QUARTIER : Chemin Vert |
Dans
les années 1970, en achevant le lotissement du Chemin Vert,
la municipalité y crée un quartier dédié
aux grands scientifiques. C'est ainsi qu'entrent Parmentier, Claude
Bernard et Fleming, elle attribue une petite rue à Alexis
Carrel ( 1873-1944 ), comme une bonne quarantaine de villes
françaises.
En toute bonne foi, sans doute. Alexis Carrel avait été l'un des rares français à obtenir le prix Nobel de médecine ( en 1912 ). Ses travaux ont préparé les greffes d'organes et facilité le traitement des plaies infectées. Il s'avère, en outre, un bon vulgarisateur ; son ouvrage, L'Homme, cet inconnu, publié en anglais en 1935, connaît un grand succès d'édition. Enfin, bien que travaillant aux Etats-Unis à l'Institut Rockefeller, Alexis Carrel reste français et patriote. Pendant la Première Guerre mondiale, il revient servir sur le front, comme médecin ambulancier.
Cependant, derrière ce portrait du savant héritier de Pasteur, se cachent deux aspects inacceptables, qui ont été longtemps ignorés :
1) un théoricien du racisme
Quelques phrases glissées dans ses écrits
montrent bien qu'Alexis Carrel croit à la hiérarchie
des races, à l'inégalité des sexes, qu'il
n'aime pas la démocratie, qu'il déteste les étrangers
et les Juifs.
« Le principe démocratique a contribué à l'affaissement de la civilisation en empêchant le développement de l'élite »
« Un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait den disposer [ des assassins ] de façon humaine et économique. Il ne faut pas hésiter à ordonner la société moderne par rapport à lindividu sain. »
Cette dernière phrase nous fait sursauter aujourd'hui, mais elle a été écrite dans un contexte nord-américain, en référence à un mode d'exécution des Etats-Unis. Admettons aussi que beaucoup de bons démocrates ont, à l'époque, tenu à la légère des propos comparables et que les social-démocraties nordiques pratiquaient des formes " d'eugénisme positif ". Cependant, Carrel va parfois plus loin. Dans la préface à l'édition allemande de L'Homme, cet inconnu, il croit bon d'ajouter la phrase suivante :
« En Allemagne, le gouvernement a pris des mesures énergiques contre la propagation des individus défectueux, des aliénés, des criminels. La solution idéale serait que chaque individu de cette sorte soit éliminé quand il s'est montré dangereux ».
Ce passage se réfère clairement à la série de lois sur la race, dites lois de Nuremberg, prises à l'automne 1935. Carrel n'a pas inspiré le racisme nazi, mais il l'a approuvé et l'a fait savoir.
2) la Fondation française pour l'étude des problèmes humains
Sous ce titre creux se cache une officine
créée par le régime de Vichy le 17 novembre
1941. Alexis Carrel en devient le régent et reçoit
l'aide de l'ambassade d'Allemagne pour l'installer à Paris.
Les premières lois raciales de Vichy ont été
prises dès juillet-août 1940. L'activité de
Carrel, rentré des Etats-Unis, s'inscrit nettement dans
ce cadre. Il souhaiterait mettre en place une « biocratie »,
pratiquant une politique d'eugénisme méthodique.
La fondation, divisée en six départements, dispose
d'assez gros moyens ; elle s'intéresse à la
médecine du travail et commande des séries d'enquêtes
plus ou moins scientifiques, par exemple, sur la population arménienne
d'Issy-les-Moulineaux, mais Carrel reconnait lui-même qu'il
vaut mieux éviter le terme de « race ».
« Mesure-t-il la responsabilité qu'il endosse à la tête d'un tel Institut ? Son mysticisme de plus en plus accusé et la conviction de sa destinée singulière ont peut-être faussé son évaluation de la situation politique. Il s'agit pour lui d'intérêts supérieurs, bien au-dessus des contingences historiques... » ( Anne-Marie Moulin, dans L'Histoire, n° 119, p. 85 ).
Un historien très pondéré, Philippe Burrin, qui a étudié son action à cette époque ( La France à l'heure allemande, 1940-1944, 1995, p. 361 ), conclut en ces termes :
« ... s'il a avec le nazisme des convergences évidentes, qui tiennent à ses opinions antidémocratiques comme à ses vues sur le traitement biologique de la société, il est rebuté par la politique des masses, à l'opposé de son idéal d'une équipe de savants guidant le Prince sur le chemin de la régénération. Il n'empêche pas qu'il écrit, en septembre 1943, que « seuls les Allemands étaient capables d'imposer l'ordre à l'Europe et en particulier à la France » et qu'ils sont « loin d'être battus ».
Certains sites Internet, dans leurs polémiques,
racontent n'importe quoi. La conversion d'Alexis Carrel au catholicisme,
à Lourdes, est une tout autre affaire. Il ne peut être
accusé d'être l'inventeur des O.G.M. Je m'en tiens
aux textes et aux faits, vérifiés dans leur contexte.
Ils suffisent à accabler Carrel. En dédiant un nom
de rue à un personnage connu, les pouvoirs publics proposent
ce personnage à l'admiration de leurs compatriotes. Alexis
Carrel est indigne de donner son nom à une rue, même
s'il apparaît plus comme un scientifique délirant
que comme un activiste forcené.
Une bonne vingtaine de municipalités françaises
l'ont déboulonné. La ville de Dôle l'a fait
en lui substituant le nom du journaliste républicain Armand
Carrel, mais cela ressemble à une plaisanterie ; il
est souhaitable qu'un changement de nom, demandé à
quatre reprises à Saumur, se fasse avec l'accord des riverains.
Débaptiser une voie publique est toujours un précédent délicat. Pierre-André Taguieff, le spécialiste de l'eugénisme et du racisme, tout en condamnant Carrel, se méfie des campagnes qui peuvent apparaître comme une chasse aux sorcières et devenir contagieuses. Par exemple, pour ma part, je trouve que le dossier de Louis Renault est tout aussi chargé. Carrel n'a pas été poursuivi à la Libération, il est seulement suspendu par un décret du 21 août 1944 ( et il décède peu après ). Mais il est mis à l'index par le Front National des Arts ( ne pas confondre avec l'autre ! ). L'Institut National d'Etudes Démographiques a pris la succession de la Fondation française pour l'étude des problèmes humains...
D'une façon générale,
les noms topographiques paraissent moins discutables que "
les gloires nationales ", qui s'avèrent souvent
décevantes ou vite oubliées. S'il faut choisir des
personnages importants, il est moins contestable de préférer
ceux qui ont de solides attaches locales.
Comme il faudra bien un jour remplacer Alexis Carrel et
de préférence par un savant, je suggérerais
plutôt des scientifiques liés à Saumur et
oubliés dans la ville. Pourquoi pas " rue Chevreul " ?
En référence à Eugène Chevreul, né
à Angers, et à son père, Michel, qui venait
à Saumur organiser des cours d'accouchement ( voir chapitre 18, paragraphe 5 ).
Ou " rue Denis-Papin " ? Ce dernier, né
à Blois, est à moitié saumurois par son
mariage à Marbourg avec sa cousine Marie Papin, originaire
de Saumur. Ceux-là sont de plus grands savants, et
parfaitement respectables.
Le Conseil Municipal du 14 mai 2004 supprime la dénomination " rue Alexis-Carrel " et la remplace par " rue Pierre-et-Marie Curie ". |