucieux de ménager la susceptibilité du clergé local ( A.D.M.L., G 2320 ).
 L'importante garnison de 364 hommes est confirmée en 1605 et en 1611. Mais les sommes afférentes ne sont plus guère versées, et, on le verra plus loin, les effectifs fondent progressivement. Cependant, tous les soldats ne quittent pas la ville. Dispersés à travers les quartiers ( l'un d'eux logeait même au Pont Fouchard ), certains exerçaient un métier secondaire et se sont sédentarisés. Ils forment l'essentiel de l'immigration protestante dans Saumur et ils assurent l'assise populaire de l'église locale.