Les transformations du château
 

 Ce dossier, reposant sur l'examen complet de la documentation disponible, n'attribue à Duplessis-Mornay que la moitié des bastions qu'on lui accorde traditionnellement, mais il souligne l'ampleur des aménagements opérés dans les logis.

1) Les techniques de fortification à la fin du XVIe siècle

 Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les ingénieurs italiens, et à leur tête Castriotto, adoptent la fortification bastionnée, en raison de la puissance des boulets de canon en fer qui transpercent les murailles. Désormais, les remparts sont bourrés de terre et protégés par un mur pyramidal, l'escarpe. Cependant, les techniques sont encore loin du système de Vauban ( de la fin du XVIIe siècle ), qui tient compte des progrès de l'artillerie capable désormais d'effectuer des tirs rasants au-dessus des glacis.
 Pour les théoriciens du temps, notamment Jean Errard de Bar-le-Duc, qui publie ses traités à partir de 1594, les places sont essentiellement défendues par un grand nombre de soldats armés d'arquebuses. Selon eux, l'arquebuse a une portée utile de 60 toises, c'est-à-dire 120 mètres, ce que dans leur langage imagé les militaires appellent le tir à tuer. Ils aménagent donc des redans triangulaires, de petites dimensions, en sorte que les tireurs puissent atteindre le bastion voisin. Ainsi, les redans se couvrent l'un l'autre.

2) Un plan dressé vers 1621

 Le plan ci-dessous ( Plan de Saumur recueilli par le collectionneur Fouquet, B.N.F., cabinet des Estampes, Va 408, t. II ), réorienté vers le nord, a été dressé vers 1621, c'est le plus précis et le plus schématique dont nous disposons, mais trois autres documents confirment ses données. Sur ce fragment, on remarque l'ampleur des travaux effectués sur le flanc occidental de la forteresse, sur la partie que les comptabilités du temps appellent " le château neuf ".

Plan de Saumur recueilli par le collectionneur Fouquet, B.N.F., cabinnet des Estampes, Va 408, t. II.

 Le portail d'entrée, situé vers le bas à gauche, est précédé par une demi-lune de forme triangulaire, puis par un pont, qui fait en partie pont-levis ; il est encadré par deux redans, dont les éperons, les pointes avancées, ne sont distants que d'environ 80 mètres. Cette entrée constituant un point névralgique de la défense, on l'a aménagée en tenaille : des méplats faisant face à la passerelle permettent des tirs frontaux à faible distance ; l'assaillant s'aventurant à l'intérieur de cette tenaille serait ainsi fusillé presque à bout portant sur les quatre côtés.

3) La valeur défensive du château neufLes bastions encadrant la tenaille

 Cette partie du château présente toutes les capacités défensives des fortifications du temps, sans être aussi sophistiquée que l'ensemble de Brouage, qui est de la même époque. Les postes de tirs, au-dessus de la tenaille, tels qu'on les voyait encore sur cette carte postale des années 1900 sont de simples boyaux entre le talus et les banquettes gazonnées couronnant l'escarpe ( les parapets de pierre percés de meurtrières, qu'on remarque au fond, sont des aménagements du XIXe siècle ).

 

 Si les bastions peuplés d'arquebusiers forment l'essentiel de la défense, l'artillerie fait une timide apparition sous forme de casemates, déjà citées dans le compte des années 1589-1595 ; Les casemates battant le fossé occidentalelles sont situées au fond de l'angle mort aménagé entre les bastions . Deux couleuvrines postées de chaque côté au niveau des fossés peuvent battre les boulevards en enfilade. Sur la photographie ci-contre, on entrevoit les deux meurtrières ( au-dessus du malencontreux but de football ; le trou placé au-dessus est un évent résultant d'un réaménagement du XIXe siècle ). Sept casemates étaient prévues dans la défense de la citadelle. Sous Duplessis-Mornay, aucune n'est achevée, elles sont encore à l'air libre, des voûtes sont posées au temps de Maillé-Brézé.
 Plus haut, l'escarpe est dominée par un cordon, une grosse moulure horizontale en fort relief ; ce n'est pas une décoration, mais un obstacle qui gêne l'escalade.
 Ce "château neuf" a été assiégé à deux reprises : en 1650 pendant les troubles de la Fronde et en 1793 par les Vendéens. Dans les deux cas, défendu par de faibles effectifs, il n'a pas été pris d'assaut, mais sa conquête a été négociée.

4) Les étapes de sa construction

 L'aménagement du flanc ouest du château commence en 1590 par une vaste campagne de destructions sur les deux rues convergeant vers la basse cour. Outre quelques maisons particulières, sont abattus : l'ancienne porte de la Barre, le prieuré de Saint-Florent du Château, ainsi que la fourrière, un magasin contenant du foin et du bois, déjà cité sous le roi René ( cette fourrière avait été transformée en temple pour les 240 soldats de la garnison du château ; elle était située du côté de l'actuelle avenue Peton  - topographie des lieux à partir des liasses A.D.M.L., H 2741, 2753 et 2760 ).
 Le collège royal catholique, situé un peu en avant sur la montée du Fort est épargné. Quant à l'ancienne abbatiale Saint-Florent, devenue l'église Saint-Doucelin, elle était fermée au culte depuis 1574, les cérémonies étant transférées à Varrains ( registre paroissial de cette commune, GG 1 ). En outre, le gouverneur Guyot de Lessart avait interdit tout accès public dans la basse cour depuis 1585. L'édifice est transformé en magasin. Duplessis-Mornay se garde bien d'y installer le temple, ce culte public étant interdit par l'accord entre les deux Henri.

 Dans la mesure où l'on peut interpréter des comptabilités confuses et difficiles à lire ( Archives départementales de la Vendée, 67 J 10, papiers provenant de Duplessis-Mornay ), les années 1590-1594 sont surtout consacrées au creusement des fossés, aux terrassements de la demi-lune et des bastions, ainsi qu'au relèvement général du niveau de la basse cour. Les casemates et le portail d'entrée remontent également à cette première époque. Les fournitures de tuffeau sont encore faibles : le marchand Nicolas Lambert en vend pour 44 livres seulement.
 L'empierrement des bastions est plus tardif. En 1596, René Dupont, demeurant sur les ponts, fournit du tuffeau pour un montant de 441 livres. En juillet 1598 et février 1599, Pierre Gascher, de Saumur, reçoit 7 180 écus pour « le coing des bastions et massonnerye neufve au devant du fossé du costé de la ville, de depuis le collège jusqu'à l'aultre muraille qui a été faicte au lieu où estoit antérieurement la fourrière ». Ces travaux, s'étendant du collège catholique jusqu'à l'emplacement de la fourrière, correspondent certainement à l'encadrement de la porte d'entrée.

 Quelques noms apparaissent souvent dans les comptes. L'énigmatique Bartholomeo a pu dresser un plan général, mais il est totalement absent des travaux. Des sommes élevées sont versées au maître architecte Etienne Jouneau ( ce personnage est totalement inconnu à Saumur, mais le fichier Moron signale un certain Estienne de Jounault, de la région de Craon, qui se marie au temple de Sorges le 18 janvier 1626 ). François Masson et Pierre Gondouin, architectes de Saumur, sont également cités. Les notaires Joseph et Jacques Deslandes tiennent les comptes, sous le contrôle de Laurent Benoist, receveur pour les fortifications. Jean Sizereau, François Masse et Etienne Bréban, maîtres maçons, exécutent la majeure partie des travaux, en compagnie de Denis Fougeau, maître charpentier.

 Vers 1599, le château neuf semble achevé et il constitue un bon exemple de l'art militaire des dernières années du siècle. A l'inverse, les travaux ne sont qu'esquissés sur d'autres faces de la forteresse.

5) Le bastion Nord

  Le bastion nord, qui s'est écroulé le 22 avril 2001, est une réalisation de cette époque. Des casemates étaient prévues entre les redans, elle n'ont pas été aménagées ; seul un poste de tir a été créé. Les récents travaux de démolition de l'éperon occidental de ce bastion ont révélé la date de " 1592 " tracée au doigt sur un enduit ( La Nouvelle République du 26 mars 2003 ). Cette date prouverait que ce promontoire avancé surveillant les ponts et la ville a été réalisé en urgence et immédiatement en pierre. Cette haute muraille prenait partiellement appui sur le vieux mur du Boile et sur l'enceinte de la ville montant depuis la porte de Fenet. En raison de l'inclinaison du mur, le chemin de ronde se trouve en arrière du pied du rempart. D'après les constats récents, ce chemin de ronde repose sur des arcatures, qui, elles-mêmes, prennent appui sur de grands contreforts retenant la poussée de la maçonnerie vers l'arrière. Tout le bastion septentrional est-il achevé en cette année ? Les constats actuels permettent d'évoquer des reprises. Les comptabilités évoquent des travaux exécutés dans ce secteur par le maître maçon Etienne Bréban, entre 1595 et 1598...

 Une certitude : le chantier s'arrête au pied de la tour nord par un mur en forme de manivelle. La terrasse nord-est, en avant de l'aile principale du château, n'est pas encore réalisée sur le plan de 1621. Elle appartient aux travaux de Maillé-Brézé.

 Une autre certitude : ces bastions sont fragiles. Un expert en fortification l'écrit dès 1621 : « la hauteur qu'on avoit esté contraint d'y donner... faisoit esbouler le tout », ( B.N.F., Estampes, Ge.DD.584 ).

6) Les faces orientales et méridionales

  D'après le plan de référence reproduit plus haut, sur les flancs oriental et méridional de la citadelle, les travaux se limitent au creusement d'un très large fossé, qui plonge à pic au-dessous de l'ancien mur du Boile. Les déblais ont vraisemblablement servi à relever le niveau de la cour inférieure. Si l'on compare ce plan avec les Très Riches Heures exécutées deux siècles plus tôt, on constate que les travaux auraient supprimé les anciennes lices surmontées par un muret. Les cuisines médiévales ont probablement disparu à cette époque. En avancée, une simple demi-lune, de forme triangulaire, surveille l'accès à la Porte des Champs reconstituée.
 Les comptabilités du temps ne sont guère loquaces sur ce chantier. Cependant, la construction de la tenaille actuelle et des bastions surplombant Fenet sont des réalisations plus tardives remontant aux années 1626-1646 et aux travaux de Richelieu et du maréchal de Brézé.

 Sur cette partie mal défendue, un vaste ouvrage à corne était prévu ; précédé par deux demi-bastions, il devait constituer une sorte de no man's land battu par les feux de la forteresse. Des terrains sont expropriés, des travaux de terrassement sont entrepris. L'ouvrage, qui apparaît sur certains plans, pas sur tous, n'a pas été mené bien avant. Le brusque virage que fait l'avenue du Docteur-Peton dans sa partie supérieure pourrait constituer une survivance d'un éperon et du fossé sous-jacent.

7) Un projet de siège de la citadelle

 

Un curieux projet de siège du château

  Cette vue cavalière retrouvée à Guéret a tout pour intriguer. Elle représente assez fidèlement les bastions occidentaux et le bastion nord, et semble résulter d'une observation sur le terrain ; elle note l'existence des habitats troglodytiques et elle place des moulins à gauche, hors cadre. La représentation du château est soignée, la tour septentrionale est éventrée, l'aile occidentale a disparu et est remplacée par un haut mur ( agrandissement plus bas ). Cette vue nous procure la seule figuration de l'ancienne église abbatiale et de son clocher. A l'inverse, la représentation du faubourg de Fenet, de la montée du Petit-Genève et toute la partie gauche sont aberrantes, au point qu'on voit mal quel crédit  accorder à ce curieux document. Le grand fossé en avant de la porte des Champs est recevable, mais plus à gauche, le vaste ouvrage fortifié, le tenaillon qui couvre la rampe d'accès n'ont sûrement jamais existé sous cette forme. Plus curieux, les arquebusiers postés en haut et à gauche tirent en direction de la place. Il s'agit donc d'un siège, et même d'un siège de longue haleine, car les bastions des assiégeants sont soigneusement maçonnés. De cette mise en scène imaginative, il faut retenir que le flanc sud-est était le point faible des fortifications et qu'une attaque aurait été lancée de ce côté.
 Les spécialistes notent des ressemblances de style de cette vue avec les travaux d'Ercole Negro, un ingénieur italien, qui travaille en France de 1566 à 1597 au service du parti protestant et qui ensuite dirige des fortifications dans le Piémont (décès en 1622). A partir de cette identification, Eric Cron date cette vue des environs de 1597, à l'époque où les travaux du front occidental sont à peu près achevés et où Henri IV négocie les clauses de l'Edit de Nantes avec les chefs protestants. Les tractations étant souvent tendues, le roi aurait pu envisager de reprendre Saumur à son gouverneur. Cette hypothèse me semble bien risquée, Duplessis-Mornay étant habituellement l'allié d'Henri IV contre les chefs huguenots les plus exigeants. Imaginons que le gouverneur de Saumur ait eu vent d'un pareil projet, il n'aurait pas manqué d'adresser au souverain une de ces longues épîtres comminatoires dont il était coutumier. Les époques où un siège de Saumur est incontestablement projeté sont plus tardives :  en 1615 par le prince de Condé en rébellion, en 1619-1620 par la reine mère Marie de Médicis en lutte contre son fils, en 1620-1621 par le roi Louis XIII... Il vaudrait mieux repousser cette vue cavalière vers cette époque.


  En tout cas, ainsi que tous les anciens historiens l'ont noté, les fortifications de Duplessis-Mornay sont restées inachevées, même autour du château. Passé l'Edit de Nantes ( 1598 ) et le retour à la paix intérieure, les travaux défensifs marquent le pas au profit de l'aménagement intérieur des corps de logis.

 

8) La restauration des logis

Le château sur le dessin de Guéret S'installant au château avec sa nombreuse maisonnée en avril 1596, Mornay y trouve des bâtiments inhabités depuis un siècle et demi et sûrement fort délabrés ( les précédents gouverneurs devaient utiliser quelques pièces seulement ).
 L'aile occidentale, abritant la grande salle du château, est-elle encore debout et utilisée ? Les textes sont évasifs sur ce point. Les documents figurés se partagent à égalité ; le plan de 1621, reproduit au début du chapitre, représente schématiquement une aile. La vue de Guéret, qui semble avoir quelque autorité sur ce point ( la tour rompue, l'emplacement de l'entrée ) est agrandie à droite : selon sa figuration, l'aile est détruite et remplacée par un haut mur ( présenté plus tard comme ébréché par Gaignières ). Cependant, l'inventaire de la galerie de portraits décrit une immense salle abritant le trône du gouverneur, 18 tapisseries et 56 tableaux. Traditionnellement, on pensait qu'il s'agissait de cette grande salle encore utilisée... ( Voir plan d'étude sur le château, § 11 ). En dernier lieu, Eric Cron avance des arguments solides dans une autre direction : Duplessis-Mornay a fait abattre les murs de refend du premier étage de l'aile nord-est et y a installé sa grande galerie.
  Malgré d'importants travaux, le château reste en mauvais état. La tour nord dans sa partie supérieure, est traversée par une large crevasse ; des comptabilités l'appellent " la tour rompue ". Comme ces comptes mélangent les corps de logis avec les remparts, il est seulement possible de retracer les grandes étapes.
 En 1598, les maçons Jean Sizereau et Urbain Hallouin sont payés pour la réfection de 26 chambres et de 27 cheminées ( ces nombres prouvent que tous les corps de logis disponibles ont été remis en état, car Duplessis-Mornay hébergeait trois filles, leurs maris, des petits-enfants, des gardes du corps, des domestiques, etc. ). Le charpentier Denis Fougeau pose des poutres et des parquets dans les salles et dans les chambres. La réfection des toitures est mise en adjudication en janvier 1597 ( Dugast-Matifeux n° 86 ). Les travaux sont achevés avant le 1er janvier 1599, jour où " Jean Daviau L'Ardoyse " passe un contrat de simple entretien des couvertures du château pour la somme annuelle de 26 écus, 40 sols. Tout le gros oeuvre est donc terminé lors du changement de siècle. Par la suite, un compte spécial des réparations et embellissements, effectués de 1608 à 1613 et mis à la charge personnelle de Duplessis-Mornay, ne s'élève plus qu'à la somme de 9 935 livres.

9) L'aménagement intérieur

 Benjamin Fillon, « La Galerie de Portraits réunie au château de Saumur par Duplessis-Mornay », Gazette des Beaux-Arts, août-septembre 1879, un collectionneur à la fois érudit et aventureux, a décrit l'aménagement intérieur des appartements, d'après des documents aujourd'hui introuvables. Selon lui, le premier étage formait un ensemble réceptif richement décoré. Les murs étaient recouverts par des tapisseries, l'une étant l'oeuvre de l'artiste saumurois Jacques Gillois. Surtout, une somptueuse galerie de portraits, selon les goûts de l'époque, s'étendait sur neuf pièces. Commencée en 1609, elle représentait les membres de la famille du gouverneur, récemment touché par le décès de son fils et de son épouse, ainsi que les grands personnages et les souverains qu'il admirait. Ces tableaux et ces dessins pouvaient être des originaux, mais plus souvent des copies, commandées à Marc Duval, à Antoine de Recouvrance ou à Rodolphe Anspach, qui a dressé un inventaire de la collection en 1619.
 Sur un mur était accroché un tableau représentant la ville et le château de Saumur ( hélas, disparu ). Plus précieux encore : par son épouse, Duplessis-Mornay a hérité des heures d'Etienne Chevalier ( une oeuvre de Jean Fouquet, aujourd'hui au musée de Chantilly ). Mais elles ne sont plus en sa possession en 1619.
 [ Voir aussi, Roger-Armand Weigert, « Chez Du Plessis-Mornay au Château de Saumur », Bull. de la Soc. de l'Histoire du Protestantisme français, oct.-déc. 1949, p. 133-136 ].


 Duplessis-Mornay écrit qu'il ne peut vivre dans une maison sans jardin. Un bastion est planté d'arbres, les autres sont transformés en jardin potager ; le gouverneur y cultive en particulier des melons, qu'il trouve savoureux et qu'il envoie à ses amis.